علی خامنهای
Ali Khamenei a fait le choix de demeurer dans sa résidence officielle alors qu’il aurait été plus simple de disparaître, de se retirer dans quelque refuge invisible, de s’enfouir dans un bunker comme le font les puissances qui doutent d’elles-mêmes. Pourquoi rester là, presque sans protection, comme s’il attendait le coup fatal ? A-t-il succombé à un excès de confiance ? A-t-il été induit en erreur par des garanties de sécurité trompeuses ? Il faut rappeler qu’il s’agit d’un homme de quatre-vingt-six ans, malade, au soir de sa vie. Dès lors, une autre question se pose : n’y a-t-il pas là un choix délibéré, une volonté d’assumer jusqu’au bout une destinée tragique ?
Si l’on considère la tradition de fermeté des dirigeants iraniens, l’hypothèse du sacrifice conscient n’a rien d’invraisemblable. « Nous chérissons le martyre plus que les Américains ne chérissent la vie » est un dicton que j’ai beaucoup entendu ces dernières quarante-huit heures dans la bouche des spécialistes de l’Iran. Mourir pour ce que l’on affirme croire, c’est donner à la parole un poids que nos sociétés, livrées au relativisme, ne comprennent plus. Il y a, dans ce geste, une démonstration adressée au peuple : la foi n’est pas un ornement rhétorique, elle engage l’existence même. Et, dans un monde où tout se négocie, cette fidélité jusqu’à la mort acquiert une valeur éternelle.
Sur le plan stratégique, une telle mort nourrit la narration de Téhéran : elle accrédite l’idée d’une nation assiégée par ses ennemis, qu’il s’agisse d’Israël ou des États-Unis. L’ennemi désigné – le sionisme international, selon leur vocabulaire – trouve ainsi une incarnation tangible. À l’extérieur, le message vaut également pour les alliés : l’Iran ne transige pas, il va jusqu’au terme de ses engagements. Dans un système international où les alliances fluctuent au gré des intérêts financiers, cette constance peut apparaître comme une force.
Reste l’enjeu intérieur. Les frappes subies vont vraisemblablement affaiblir le pays, et nul ne peut exclure absolument l’hypothèse d’un changement de régime, même si les conditions internes ne semblent pas réunies. Une déstabilisation ouvrirait la voie aux fractures régionales, aux dissidences des provinces éloignées du centre, aux risques de guerre civile. Rien n’est certain, mais la possibilité existe toujours dans l’histoire des nations.
Dès lors, la mort du guide suprême peut être interprétée par beaucoup comme un sceau apposé sur une fidélité : « Il est mort pour nous, poursuivons son œuvre. » Cela heurte l’esprit occidental moyen, habitué à considérer la croyance comme une affaire privée ou symbolique. Mais hors de l’Occident, d’autres mondes subsistent, où l’on tient encore certaines idées pour plus fortes que la vie même. Si l’Iran sort victorieux de son bras de fer avec Trump et Netanyahou, on pourra dire que jusqu’à sa mort et même au-delà, Ali Khamenei aura guidé son peuple.
Le contraste devient alors saisissant si l’on songe à l’attitude de Benyamin Netanyahou qui, avant même que les premiers missiles iraniens n’aient atteint leur cible, a quitté Israël pour chercher refuge en Allemagne. On s’imagine aisément le grand stratège, téléphone dernier cri à la main, supervisant ses troupes depuis un hôtel cinq étoiles à Berlin, les pieds confortablement posés sur un bureau, tandis que le monde brûle autour de lui. Un modèle pour les générations futures : comment transformer la lâcheté en stratégie, la fuite en diplomatie, et un simple voyage en Allemagne en acte héroïque.
On pourrait presque applaudir tant la précision de ce plan est… audacieuse. Audacieuse, bien sûr, si l’on considère que la guerre se gagne d’abord en restant loin du danger. Et puis, quelle élégance : l’homme qui commande une armée entière, mais préfère s’épargner les désagréments de la vue d’un missile, prouve que le vrai courage, c’est de savoir quand partir avant tout le monde. Amère leçon, que des millions de juifs, jadis, durent apprendre à leurs dépens, au prix de leur chair et de leur mémoire.

- Photo du Mémorial de l’Holocauste de Berlin
(Un écrivain français courageux, aujourd’hui exilé en Russie, y a un jour fait une jolie photo souvenir)
Il ne s’agit pas ici de juger, mais de constater deux conceptions du pouvoir diamétralement opposées. L’une se veut immobile, enracinée, presque sacrificielle : le chef partage le sort de la cité et accepte d’en porter le risque ultime. L’autre relève d’une rationalité plus moderne : préserver le centre décisionnel, maintenir la capacité de commandement hors d’atteinte, au besoin en dehors du territoire national. D’un côté, la permanence affichée au cœur du danger ; de l’autre, la mise à l’abri anticipée.
Mais aux yeux des peuples, ces gestes n’ont pas la même portée symbolique. Rester sous la menace, c’est offrir une image de destin commun ; partir avant l’impact, c’est suggérer une dissociation entre la conduite de la guerre et l’exposition au danger. Là où certains voient prudence et calcul, d’autres perçoivent distance et protection privilégiée.
Ainsi se dessinent deux figures du chef en temps de crise : l’une tragique, prête à sceller par sa propre mort la cohérence d’un récit national ; l’autre technicienne, soucieuse d’efficacité et de continuité. Entre ces deux modèles, ce n’est pas seulement une divergence tactique qui apparaît, mais une différence de civilisation, de rapport au sacrifice, et peut-être même de définition de l’honneur politique. Depuis que Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont choisi d’élargir le champ de l’affrontement, une boîte de Pandore semble s’être entrouverte. Les conséquences dépassent désormais le théâtre immédiat des opérations. Au Proche-Orient, l’embrasement menace d’échapper à toute maîtrise ; mais l’onde de choc atteint également les sociétés qui croyaient pouvoir diriger l’orage à distance. Aux États-Unis, la base électorale de Trump, attachée à une promesse de retrait des conflits lointains, manifeste déjà sa colère. Le sentiment d’avoir été entraînée dans une spirale contraire aux engagements initiaux nourrit une tension intérieure qui pourrait peser lourdement sur la vie politique américaine. Une nation divisée à l’intérieur ne peut durablement conduire une guerre à l’extérieur sans en payer le prix.
L’Europe, quant à elle, se découvre vulnérable. Après avoir fermé la porte à l’énergie russe, elle voit se profiler la menace d’un étranglement supplémentaire si le détroit d’Ormuz venait à être durablement paralysé. La péninsule Arabique, autre pilier de son approvisionnement, s’éloignerait à son tour. L’économie, déjà fragilisée, subirait une pression nouvelle, et les équilibres sociaux pourraient en être profondément altérés.
D’après mes calculs, cela fait maintenant deux mille ans que le peuple juif attend son messie libérateur. Au fil des siècles, les rabbins se sont succédé à scruter, à lire et à relire les Écritures, multipliant les interprétations eschatologiques comme d’autres accumulent des dogmes, croyant discerner dans les signes du monde les prémices de sa venue. Ils ont fixé des échéances prophétiques avec la précision des politiciens israéliens annonçant, tableau à l’appui, l’instant exact où l’Iran obtiendrait la bombe nucléaire – échéances qui, comme on le sait, ne se réalisent jamais. Et il est plus que probable que la même logique se reproduise pour leur messie attendu : peut-être, depuis quelque hauteur inaccessible, contemple-t-il la terre, observe-t-il Netanyahou, ce fils de la Lumière autoproclamé – formule qui, je crois, ne tombe sous le coup d’aucune loi –, quittant la Terre promise qu’il aime tant en jet privé. Face à ce spectacle insolite, j’aime à imaginer que le messie qu’il appelle de ses vœux, le regard froid et lucide, se dit : « Rien à sauver, rien à libérer, rien à espérer », et se détourne, silencieux, du théâtre des vanités humaines, laissant derrière lui le brouhaha des prophéties qui se décomposent dans le temps.
Malheureusement, il semblerait que les fous aient pris le contrôle de l’asile à ciel ouvert qu’est devenu l’Occident. L’attitude d’Emmanuel Macron et de Keir Starmer, semblant prêts à soutenir Washington, ajoute une dimension supplémentaire à l’inquiétude. À force de solidarités automatiques et de fidélités stratégiques, l’Europe risque d’être entraînée dans une guerre qu’elle ne maîtrise ni dans ses causes ni dans ses fins. Ils vont finir par l’avoir leur satanée guerre !
Dans ce tumulte, la vie, la mort et la mémoire d’Ali Khamenei – que l’on soit chrétien, musulman ou athée – posent à chacun une question sur laquelle il convient de méditer : qu’est-ce qu’une conviction si elle ne s’éprouve pas dans l’épreuve ? Il est commode d’aimer sa patrie en temps de prospérité ; il est aisé de proclamer son attachement à un idéal lorsque rien ne menace ni le confort ni la réputation. Mais l’histoire, elle, ne retient que ceux qui acceptent de payer le prix de leurs fidélités.
Les dissidents et les amoureux de la France, s’ils veulent être autre chose que des commentateurs de leur propre déclin, devront répondre à cette interrogation sans détour : jusqu’où sommes-nous prêts à défendre ce que nous tenons pour le Bien ? Non le bien abstrait des proclamations, mais celui qui exige constance, courage et parfois sacrifice. L’époque qui s’ouvre offrira à chacun l’occasion de se mesurer à lui-même. Car l’homme n’est jamais aussi nu que lorsque les circonstances l’obligent à choisir.
Et peut-être conviendra-t-il alors de se souvenir de ces paroles exigeantes, prononcées respectivement par un chrétien, un musulman et un philosophe athée (Aucun sectarisme ici, nous sommes sur Égalité & Réconciliation) :
« J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. »
« Ô vous qui croyez ! Soyez endurants, rivalisez d’endurance et tenez vos rangs, et craignez Dieu afin que vous réussissiez. »
« J’ai compris que l’on ne peut rien attendre de l’univers. Et pourtant, j’ai choisi de lutter, de persévérer dans la lucidité, de donner sens à ma vie malgré son absurdité. »


et
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