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Jeffrey Epstein et la question du Mal

L’on apprit qu’au nombre des derniers livres commandés par Jeffrey Epstein sur Amazon figurait un Traité d’éthique politique de Baruch Spinoza (1632-1677) [1]. Il y a, dans cette juxtaposition, quelque chose de presque métaphysique : le spéculateur mondain, organisateur d’orgies pour puissants, voisinant dans sa bibliothèque avec le géomètre austère de l’Éthique. Faut-il craindre qu’il l’ait lu ? Ou espérer qu’il ne l’ait jamais ouvert ? La seconde hypothèse rassure davantage : car si l’on peut pardonner l’ignorance, il est plus difficile d’absoudre la lecture stérile.

 

Spinoza enseignait que les passions tristes diminuent la puissance d’agir, tandis que les passions joyeuses l’accroissent. Il distinguait les forces qui composent et celles qui décomposent. Le bien, selon lui, n’est pas une abstraction mystique : il est ce qui augmente la réalité d’un être ; le mal, ce qui l’amoindrit. Frapper un homme, c’est détruire matériellement son corps ; planter un arbre, c’est ajouter au monde une puissance nouvelle. Ainsi la morale n’est-elle pas séparable de l’ordre concret des choses.

Or, lorsque l’on considère que les victimes d’Epstein furent des enfants – c’est-à-dire des êtres qui incarnent la pure promesse, la vie en puissance – l’esprit est saisi d’un vertige. L’enfance représente cette réserve intacte d’avenir dont dépend toute société. Attenter à elle, c’est frapper la création à sa source même. Si l’on adopte la perspective spinoziste, il y a là l’expression la plus nette d’une passion triste : non pas seulement un crime individuel, mais une entreprise de diminution radicale de la puissance humaine.

Lorsqu’on évoque Jeffrey Epstein, il est fréquent de voir en lui la personnification du mal absolu. Certains vont jusqu’à l’accuser lui et sa clique de vouer un culte à Satan. Je ne remets pas en doute ces explications. Elles sont mêmes logiques. Nous refusons généralement, par instinct et par exigence de raison, que la relation entre cause et effet demeure obscure ; nous devons toujours assigner aux effets leur cause. Nous avons recours au concept de mal souvent lorsque nous sommes incapables de rendre compte des causes effectives qui produisent les effets. Dans ce contexte, nous pouvons dire que le mal n’est rien d’autre qu’une causalité méconnue.

Cependant, il serait trop simple d’expliquer les actes ignobles de ce qu’on désigne communément comme le « réseau Epstein » par la seule perversité de quelques individus. Ce genre d’analyse prête au concept de mal une sorte de moteur immobile de la souffrance, une cause zéro dont dépendrait l’origine du malheur et de la perversion dans le monde. Mais si l’on aborde le mal dialectiquement, il doit bien exister quelque chose qui le précède. Le mal n’existe jamais par lui-même ; il n’est nullement nécessaire, il est contingent c’est-à-dire qu’il ne se manifeste que sous certaines conditions qui le rendent possible. Dès lors, le mal, dans sa contingence, est à la fois cause et effet d’une chaîne de processus. Et si nous concevons la réalité comme un processus, le mal ne saurait être un concept absolu ni clos : il s’inscrit au contraire dans une chaîne causale.

Une autre lecture, inspirée par Karl Marx, nous invite à observer les structures matérielles qui précèdent et façonnent les conduites. L’auteur du Manifeste du parti communiste parlait du capital comme d’une puissance vampirique, s’alimentant de la force vitale des travailleurs :

« Le capital est du travail mort qui, semblable à un vampire, ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en suce davantage. » [2]

Rappelons que Vladimir Poutine, lors d’une interview accordée en 2024 – entretien qui, rétrospectivement, prend aujourd’hui une dimension presque prophétique –, a eu recours à la même métaphore pour décrire les élites occidentales :

 

 

Il est difficile de ne pas y voir une référence à Karl Marx. En effet, le président de la fédération de Russie, ayant grandi dans l’URSS et connaissant sans doute les classiques de la littérature communiste, semble évoquer ici les « vampires » que le philosophe allemand dénonçait déjà à son époque.

Cette métaphore du vampire n’est pas seulement rhétorique ; elle désigne une logique objective. L’accumulation suppose l’appropriation d’une énergie vitale transformée en plus-value. Les élites occidentales ne flottent pas dans la nuit ; elles siègent dans des conseils d’administration. Elles ne mordent pas au cou ; elles signent des contrats. Et pourtant, le geste est le même : ils aspirent. Ils aspirent la force vitale de ceux d’en bas – travailleurs, pauvres, enfants, faibles – ils se nourrissent de leur temps, de leur énergie, de leur vulnérabilité.

Dans Salò ou les 120 Journées de Sodome, le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini (1922-1975) montra cette vérité avec une froideur insoutenable : la torture y est administrée avec la banalité d’une conversation mondaine. Les notables d’une bourgade italienne commettent les pires atrocités tout en parlant du temps qu’il fera mardi. Cette indifférence mécanique est la sœur jumelle de celle qui condamne des foules à la misère au nom de l’efficacité et de la rationalité économique. La main qui pratique diverses tortures et mutilations et celle qui signe un décret d’austérité obéissent parfois au même détachement abstrait.

Dans cette perspective, les pratiques monstrueuses qui ont eu lieu sur l’île d’Epstein – et probablement sur d’autres lieux encore plus sordides – n’apparaissent plus comme des aberrations surgies du néant, mais comme la caricature rituelle d’un principe déjà à l’œuvre. C’est une dramatisation obscène de rapports déjà existants. Ce que l’économie accomplit abstraitement, les pratiques sexuelles le mettent en scène concrètement. Extraction de plus-value d’un côté, cannibalisme et viols d’enfants de l’autre : deux modalités d’un même schème.

Lorsqu’un homme comme Bill Gates se rend sur l’île d’Epstein, il n’y arrive pas vierge des habitudes qui l’ont conduit au sommet d’un ordre social. Ce que l’on pourrait juger comme une aberration morale isolée n’est que le reflet déformé d’une réalité matérielle antérieure, la traduction symbolique d’un rapport déjà établi dans la sphère des affaires. L’inégalité des positions, admise et pratiquée dans le monde économique, se transporte alors, sous une forme plus visible et plus monstrueuse, dans des comportements ignobles. Ces pratiques ne dépassent pas le monde qui l’a engendré ; elles en sont l’écho exacerbé.

Marx notait que la classe dominante finit par croire aux idées que ses propres conditions produisent. L’aliénation n’est pas le privilège des dominés ; elle atteint aussi ceux qui dominent. Les croyances d’une élite persuadée de son élection ne tombent pas du ciel : elles naissent d’une situation sociale où le pouvoir et la richesse confèrent, jour après jour, l’illusion d’une légitimité naturelle. Les mondialistes se croient supérieurs parce que tout, dans leur expérience sociale, confirme cette supériorité. Ils évoquent l’eugénisme autour d’un café comme on discuterait d’un simple projet de gestion, car ce discours s’inscrit naturellement dans la logique de leur position sociale. Ils violent et torturent non par malveillance gratuite, mais parce que leur univers symbolique rend leurs actions cohérentes à leurs propres yeux.

Ainsi se boucle le cercle odieux. Le monde matériel engendre des pratiques ; ces pratiques sont vécues subjectivement ; la subjectivité forge des concepts pour se justifier ; ces concepts renforcent à leur tour les pratiques. Le mal, dans ce cadre, n’est pas une irruption diabolique : il est l’effet logique d’une structure de domination particulière. De là cette étrange inconscience que résumait Slavoj Žižek : « Ils ne savent pas ce qu’ils font, mais ils le font quand même. » Non par ignorance factuelle, mais parce qu’ils sont prisonniers de l’idéologie qui structure leur vision du monde. Les individus façonnés par des rapports constants de domination finissent par intérioriser l’idéologie que ces rapports produisent.

En définitive, si l’on cherche à comprendre ce que l’on nomme « le mal » dans de telles affaires, il faut regarder au-delà des individus pour interroger les institutions, les rapports de force et les croyances collectives qui les soutiennent. Les crimes d’un homme peuvent scandaliser une nation ; mais les structures qui les rendent pensables et parfois possibles méritent une attention plus grave encore.

Fernand le Béréen

 

Epstein Files : de Lang à la Macronie

Notes

[1] https://www.bloomberg.com/graphics/...

[2] Karl Marx, Le Capital, Livre 1 (Gallimard, 1963), p. 336

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23 commentaires

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  • #3598361
    Le 8 mars à 20:08 par Link

    Merci pour l’analyse.
    En fait, c’est ce qu’exemplifiait déjà le Divin Marquis et ce qui lui a valu quelques années d’embastillage, bien plus que ses galipettes.

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  • #3598366
    Le 8 mars à 20:12 par chanduloe

    Mr Le Béréen je vous tire mon béret bas. Votre synthèse de Baruch est délicieusement limpide.

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  • #3598390
    Le 8 mars à 21:37 par Saturnin Pompier

    Avec Fernand (et non pas Ferdinand, même si c’est le même nom dans le fond) Le Béréen, j’ai exactement la même réaction qu’avec certains créateurs de contenu sur YouTube (pas de méprise : je parle surtout de vidéos de voyage dans des coins improbables, au fin fond de la Chine par exemple, des types qui filment la route depuis leur bagnole). Je leur mets un like avant même d’avoir regardé la vidéo. Je sais qu’ils ne peuvent pas me décevoir, alors je me laisse emporter par mon enthousiasme préventif sous forme de petit pouce en l’air. C’est ma façon de dire merci pour m´avoir donné quelque chose et de les encourager sur cette voie. Leur voix n´est pas resté sans écho.

    Là, j’ai presque envie de poster un commentaire de félicitations rien qu’après avoir lu l’introduction. Je pourrais me justifier de manière spirituelle en citant Oscar Wilde : "Je ne lis jamais les livres dont je dois faire la critique. Cela pourrait m’influencer", mais je dirais plus simplement qu´avec Fernand le Béréen, homme de cœur et d’esprit, on ne peut se tromper, car lui-même ne peut être dans l’erreur.

    J’ai quand même lu. Et même relu. D’abord, parce que certaines choses ne sont pas toujours évidentes d’accès pour des gens simples comme moi, et ensuite pour le plaisir pur de retrouver une seconde fois la beauté d’une vérité bien exprimée. Il y a aussi cette satisfaction particulière quand une pensée claire, autorisée, vient parfaitement rejoindre et cristalliser ce qu’on ressentait déjà confusément, mais qu’on n’aurait jamais su formuler aussi précisément.

    Je reviendrai peut-être plus tard pour essayer de dire quelque chose d’un peu intéressant sur le fond de l’article. Même si, soyons honnêtes, je risque de demander un petit coup de main (ou de plume) à Grok…, c´est-à-dire céder à la tentation de la triche. Mais comme disait encore Oscar Wilde, qui me vient en aide : "Je peux résister à tout, sauf à la tentation."

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  • #3598411
    Le 9 mars à 00:35 par Kal

    Poutine nous rappelle en filigrame le truculent empereur Bokassa en Centre Afrique qui avait la réputation de manger des enfants avec la bénédiction de Giscard d’Estaing.

    Ce dernier se faisait offrir des diamants en retour. Cela lui fut fatal en 1981.

    Giscard d’Estaing, c’était déjà un Macron en germe !

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  • #3598428
    Le 9 mars à 04:56 par Maurice

    Missile balistique financier ?
    Tout le monde sait que la finance c’est la fusion du capital bancaire et industriel.
    Qu’en occident ce n’est pas tant la production sur laquelle repose la survaleur, mais sur la circulation des capitaux appuyés sur la dette garantie par l’État.
    Or Le fonds de prêts aux entreprises HPS de BlackRock , un mastodonte de 13,2 milliards de dollars, a été contraint d’ activer des restrictions de retrait après avoir reçu 1,2 milliard de dollars de demandes de rachat en un seul trimestre.
    Crise de confiance envers l’impérialisme américain lui-même .
    l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït réexaminent leurs engagements d’investissement envers les États-Unis, invoquant potentiellement des clauses de force majeure pour se dégager des contrats conclus.
    Le pétrodollars recyclés – évalue désormais son exposition à un hégémon déclinant.
    L’homme d’affaires émirati Khalaf al-Habtoor a bien résumé ce sentiment lorsqu’il a interpellé publiquement Trump : « Qui vous a donné l’autorité d’entraîner notre région dans une guerre contre l’Iran ? Avez-vous calculé les dommages collatéraux avant d’appuyer sur la gâchette ? »
    Les pays du Golfe détiennent environ 3 600 milliards de dollars d’actifs américains, et certaines estimations évoquent des discussions autour de 6 000 milliards de dollars d’exposition potentielle. Un retrait coordonné – ou même un simple moratoire sur les nouveaux investissements – constituerait la plus importante fuite de capitaux des marchés américains depuis l’effondrement de Bretton Woods. La crise de liquidités de BlackRock est un signal d’alarme. Lorsque le plus grand gestionnaire d’actifs au monde ne peut plus honorer les demandes de rachat sans imposer de restrictions.

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  • #3598436
    Le 9 mars à 06:01 par menfin

    cela rappelle aussi la dialectique du maître et de l’esclave, d’hegel.....

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  • #3598519
    Le 9 mars à 11:36 par hécate

    La photo d’Epstein nous rappelle que son dieu psychopathe a créé ce beau spécimen de peuple élu à son image et à sa ressemblance.

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  • #3598614
    Le 9 mars à 17:39 par menfin

    2011 : Epstein et Gates discutent d’un virus et d’une pandémie

    2015 : Gates prend le contrôle de l’OMS, lance le GAVI, et sa Fondation Bill et Melinda Gates s’associe officiellement à l’ONU, à la Banque Mondiale, à la CIA et à une dizaine d’autres entités médicales internationales dont le CDC d’Anthony Fauci (voir le livre de Philippe Aimar)

    2017 : Ils discutent des positions à prendre en bourse pour en profiter

    2019 : La simulation pandémie a lieu à New York et le tout démarre en même temps que les jeux militaires de Wuhan

    Bill Gates a transformé 55 millions de dollars en plus d’un milliard en finançant le premier vaccin ARNm.
    Il a investi 55 millions de dollars dans BioNTech fin 2019 - avant le Covid - et l’accord avec Pfizer a fait passer le cours de l’action de 18$ à plus de 400$. Il s’agit là d’une élite qui profite d’une crise mondiale
    Non seulement une centaine de PDG de multinationales ont démissionné entre fin décembre 2019 et fin février 2020 (dont Bill Gates du conseil d’administration de Microsoft) , donc AVANT la pandémie publique,
    mais en plus, comme Jeff Bezos vendant 3,4 milliards de $ d’actions Amazon, ils ont vendu toutes leurs actions avant le grand krach de la mi mars 2020 !
    Autre point : "Jeffrey Epstein et Bill Gates ont financé un projet de recherches génétiques secrètes (Purity Project) à Harvard avec comme base l’ADN de Jeffrey Epstein et de tous ses amis !
    Il ne s’agissait pas de séquencer des génomes mais de les récolter.
    Ce qui confirme bien qu’Epstein, une fois la dépopulation effectuée (sic) avait prévu d’imprégner un maximum de jeunes femmes pour « repeupler » avec un ADN pur. Avec le feu vert de Bill Gates.
    (source : jovanovic)

     

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    • #3598714
      Le 10 mars à 06:30 par Limouxin

      Merci camarade pour ces rappels. La conclusion de cet episode est qu’ils ont échoué, l’être humain a surmonté ses travers et en est ressorti plus fort.

  • #3598624
    Le 9 mars à 18:00 par menfin

    jovanovic : "Marc Gabriel Draghi nous rappelle aussi que "Peter Thiel cité dans les Epstein Files, a investi dans une société nommée Amborisa / Ambroisie (du nom de la nourriture des dieux/ immortels) qui prélevait le sang de jeunes gens pour le transfuser à des riches.""

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  • #3598691
    Le 10 mars à 01:43 par Arsène

    Epstein est la réincarnation moderne du Moloch mangeur de jeunes filles, à l’origine c’était des petits enfants qu’ils donnaient en sacrifice. Le Moloch est une divinité dont le culte était pratiqué dans la religion de Canaan aujourd’hui Israel. Il y’a plusieurs références au nom de Mölech ou Moloch dans la bible hébraïque.

     

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    • #3599969
      Le 15 mars à 06:34 par Albert

      Mais il y a un autre mangeur d’enfants qui a pour avocat Maître Pardo que l’on voit très souvent ces temps-ci sur C des drôles de News et qui va avoir un sacré boulot pur défendre ce malfaiteur.