Partage du monde entre grandes puissances, retour de la doctrine Monroe et impérialisme des approvisionnements
Le 3 janvier 2026, l’armée des États-Unis a attaqué le Venezuela, capturant son président, Nicolás Maduro, et son épouse Cilia Flores. Avant d’analyser ces événements, il convient de remonter le fil d’une histoire plus vaste, lourde de répétitions et de fatalités : celle des coups d’État militaires de droite en Amérique latine, patiemment encouragés, soutenus ou sanctifiés par Washington.
La relation que Washington entretient avec le continent latino-américain n’a rien d’un dialogue entre nations souveraines. C’est une chronique de tutelles imposées, de volontés brisées et de violences méthodiquement justifiées – une histoire écrite moins à l’encre des traités qu’au sang des peuples.
On pourra toujours soutenir que le Venezuela est un État souverain et que Nicolás Maduro est un président légitime et démocratiquement élu. Comme si ce genre de vérité avait jamais arrêté une grande puissance lancée dans son entreprise de déstabilisation. On rappellera également que les chefs d’État bénéficient d’une protection internationale, garantie par une convention onusienne de 1973, et qu’il est interdit d’attenter à leur personne. Là encore, comme si Washington avait jamais tremblé devant un article de droit.
On pourra même observer – ce qui ne manque pas de sel – que le plus grand narcotrafiquant de la planète ne se cache ni à Caracas, ni à Bogotá, ni à Mexico, mais prospère à l’intérieur même des États-Unis. Il est de notoriété publique que, depuis sa création, la CIA a souvent trouvé dans ce commerce des ressources commodes pour financer ses opérations discrètes. Mais l’Amérique s’est toujours accommodée de ses contradictions, à condition qu’elles servent sa puissance.
Certes, il serait loisible d’examiner les faits à la lumière du droit international, de rappeler l’absence de toute décision du Conseil de sécurité de l’ONU, de s’indigner de la violation des règles. Mais pourquoi feindre la surprise ? Le droit international ressemble à ces toiles d’araignée qui retiennent les insectes faibles et laissent passer les puissants. L’Irak, la Libye et l’Afghanistan pourraient instruire le procès du respect des normes internationales lorsqu’elles gênent une ambition impériale.
Avec le temps, on découvrira sans doute que la « menace narcotique » venue de Caracas était d’une nature presque homéopathique : point d’usines géantes de cocaïne, point d’invasion toxique. Et l’on constatera, non sans ironie, qu’après tant de croisades contre la drogue, le nombre de toxicomanes en Amérique aura doublé.
La prophétie de Hugo Chávez
À la suite de l’intervention militaire américaine sur le sol vénézuélien, qui s’est achevée un samedi par l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse, un vieux document est remonté à la surface. On y voit Hugo Chávez, alors au faîte de son pouvoir, annoncer avec une singulière tranquillité un drame dont le Venezuela semble aujourd’hui rejouer les actes.
Nous sommes en 2005. Devant les caméras de son émission Aló Presidente, Chávez parle des États-Unis avec cette rudesse directe qui était la sienne. Il les désigne comme la nation la plus agressive que l’histoire ait connue :
Hugo Chávez ya anunciaba lo que EEUU acabaría haciendo con Venezuela cuando Trump todavía solo era un violador. pic.twitter.com/Pqdy5PD7P7
— Rubén Sánchez (@RubenSanchezTW) January 3, 2026
« Ils ont osé lancer des bombes atomiques sur des villes sans défense. Hiroshima et Nagasaki sont là pour en témoigner. Qu’est-ce que c’est que ça ? Ils ont envahi le Panama, bombardé et tué des milliers de personnes, incendié tout un quartier pour s’emparer de [Manuel] Noriega, en l’accusant de narcotrafic, alors qu’il était à l’époque le président du Panama.
Je reçois plusieurs alertes, y compris de la part de milieux qui ne sont pas vraiment des alliés, mais de gens sérieux, inquiets de l’opération en cours, conçue au Pentagone. Cela se rapproche, et c’est une opération préparée depuis plusieurs années. Il y a des années déjà, quelqu’un me l’a dit. Il m’a dit : “Ils finiront par t’accuser, toi, de narcotrafic. […] Ils vont essayer de t’appliquer la formule Noriega. C’est l’un des plans qui se développe depuis un certain temps aux États-Unis. Ils cherchent à associer Chávez directement au narcotrafic, et ensuite, tout devient permis contre un président qualifié de narcotrafiquant. Un voyage dans n’importe quel pays du monde, un commando arrive et l’emmène.”
Quand il s’agit des États-Unis, ils ont envahi l’Irak sous le prétexte qu’il y avait des armes de destruction massive. Il n’y en avait pas, il n’y en a jamais eu, mais ils ont quand même pendu le président, sans procès ni rien. Fidel [Castro] m’a dit un jour : “Chávez, si cela t’arrive à toi ou à moi, s’ils nous envahissent, la dernière chose à faire, c’est ce qu’a fait Saddam, se cacher dans un trou quelque part. Il faut mourir en combattant, Chávez, là, en première ligne de bataille.”
Et c’est ce que je ferai. Je n’irai pas me cacher dans la montagne. Je mourrai au front, avec la dignité d’un Vénézuélien qui aime ce pays. »
La capture de Maduro : opération militaire ou comédie impériale ?
L’Amérique aime les gestes simples, spectaculaires, et surtout définitifs. Donald Trump a obtenu ce qu’il désirait : une action présentée comme parfaite, chirurgicale, efficace. L’opération terrestre tant annoncée au Venezuela s’est achevée par la capture de Nicolás Maduro, exposé comme un trophée politique sur le pont de l’USS Iwo Jima. Le tableau était achevé : images symboliques, rhétorique martiale, et cette vieille rengaine selon laquelle « l’Amérique est de retour », comme si elle était jamais partie. La même puissance qui se proclame l’architecte d’opérations « exemplaires » – de la guerre du Golfe à la Libye – revient sur la scène mondiale avec l’assurance d’un acteur certain de son rôle.
À bien y regarder pourtant, l’opération américaine à Caracas ne relève d’aucune nouveauté stratégique. Elle s’inscrit dans le modèle classique des opérations spéciales : le renseignement et la logistique.
Dans un premier temps, la CIA fournit une cartographie précise des failles du dispositif vénézuélien : horaires, itinéraires, localisation du chef. Ensuite, les États-Unis engagèrent près de cent cinquante aéronefs dans un espace réduit : chasseurs F-35, F-18 et F-22, avions de guerre électronique, appareils de surveillance, bombardiers et drones. Avant même le déclenchement des frappes, une offensive cybernétique avait commencé afin d’aveugler l’ennemi.
Tout fut réglé avec célérité et, surtout, avec ce qui compte le plus pour Washington : un coût humain presque nul pour les forces américaines. Voilà l’idéal de l’opération spéciale dans son acception la plus classique : dépense minimale, rendement maximal.
La comparaison avec l’opération soviétique Tempête-333, qui vit l’élimination d’Hafizullah Amin à Kaboul, s’impose naturellement. Le raisonnement était semblable : abattre un chef jugé illégitime. Mais la différence est de taille. L’intervention soviétique fut brutale, sanglante, lourde de conséquences. L’opération américaine, propre et sans aspérité, pose une question plus troublante : s’agit-il d’un chef-d’œuvre stratégique ou d’une mise en scène savamment réglée ?
Très tôt, des informations de coulisses ont suggéré que cette « capture » avait peut-être été négociée. L’Empire américain, vieillissant mais toujours habile, aurait-il encore produit une de ces démonstrations soigneusement réglées, destinées à masquer l’absence de véritable stratégie ? Le précédent iranien – désormais reconnu comme un échange de coups largement ritualisé – invite à la prudence. Les grandes puissances, lorsqu’elles déclinent, compensent souvent par le théâtre.
Une question s’impose alors, d’une simplicité redoutable : pourquoi un chef d’État consentirait-il à quitter le pouvoir de son plein gré ? L’histoire répond rarement par l’héroïsme. Il est plus vraisemblable que Maduro ait choisi entre plusieurs maux : promesse d’amnistie, procès de pure forme, protection des siens, garanties financières, ou, plus brutalement, l’alternative classique entre la reddition et l’anéantissement. Face à une supériorité militaire écrasante, la capitulation peut apparaître comme un calcul froid, destiné à sauver l’essentiel au prix du symbole.
Cependant, un fait vient troubler cette hypothèse trop commode. Lors de l’assaut, trente-deux Cubains, engagés dans des missions officielles pour le compte des forces armées et du ministère de l’Intérieur de leur pays, ont trouvé la mort [1]. Ce sang versé affaiblit sérieusement l’idée d’une simple scénographie convenue avec Caracas. Les mises en scène, même les plus cyniques, n’exigent pas toujours de tels sacrifices – à moins de croire que ces hommes ne furent pas tués et que ce qui se joua à Caracas ne fut rien d’autre qu’une nocturne partie de paint-ball.
Reste alors l’hypothèse de la trahison intérieure. Officiers achetés, élites gagnées, structures minées par des années de sanctions et de pressions économiques : c’est le vieux manuel des services américains, relu à chaque génération. Cette idée est d’autant plus crédible que le pouvoir vénézuélien n’a jamais constitué un bloc homogène. Derrière l’unité bolivarienne affichée se cachent des intérêts divergents et des calculs personnels, souvent indifférents à l’État. Quant à la bourgeoisie et aux classes moyennes, elles regardent depuis longtemps vers Washington comme vers un horizon naturel.
Certains analystes crurent discerner, dans la première prise de parole publique de Delcy Rodríguez – devenue présidente par intérim après la capture de Maduro – une forme d’aveu involontaire. Elle demanda que Washington fournisse la preuve que le chef de l’État vénézuélien et son épouse étaient encore en vie. Cette prudence contrastait singulièrement avec la fermeté d’un Sergueï Lavrov, exigeant la libération immédiate du président déchu. Dès lors, la question s’impose, cruelle dans sa simplicité : qui, en réalité, souhaite le retour de Maduro au pouvoir ? Force est de constater que les déclarations les plus pressantes ne vinrent pas de Caracas.
L’ancien vice-président colombien Francisco Santos n’a d’ailleurs pas hésité à accuser Delcy Rodríguez d’avoir livré Nicolás Maduro aux États-Unis, la décrivant déjà comme l’artisane empressée d’une transition [2]. L’accusation est grave, peut-être excessive. L’histoire jugera si elle relève de la calomnie ou de l’intuition juste.
Il existe une autre hypothèse plus vaste, et plus inquiétante pour l’Occident : le Venezuela aurait été une monnaie d’échange dans un arrangement géopolitique plus large. En 2019, devant le Congrès américain, Fiona Hill évoqua explicitement des discussions portant sur un partage implicite des sphères d’influence – l’Ukraine contre le Venezuela. À la lumière du désengagement progressif de Trump en Ukraine, cette idée cesse d’être fantasque. Elle correspond trop bien à la logique constante de la realpolitik américaine, où les principes ne survivent que tant qu’ils servent [3].
Il faut enfin envisager une autre hypothèse, plus discrète et peut-être plus décisive. Quelques heures avant le déclenchement de l’opération américaine sur Caracas, une délégation chinoise s’était entretenue avec le président Nicolás Maduro. À l’heure où ces lignes sont écrites, rien n’a filtré du contenu de ces échanges. L’explication la plus immédiate serait d’y voir une tentative de renforcement des liens économiques entre Pékin et Caracas. Mais cette explication suffit-elle ?
Peut-on exclure que les représentants chinois aient cherché à convaincre Maduro de quitter le pouvoir avant que la situation ne dégénère irrémédiablement ? Pékin était-il informé, sinon des détails, du moins de l’imminence de l’opération américaine ? La question mérite d’être posée, non par goût du soupçon, mais par simple respect des usages de la politique mondiale.
Avant de crier au complot, rappelons un fait. Lors de la dernière réunion des BRICS à Kazan, la candidature du Venezuela fut écartée par un veto brésilien. Selon le géo-politologue espagnol Santiago Armesilla, ce veto aurait été concerté avec la Chine et la Russie. La raison en serait prosaïque : Caracas devait à Pékin des sommes considérables, issues de prêts que le régime n’avait jamais été en mesure de rembourser. La patience chinoise, réputée longue, n’est pas infinie [4].
Ce seul élément en dit long sur la situation réelle de Maduro. Sa chute ne serait alors pas tant le produit d’un complot extérieur ou intérieur que le résultat de ses propres imprudences. Il faut lui reconnaître un mérite : il s’est maintenu longtemps au pouvoir dans un pays ravagé par une gestion économique désastreuse, soumis à des sanctions sévères et miné par une idéologie confuse. Mais cette idéologie même – amalgame instable de trotskisme, de nationalisme bolivarien, de tiers-mondisme et d’anti-impérialisme – a fini par isoler son régime de tous, y compris de ceux qui prétendaient en être les alliés [5].
Il est d’ailleurs significatif que Donald Trump ait tenu à rassurer très tôt Pékin. Quelques heures après la capture de Nicolás Maduro, il a affirmé que les investissements chinois au Venezuela seraient respectés. Interrogé sur l’impact de l’offensive américaine sur les relations avec la Chine, la Russie et l’Iran, il répondit avec un pragmatisme brutal : les États-Unis vendraient du pétrole, y compris à la Chine. « Personne ne peut nous en empêcher », conclut-il [6].
Dès lors, une hypothèse s’impose : ce qui s’est joué à Caracas dépasse largement le sort personnel de Maduro. L’événement s’inscrirait dans un processus plus vaste de réorganisation du monde entre les grandes puissances, chacune définissant ses zones d’influence et ses intérêts essentiels. Dans cette logique, la tête d’un chef d’État importe peu. En géopolitique, il n’y a ni amis durables ni fidélités sentimentales, seulement des intérêts.
À ce stade, il est impossible de trancher entre ces différentes hypothèses. Si l’on peut raisonnablement écarter l’idée d’une mise en scène voulue par Maduro lui-même, il reste à savoir si le succès de l’opération doit être attribué au seul savoir-faire américain ou s’il s’est appuyé sur des complicités plus discrètes : fissures internes du régime de Caracas, ou, plus silencieusement encore, sur le laisser-faire calculé de Pékin et Moscou.
Mais ces deux pays n’ont-ils pas abandonné trop vite un pays allié hautement stratégique ? Ce changement de régime, même en admettant qu’il ait été consenti, ne risque-t-il pas de se retourner sur le long terme contre la Chine et la Russie ?
Les richesses naturelles du Venezuela
Depuis plusieurs années, Washington affiche ouvertement son intérêt pour le pétrole vénézuélien. La présidence de Trump n’a fait que cristalliser cette volonté. Cependant, les besoins énergétiques immédiats des États-Unis sont largement satisfaits par le Canada. En 2023, près de 52 % des importations pétrolières américaines provenaient de son voisin du nord. Mais son intérêt pour le pétrole vénézuélien ne répond aucunement à un désir commercial, mais à une ambition géopolitique de grande portée. Le but n’est pas la consommation mais le contrôle d’une ressource stratégique.
L’immense potentiel du Venezuela en hydrocarbures pourrait permettre aux États-Unis de s’emparer d’une part significative du marché mondial. En combinant les réserves du Venezuela et celles de la Guyane voisine, Washington pourrait dominer près de 40 % des réserves mondiales. Une telle position confère un instrument de coercition sans équivalent : la capacité de faire chuter ou de menacer le marché du pétrole lourd, vital pour ses rivaux. Une telle opération inonderait le marché mondial de pétrole vénézuélien, entraînant une chute des cours et fragilisant le système de contrôle instauré par l’OPEP+. Le but n’est donc pas la consommation mais le contrôle d’une ressource stratégique.
Mais l’intérêt américain ne se limite pas à la simple possession du pétrole. Il s’agit, par ce moyen, de restaurer la domination du pétrodollar et de soutenir la demande de la monnaie américaine. Dans ce contexte, la déstabilisation du régime vénézuélien apparaît moins comme un conflit interne que comme un outil stratégique pour réaffirmer l’influence des États-Unis sur les prix mondiaux de l’énergie, à un moment où le système monétaire fondé sur le dollar subit de fortes pressions [7].
Pour la Russie, l’enjeu est dramatique. Cette stratégie rappelle, à une échelle supérieure, la manœuvre de Reagan dans les années 1980 pour asphyxier l’Union soviétique. Moscou risque la perte de ses investissements et voit ses principales sources de revenus exposées à une manipulation extérieure. La menace n’est pas théorique : réguler la production vénézuélienne pour abaisser les prix et déstabiliser l’économie russe est parfaitement réalisable. Le tout s’ajoute à un arsenal de pressions financières et logistiques, configurant un véritable encerclement.
Pour la Chine, la logique est différente mais tout aussi contraignante. La dépendance énergétique de Pékin devient un point de vulnérabilité. Washington peut bloquer les exportations directes ou, plus subtilement, inonder le marché chinois de pétrole vénézuélien subventionné. Le but est double : rendre économiquement irrationnel l’approvisionnement depuis la Russie et placer la Chine dans une position de dépendance vis-à-vis de Washington.
Le contrôle du pétrole vénézuélien est donc un acte de géopolitique pure. Il transforme une ressource en arme capable de modeler les prix mondiaux et de fracturer les alliances. Pour la Russie, l’ère des hydrocarbures comme revenu stable et prévisible est terminée. Pour le reste du monde, le message est clair : qui maîtrise l’énergie dicte les limites de la souveraineté des autres. La lutte pour le Venezuela ne se joue pas sur le prix du baril : elle se joue sur l’ordre multipolaire de demain [8].
Au-delà du pétrole, le Venezuela possède des ressources naturelles dont la valeur stratégique pour les grandes puissances est considérable. Ses réserves d’or figurent parmi les plus importantes d’Amérique du Sud, avec plus de 1 500 tonnes certifiées dans l’arc minier de l’Orénoque. Ses terres rares, indispensables aux nouvelles technologies et aux énergies renouvelables, demeurent largement inexploitées. Son coltan, appelé « or bleu », essentiel aux smartphones, batteries et dispositifs de haute technologie, est estimé à plus de cent milliards de dollars. Le pays dispose encore de réserves de fer considérables, évaluées à 1,5 million de tonnes, ainsi que de gisements d’uranium dont le potentiel dépasse plusieurs milliers de tonnes.
En vérité, le Venezuela n’est pas seulement une terre de pétrole. Il est une pièce maîtresse du jeu mondial, un territoire dont les richesses, si elles étaient pleinement exploitées, attireraient inévitablement la convoitise des grandes puissances.
Retour de la doctrine Monroe
En novembre 2025, la Maison-Blanche publiait un document intitulé National Security Strategy of the United States of America. Ce texte précisait, sans ambiguïté, la vision américaine pour l’hémisphère occidental :
« Nous voulons que l’hémisphère occidental reste suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager l’immigration massive vers les États-Unis ; nous voulons des gouvernements coopérant avec nous contre les narco-terroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère exempt de toute incursion étrangère hostile ou de contrôle étranger sur des actifs stratégiques ; et nous voulons garantir l’accès continu à des positions clés. En d’autres termes, nous appliquerons et ferons respecter un “Corollaire Trump” à la doctrine Monroe. » [9]
Autrement dit, les États-Unis entendent que les pays du continent américain subordonnent leurs politiques à leurs intérêts nationaux afin de s’assurer que l’hémisphère occidental soit « exempt de toute incursion étrangère hostile. »
Certains pays semblent déjà s’y plier, à l’instar de l’Argentine avec Milei ou du Chili avec Katz. Mais d’autres États, tels que le Venezuela, Cuba ou le Nicaragua, représentent des exemples rebelles : ils entretiennent des liens étroits avec la Chine ou avec les BRICS. Washington entend faire pression pour briser ces alliances et évincer tout acteur continental qui ne soit pas américain. L’objectif n’est pas seulement l’accès aux ressources stratégiques, mais la reconstruction d’une puissance industrielle et protectionniste capable de réduire sa dépendance à Pékin.
La Maison-Blanche ne dissimule pas que cette stratégie implique une hiérarchie de légitimité : un État n’est reconnu que s’il s’inscrit dans la projection continentale des États-Unis, c’est-à-dire s’il accepte sa position de subordonné. Comme le document le précise encore : « Nous refuserons aux concurrents non hémisphériques la possibilité de déployer des forces ou de posséder des actifs stratégiques dans notre hémisphère. » [10] En d’autres termes, tout le continent est perçu comme une sphère d’influence exclusive américaine, conçue comme une vaste île sous leur contrôle.
Cette logique s’applique aussi aux entreprises étrangères : « Nous devons tout mettre en œuvre pour expulser les sociétés étrangères qui construisent des infrastructures dans la région. » [11] L’allusion est claire : la Chine et ses entreprises sont directement visées. Le message est limpide : l’Amérique latine ne peut être qu’un prolongement des intérêts américains, et toute autonomie ou partenariat avec une puissance rivale est considéré comme une menace à contenir.
La capture de Maduro par les Américains ne marque pas la fin, mais le commencement d’un nouvel ordre. Washington n’a pas tardé à revendiquer ouvertement le contrôle total de l’hémisphère occidental.
Après l’opération contre Caracas, Trump a dirigé ses menaces vers plusieurs capitales latino-américaines. Au président colombien Petro, il conseilla de mesurer ses paroles. Sur Cuba, il annonça que les États-Unis examineraient bientôt la situation de l’île, qu’il juge « en échec » et dont le système, selon lui, ne fonctionne plus. Quant au Mexique, il avertit que la gouvernance était illusoire : « Les cartels dirigent le pays », affirma-t-il, soulignant que l’intervention était inévitable [12].
Mais la menace ne se limite pas à l’Amérique latine. Une image publiée par Katie Miller, épouse d’un conseiller à la sécurité nationale, montre le Groenland peint aux couleurs américaines avec la mention « BIENTÔT ».
Il n’existe plus de conflits isolés. Nous vivons dans un système de vases communicants où chaque crise influence les autres – Ukraine, Gaza, Iran, Asie-Pacifique, Afrique, et désormais Venezuela. L’attaque américaine contre Caracas s’inscrit dans cette logique globale, reliée à l’ambition de s’emparer du Groenland. Washington entend en faire un point stratégique, comparable à Taïwan pour contrôler l’accès russe à l’Atlantique.
La stratégie de Trump se révèle ainsi dans sa brutalité pragmatique : transformer le continent américain en une île sous domination de Washington, piller les Européens par les droits de douane, vendre des armes pour alimenter la guerre en Ukraine, tout en menaçant des territoires extérieurs comme le Groenland, propriété du Danemark. Cette politique ne relève pas de l’improvisation : elle s’inscrit dans la continuité de la doctrine Monroe et dans l’impératif historique américain de dominer son voisinage immédiat.
L’impérialisme des approvisionnements
Un empire ne se définit pas seulement par sa force militaire ou sa richesse économique. Pour durer, il lui faut une architecture idéologique et juridique, un récit et un cadre. C’est ce que les États-Unis surent admirablement bâtir après 1945. L’Allemagne et le Japon étaient en ruines, la France et l’Angleterre affaiblies, l’Union soviétique exsangue. L’Amérique, seule à posséder l’arme atomique, apparut comme la puissance centrale du monde nouveau.
Consciente de sa position, elle prit soin d’habiller sa domination d’un ordre juridique universel. Les Nations unies – version améliorée de la Société des Nations – furent conçues pour organiser un monde dont Washington occupait le centre, tout en donnant à cette centralité l’apparence du droit, de la règle et du consensus. La non-intervention dans les affaires intérieures des États devint l’un des principes cardinaux de cet édifice, principe unanimement proclamé, rarement respecté. Car les violations furent nombreuses, surtout de la part de ceux-là mêmes qui avaient rédigé les règles. Mais elles devaient être masquées, justifiées, ennoblies par un prétexte moral ou humanitaire.
Qu’il s’agisse des Balkans, de l’Irak ou de la Libye, les puissances occidentales ont toujours su trouver, avec une ingéniosité jamais démentie, le prétexte nécessaire à leurs ingérences. Les armes de destruction massive de Saddam Hussein, aujourd’hui reléguées au rang des fables diplomatiques, sont devenues un cas d’école. Le Venezuela n’échappe pas à cette tradition : aux accusations de génocide ont succédé celles de narcotrafic, selon les besoins du moment et l’air du temps.
Mais la nouveauté est ailleurs. Pour la première fois, à ma connaissance, les intérêts véritables ne sont plus dissimulés sous les voiles de la morale universelle. Le président des États-Unis a déclaré sans détour que son pays entendait prendre en main la gestion de ce pays sud-américain de trente millions d’âmes, riche des plus vastes réserves pétrolières du monde [13]. Marco Rubio a pris soin de préciser que Washington ne gouvernerait pas directement Caracas, mais maintiendrait un blocus pétrolier afin de contraindre le régime à se plier aux volontés américaines : manière élégante d’exercer un contrôle sans en porter le nom [14]. Pete Hegseth a, quant à lui, expliqué que des entreprises américaines seraient installées sur place afin d’assurer aux États-Unis un accès accru aux richesses et aux ressources [15].
De tels propos, évoquant la direction d’un État étranger, la mainmise sur ses ressources et la pression économique comme instrument de gouvernement, ont surpris jusqu’aux esprits les moins naïfs. On peine à imaginer George W. Bush ou Barack Obama se montrer d’une pareille franchise lors des interventions en Afghanistan, en Irak ou en Libye.
Ce qui s’est produit à Caracas le 3 janvier dernier marque une rupture profonde. En agissant à visage découvert, les États-Unis ont dynamité l’ordre juridique qu’ils avaient eux-mêmes instauré. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase du capitalisme, que l’on peut appeler – avec Marcello Gullo – l’impérialisme des approvisionnements.
Car l’Amérique n’est plus la puissance ascendante de 1945. Elle a perdu l’essentiel : la compétition économique face à l’Asie. La Chine, l’Inde et d’autres encore l’ont dépassée dans les domaines productifs. Washington ne demeure véritablement compétitif que dans un seul secteur : celui des armes. Et lorsque la force devient l’unique ressource d’une puissance, elle cesse d’être une hégémonie pour devenir une contrainte – toujours plus brutale, toujours plus nue.
Le professeur et géopolitologue argentin Marcello Gullo avait vu venir ce moment dès 2008, dans la première édition de La insubordinación fundante, ouvrage consacré à la lente et implacable construction du pouvoir des nations :
« Les mécanismes du marché orienteront la recherche scientifique vers le développement de matériaux de substitution et vers la création de nouvelles sources d’énergie. Il est toutefois logique de penser qu’entre la naissance d’un nouveau modèle énergétique et la disparition de l’ancien se produira une "crise de transition" d’une durée indéterminée. Le même raisonnement peut être appliqué à l’apparition des matériaux de substitution. Il sera alors hautement probable que, durant cette "crise de transition", les États dominants soient conduits à un "impérialisme des approvisionnements", afin de s’emparer par la force des sources de ressources rares. » [16]
L’histoire récente confirme tristement cette intuition. Dans les années 1960, qui pouvait rivaliser avec les grandes compagnies américaines ? Personne. Cette supériorité technique, financière et organisationnelle garantissait aux États-Unis un accès aisé, presque naturel, aux ressources stratégiques de la planète. Il suffisait de négocier, d’influencer, parfois de corrompre, rarement de contraindre.
Lorsque l’Amérique était véritablement hégémonique, elle pouvait se permettre le luxe du contrôle indirect. Elle dominait sans apparaître, influençait sans occuper, dirigeait sans gouverner. La force brute n’était qu’un dernier recours, rarement nécessaire. Mais à mesure que l’hégémonie s’effrite, la subtilité disparaît. Ce qui autrefois relevait de l’influence relève désormais de la contrainte.
Mais le monde a changé. Les instruments juridiques et économiques que Washington avait patiemment façonnés pour régir l’ordre international ne lui assurent plus le même avantage. Incapables désormais de sécuriser l’accès aux matières premières dans le cadre même des règles qu’ils avaient imposées, les États-Unis n’ont trouvé qu’une solution : renverser la table. Le pétrole vénézuélien devient alors un enjeu vital, non pour le marché, mais pour la survie d’une puissance déclinante, soucieuse de garantir que ses propres entreprises en restent les maîtresses.
Qu’on ne s’y trompe pas : ce recours à la force n’est nullement une démonstration de puissance. Il en est au contraire l’aveu. On ne frappe que lorsqu’on ne persuade plus. On envahit lorsque l’on ne séduit plus. Jadis, les États-Unis avançaient leurs entreprises, cooptèrent les élites locales, entraînaient les peuples derrière une idéologie conquérante. Aujourd’hui, ces ressorts sont usés.
Lorsqu’un État qui fut hégémon politique, économique et idéologique en vient à substituer la violence nue à l’influence, ce n’est pas le signe de sa force retrouvée, mais celui de son impuissance croissante. Autrefois élégante et efficace, la domination devient lourde, brutale et maladroite. Ainsi vont les empires lorsqu’ils cessent de gouverner le monde par l’ordre et commencent à tenter de le retenir par la force.


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