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Peter Thiel : grand prêtre du techno-capitalisme

Les ambitions affichées par le mouvement néo-réactionnaire (NRx), et sa propension à développer ses théories dans l’ombre de blogs isolés, laissent à penser que ce mouvement n’a guère exercé d’influence au-delà d’une frange étroite de l’extrême droite, et encore moins sur le cours général de la politique. Pourtant, certains ont voulu voir dans NRx un lien direct, ou tout au moins un certain ascendant, sur l’un des nouveaux foyers de pouvoir du vingt-et-unième siècle : la haute technologie et la Silicon Valley.

 

Pourtant, Bertsou et Caramani, par leurs observations empiriques, ont montré que plus la confiance d’une population dans la compétence technique est grande, plus elle tend à se détourner des mécanismes de participation populaire, au profit de formes de gouvernance qui privilégient l’efficacité et l’expertise sur la responsabilité électorale. Cette réalité éclaire l’attrait de NRx auprès des élites de la Silicon Valley et des professionnels technophiles, naturellement enclins à concevoir le gouvernement comme un système algorithmique, fondé sur les données. L’idéologie néo-réactionnaire, avec son projet de « CEO-roi » et de gouvernement néocaméraliste, traduit cette culture technocratique : l’autorité politique est confiée à des experts non élus, qui administrent la société comme une entreprise [1].

Le poids politique de la Silicon Valley constitue ainsi un facteur déterminant dans la diffusion de ces idées. Charles Duhigg souligne que cette région est devenue « la force de lobbying la plus puissante de la politique américaine », où l’alliance de la technologie, de l’argent et du pouvoir confère aux magnats du numérique une influence exceptionnelle. Par le biais du capital-risque, de la presse et de donations politiques stratégiques, ces élites ont contribué à faire sortir du ghetto intellectuel des doctrines naguère marginales. Ce nœud entre technologie, capital et politique a permis à l’idéologie des Lumières sombres de dépasser son obscurité initiale et d’exercer une influence concrète sur certaines orientations conservatrices, notamment sous l’administration Trump [2].

Parmi ces élites, Peter Thiel se distingue comme une figure centrale. Sa célèbre déclaration « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles » établit un lien direct entre la théorie néo-réactionnaire et l’action politique concrète.

L’ascension de Peter Thiel

On a peine à suivre Peter Thiel, tant les visages de cet homme sont multiples et ses entreprises nombreuses. Il fut l’un des fondateurs de PayPal, cette invention qui devait faire sa fortune et celle d’un certain Elon Musk, encore inconnu du grand public. Il eut ensuite l’intuition – presque inquiétante dans sa justesse – de miser sur le jeune Mark Zuckerberg, contribuant ainsi à lancer Facebook dans sa marche triomphale vers la domination numérique du monde. Il finança encore une entreprise digne d’un roman de Jules Verne : le Seasteading Institute, qui prétend fonder des cités libres, flottant sur l’océan, affranchies de toute autorité terrestre.

Mais Thiel n’est pas seulement un financier avisé. Il est aussi un vengeur. Longtemps, il nourrit le dessein secret de ruiner Gawker, ce journal de commérages en ligne qui avait jugé spirituel de révéler son homosexualité. Des années plus tard, l’occasion se présenta : il finança le procès du catcheur Hulk Hogan contre le même Gawker, et la vengeance fut complète – le site disparut, brisé sous le poids des indemnités. Vint ensuite la politique. Il fut l’un des rares seigneurs de la technologie à soutenir ouvertement Donald Trump en 2016. Et, comme tant d’autres de sa caste, Thiel s’intéresse à prolonger la vie, voire à la vaincre. On le dit passionné par la parabiose, cette science étrange qui transfuse le sang des jeunes dans les veines des vieillards – un Faust en veste de start-up [3].

Mais Peter Thiel est surtout un paradoxe incarné. Libertarien proclamé, il doit sa fortune à l’État le plus tentaculaire, en abreuvant de contrats les administrations de sécurité et de surveillance. Défenseur du libre marché, il enseigne que le succès véritable consiste à abolir la concurrence et à établir son monopole. Né en Allemagne, émigré dans une terre de migrants, il soutient des hommes et des entreprises qui ferment la porte à ceux qui, comme lui, furent étrangers. Détracteur des géants du numérique, nul n’a pourtant autant contribué à leur puissance. Apôtre de la vie privée, il fonde l’une des plus puissantes compagnies d’espionnage du monde. Déclaré défenseur du mérite et de la diversité intellectuelle, il se constitue autour de lui une société de fidèles qu’il appelle sa « mafia ». Champion de la liberté d’expression, il n’hésite pas à réduire au silence un grand journal américain. Et, dernier paradoxe, cet homme conservateur s’affiche ouvertement homosexuel [4].

Ce milliardaire atypique concentre en lui toutes les contradictions de notre temps, où l’on croit possible de concilier l’indépendance absolue de l’individu et l’emprise totale de la puissance. Mais qui donc est Peter Thiel ?

Né à Francfort et formé à Stanford, Peter Andreas Thiel s’est imposé, non comme le plus riche, mais comme le plus singulier des hommes de la Silicon Valley. Tandis que d’autres ont accumulé les milliards, lui a bâti un empire d’influence, plus durable peut-être que les fortunes. Son premier titre de gloire fut PayPal, cette invention du commerce électronique, dont la valeur frôle aujourd’hui les trois cents milliards de dollars. De là naquit une confrérie informelle, la « PayPal Mafia » – nom baroque donné à un réseau de capitaines d’industrie, parmi lesquels Elon Musk, les fondateurs de YouTube, Yelp ou LinkedIn.

Vint ensuite Palantir, son œuvre la plus controversée. Fondée après le 11 Septembre, elle fit du renseignement et de la fouille de données un instrument de gouvernement. Ce fut la naissance de ce que les contempteurs appellent aujourd’hui le « capitalisme de surveillance ». Sous l’administration Trump, la société devint un rouage essentiel de la politique de défense et d’immigration des États-Unis. Thiel, qui en demeure le principal actionnaire, en tire une autorité qu’aucun ministre ne lui dispute.

Mais c’est surtout par son rôle d’investisseur et de stratège occulte qu’il exerce son empire. Avec près de dix-sept milliards de dollars d’actifs en 2025, son Founders Fund s’est mué en une sorte de gouvernement invisible du capital-risque. Premier soutien de SpaceX et Facebook, Thiel a également parié sur Airbnb, DeepMind, Stripe, Spotify, Neuralink – tous ces noms qui composent aujourd’hui la géographie de notre vie moderne. Que nous le voulions ou non, nous habitons déjà le monde que Peter Thiel et ses amis ont conçu [5].

Et pourtant, qui aurait misé sur lui, au commencement ? Dans les années 1990, Thiel n’avait ni fortune, ni génie technique, ni ce charme social dont l’Amérique fait une vertu. Il parle lentement, rit rarement, et ne cherche pas à plaire. Mais il pense, avec une lucidité d’acier. Chez lui, l’intelligence n’est pas un ornement, c’est une arme. Il joue la vie comme une partie d’échecs : ses amis, ses entreprises, ses capitaux sont les pièces d’une stratégie dont lui seul connaît la fin.

Ainsi, le nom de Peter Thiel occupe une place singulière dans la topographie culturelle du capitalisme tardif. À la fois révéré comme investisseur visionnaire et décrié comme intellectuel réactionnaire, Thiel dépasse le simple rôle de financier. Il est un théoricien du pouvoir. Ses contributions à l’infrastructure technologique, financière et idéologique du XXIe siècle – PayPal, Palantir, et un réseau d’interventions culturelles – composent une architecture cohérente de croyances.

Cette vision n’est pas seulement économique. Elle est métaphysique. Max Chafkin, dans The Contrarian, en propose une synthèse frappante et paradoxale : « Elle combine une obsession pour le progrès technologique avec une politique nationaliste – une politique qui, par moments, semble flirter avec le suprématisme blanc. » [6]

Elle propose une conception de la réalité où l’innovation légitime la domination, où la disruption devient salut, et où la souveraineté apparaît comme remède à la « décadence » démocratique. Thiel n’est donc pas seulement un produit de la Silicon Valley ; il en est l’un des grands prêtres. Il faut le lire non comme un homme d’affaires, mais comme un théologien du techno-capitalisme. Ses écrits, ses investissements et ses gestes publics dessinent une vision sacramentelle du pouvoir : un monde duquel Dieu s’est retiré, où l’histoire semble suspendue, et où seuls les élus doivent gouverner. L’objectif n’est pas de diaboliser, mais de décoder : comprendre comment sa vision conjugue disruption, monopole et aspiration métaphysique pour former une doctrine post-démocratique cohérente.

La pensée politique de Peter Thiel

Les influences philosophiques de Peter Thiel

L’itinéraire intellectuel de Peter Thiel se distingue par une constellation d’influences littéraires et philosophiques où se révèle moins l’éclectisme d’un lecteur que la cohérence d’une vision. Sa bibliothèque idéale rassemble ces ouvrages qui prétendent non point seulement décrire le monde, mais le devancer – anticiper son devenir, le façonner selon des lignes de force discernées par l’esprit avant qu’elles ne s’imposent à la matière. On y lit le dessein d’un esprit pour qui la spéculation intellectuelle n’est qu’une forme supérieure de l’action [7].

Dans cette perspective, La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, rédigée en 1627, occupe une place essentielle : elle représente, pour Thiel, la première tentative d’imaginer une société ordonnée par la science et la découverte, un modèle d’utopie rationalisée avant l’âge industriel. En Bacon, il semble reconnaître l’ancêtre spirituel de la Silicon Valley – le rêve d’une humanité réconciliée avec sa propre puissance créatrice. Il y retrouve également la figure du savant-roi, de l’ingénieur prométhéen que la science consacre et que la morale n’atteint plus.

La pensée politique de Thiel est nourri autant par la théologie politique de Hobbes que par la rigueur tranchante de Carl Schmitt. Hobbes, en son temps, avait vu clair : l’homme livré à lui-même n’est qu’un loup pour l’homme, voué à ce combat sans fin où chacun dispute à chacun le droit de vivre. De cette nuit primitive, on ne s’évade que par un pacte terrible : l’abandon de sa liberté entre les mains d’un souverain unique, ce Léviathan qui, par la concentration de toutes les volontés, tient le chaos à distance. Il ne s’agit pas de morale, mais d’efficacité : le pouvoir n’est justifié que par la paix qu’il impose, par la continuité qu’il garantit.

Plus tard, au XXe siècle, Schmitt vint rappeler aux rêveurs constitutionnels une vérité plus sévère encore. Le souverain, disait-il, n’est pas celui qui applique la loi, mais celui qui décide quand elle cesse d’être appliquée. Il règne par la décision, non par la règle. Il se tient au-delà de l’ordre juridique pour mieux le maintenir, ainsi que le Créateur, hors du monde, maintient l’univers par son retrait même. La politique véritable, en somme, ne se laisse point enfermer dans les procédures : elle est acte, risque, solitude. Du juriste allemand, Thiel retient aussi la gravité théologique et politique : la figure du katechon, cette force mystérieuse qui retient l’Antéchrist et retarde la fin des temps ; et la distinction fondamentale de l’ami et de l’ennemi, sans laquelle il n’est point de politique véritable [8].

L’influence de René Girard éclaire un autre versant de cette pensée : celui du conflit, du désir et de la rivalité mimétique. Girard prétend que le désir humain n’est jamais spontané, il est imitation : l’homme ne veut pas les choses parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’un autre les désire. Chez Thiel, cette idée de l’imitation comme moteur des passions humaines semble se transposer dans l’arène économique et technologique. Il n’est donc guère surprenant que Thiel ait discerné, avant tout autre, dans Facebook l’incarnation parfaite du mécanisme mimétique : un dispositif social fondé sur la comparaison universelle, sur la quête du prestige et la reproduction infinie du désir. Reconnaissant dans cette invention le génie même du mimétisme appliqué, il osa y voir le ferment d’un empire nouveau – et fut, de ce fait, le premier à y engager sa foi, son capital et son nom [9].

Parmi les lectures contemporaines qui jalonnent sa pensée, Le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb s’impose comme un traité de lucidité : il y découvre la théorie du hasard radical, la mise en cause des certitudes statistiques, et, plus largement, la dénonciation des dogmes intellectuels qui enchaînent l’esprit moderne. Cette leçon d’imprévisibilité s’accorde parfaitement avec son ethos de l’audace et de la dissidence. Ainsi se dessine, à travers ce réseau d’influences, la figure d’un entrepreneur philosophe pour qui la spéculation métaphysique et la stratégie industrielle procèdent d’une même logique : celle d’une volonté de puissance éclairée par la lecture [10].

Enfin, et de manière plus anecdotique, l’attrait qu’exerce sur lui Le Seigneur des anneaux ne relève pas du simple goût pour l’épopée. Dans cette œuvre se déploie une méditation sur le pouvoir et la corruption, sur la fragilité du Bien confié à des êtres sans éclat, mais porteurs d’un destin. Thiel y trouve sans doute une justification poétique de sa propre foi dans les petites entités créatrices capables de transformer le monde. Il n’est pas indifférent, dès lors, que l’une de ses plus redoutables entreprises – Palantir, vaste réseau voué à la collecte et à l’interprétation des données – ait reçu son nom des pierres de vision indestructibles dont Tolkien fit les instruments d’une clairvoyance à double tranchant. D’autres sociétés issues de l’univers de Thiel – Valar Ventures, Mithril Capital, Rivendell One LLC – prolongent cette filiation symbolique, comme si chaque nom, arraché au mythe, venait conférer à l’entreprise moderne la légitimité d’un destin déjà inscrit dans la lumière et l’ombre de la Terre du Milieu [11].

L’itinéraire intellectuel de Peter Thiel ne doit rien au caprice d’un lecteur oisif ; il procède d’une sorte de fidélité intérieure à une lignée d’esprits pour qui la pensée n’est qu’une forme disciplinée de l’action. Des vieilles pages de Bacon, il retient le rêve d’une cité ordonnée par la connaissance, gouvernée par ces savants-rois dont la main ne tremble point lorsqu’il faut trancher. De Hobbes, il adopte la certitude sévère que l’ordre prime la douceur des sentiments, et que la paix ne se conserve qu’au prix d’un Léviathan debout, seul contre la nuit des passions humaines. Schmitt lui apprend que le pouvoir n’est pas dans la loi mais dans celui qui, en silence, peut l’interrompre ; qu’il y a dans toute souveraineté une solitude sacrée et presque ecclésiale ; et que l’Histoire n’avance qu’à grands coups de décisions, non à petits pas de procédures. Girard enfin lui murmure que les hommes ne désirent qu’en enviant, et qu’il faut savoir lire dans les reflets du prestige les dynamiques véritables des sociétés modernes. Ajoutez Taleb, qui lui enseigne la fragilité de toutes les certitudes statistiques, et Tolkien, dont les symboles lui offrent une mythologie de substitution où les royaumes se bâtissent dans la pénombre et se perdent par excès de confort. Il en résulte cette étrange figure d’un financier-métaphysicien, d’un stratège qui cite les prophètes et baptise ses sociétés du nom des citadelles des légendes : un homme d’argent qui pense en théologien, et pour qui la technique n’est pas un métier mais une destinée.

 

Stanford et les premières escarmouches idéologiques

Issu d’un foyer conservateur, Peter Thiel grandit dans la vénération d’une Amérique qui, sous Ronald Reagan, croyait retrouver la discipline et la grandeur d’un âge viril. L’université de Stanford s’imposa à lui comme une évidence : non seulement la plus illustre du moment, mais aussi le creuset d’où sortaient tant de figures de l’administration républicaine. C’était, pensait-il, le sanctuaire d’un conservatisme éclairé, le lieu où la rigueur de l’esprit se mariait à la foi dans le progrès.

À son arrivée, il découvrit une autre réalité. L’université, livrée à des ferveurs nouvelles, renonçait peu à peu à son héritage classique. Sous la pression de groupes militants, le programme des lettres s’était vidé de son exigence ancienne : on substituait aux grands auteurs l’étude des minorités, à la recherche du vrai, la célébration du ressenti. Dans cette transformation, Thiel crut reconnaître le symptôme d’un malaise plus profond : la tolérance invoquée n’était, selon lui, qu’une forme subtile d’intolérance. Il entrevoyait derrière la rhétorique des droits un appareil de surveillance des consciences, et voulut y opposer la franchise de la controverse.

En 1987, il fonda The Stanford Review, journal libertarien et conservateur. Dès le premier éditorial, il annonçait son dessein : rouvrir l’espace du débat, inviter les contradicteurs à la raison plutôt qu’à l’anathème. Ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, se montrait déjà nourri de dialectique et de goût polémique, d’une austérité d’esprit rare à son âge. Sous sa plume, The Stanford Review devint vite ce que ses adversaires appelaient une « feuille rebelle ». On y pourfendait les nouveaux censeurs, ces dévots d’une tolérance vigilante qui prétendaient délivrer les consciences tout en les surveillant [12].

Quelques années plus tard, en 1995, il publia The Diversity Myth. Cet ouvrage, d’une lucidité que le temps n’a pas ternie, dressait le procès du multiculturalisme universitaire. Thiel y voyait la fragmentation de la communauté académique, la dissolution des valeurs humanistes dans les calculs identitaires. L’université, autrefois consacrée à la quête du vrai, devenait, écrivait-il, le champ clos d’un combat idéologique où la recherche cédait la place à la morale.

Ce glissement, notait-il encore, était sans précédent. Il ne s’agissait plus de discuter la valeur ou la portée historique des grandes œuvres, mais de condamner leurs auteurs, non pour ce qu’ils avaient écrit, mais pour ce qu’ils étaient : nés du mauvais sexe, de la mauvaise couleur, de la mauvaise classe. La critique cessait d’être un examen des idées pour devenir un procès d’identité.

The Diversity Myth entrevoyait déjà les conséquences funestes de cette mutation intellectuelle (conséquences qui, depuis, se sont banalisées au point de passer inaperçues) : « Alors que le canon de la culture occidentale reposait sur une foi en l’universalisme – la conviction que les vérités et les intuitions contenues dans les grandes œuvres de l’Occident étaient potentiellement accessibles à tous –, le nouveau programme d’études épousait le particularisme : ce que l’on peut connaître dépend désormais des circonstances de sa naissance. » [13]

C’est ainsi qu’une anthropologie nouvelle se dessinait, niant l’homme en tant qu’être libre, capable de franchir les limites de son origine et d’accéder à un horizon commun de sens. Thiel pressentait déjà que cette révolution du savoir aboutirait à une liturgie : l’université cesserait d’être une école de pensée pour devenir un temple d’expiation. Trente ans plus tard, la prophétie s’est accomplie. L’institution moderne se réclame d’une morale de la diversité et de l’inclusion, mais c’est pour mieux dissimuler, sous le vernis des vertus publiques, une intolérance d’un autre genre – celle qui juge avant de comprendre et qui déclare suspect tout ce qui n’adore pas le dogme du moment [14].

 

Le 11 Septembre et le moment straussien

Au-delà de ses ouvrages proprement dits, Peter Thiel s’est aventuré dans le domaine plus périlleux des idées générales. Dans un essai intitulé The Straussian Moment, il médite sur la destinée de l’Occident, la société moderne, le progrès et la nature humaine. Rédigé à la suite des attentats du 11 Septembre, ce texte part d’un constat sévère : l’héritage des Lumières, en exaltant la raison jusqu’à l’angélisme, a désarmé l’Occident face à des ennemis qui n’en reconnaissent ni les principes ni les limites.

Le milliardaire californien observe que notre temps, tout en continuant de célébrer la volonté et l’action, a perdu la foi dans la raison. L’esprit critique, jadis tenu pour le plus sûr instrument de progrès, est devenu suspect. On croit encore à l’énergie, on ne croit plus à l’intelligence. Ce renversement, selon lui, marque une rupture grave : car si la confiance dans la pensée s’efface, c’est tout l’édifice du progrès matériel, politique et social qui chancelle [15].

Pour le cofondateur de PayPal, cette mutation n’est pas née d’hier. Il en situe le symbole en 1969, année doublement significative. D’un côté, l’homme posait le pied sur la Lune – triomphe éclatant de la méthode rationnelle et de la science. De l’autre, à Woodstock, la jeunesse célébrait l’émotion pure, l’instinct et le refus des cadres. Deux gestes contraires, deux faces d’une même civilisation au tournant : la raison montait au ciel tandis que la pensée critique se dissolvait dans la musique.

Les années suivantes n’ont fait qu’accentuer ce contraste. La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique furent interprétés comme la victoire de l’ouverture et du libéralisme. Mais, note Thiel, certaines civilisations en tirèrent une leçon opposée : que trop d’ouverture conduit au désordre et à la ruine. Ainsi l’histoire, loin d’obéir à quelque loi mécanique, demeure, selon Thiel, le champ mouvant de la volonté humaine, de l’esprit d’entreprise et de la contingence – un terrain où rien n’est jamais écrit d’avance [16].

 

Le paradoxe du progrès immobile

Peter Thiel surprit plus d’un observateur lorsqu’il se permit de déclarer, avec cet humour d’ingénieur qui frôle volontiers la provocation, qu’il préférait le Mordor à la Comté ; et d’ajouter, comme pour s’assurer que le scandale fût complet, que « Gandalf est ce fou qui veut déclencher la guerre, tandis que Mordor est une civilisation technologique fondée sur la raison et la science » [17]. On ignore encore si ce milliardaire recrute des orques ou se contente d’éprouver la candeur du public moderne. Mais il faut entendre le constat qui se dissimule sous ce blasphème : si ce fan de Tolkien se plaît à renverser les signes, c’est mieux pour dénoncer l’immobilisme de notre époque.

Car Thiel appartient à cette génération de bâtisseurs numériques qui ont cru, à la manière de pionniers d’un continent nouveau, tenir entre leurs mains les leviers du monde naissant. Cofondateur de PayPal, architecte de fortunes et de réseaux, il participa à ces transformations dont on se plaît à dire qu’elles firent entrer l’humanité dans le XXIe siècle. Et pourtant, paradoxe révélateur, c’est lui qui s’emploie le plus à dénoncer la torpeur de notre temps : « Nous voulions des voitures volantes, dit-il, et nous avons eu cent quarante caractères. » [18] L’ironie, ici, sert moins à faire sourire qu’à constater, avec un réalisme presque classique, l’écart entre les rêves grandioses de jadis et les divertissements minuscules d’aujourd’hui. Notre civilisation s’agite, mais ne s’élève plus ; elle bavarde, mais ne bâtit rien. Et il est permis de penser que l’ajout de cent quarante autres caractères n’a guère suffi à le consoler.

Cette idée, qu’il nomme la thèse du ralentissement, traverse toute sa pensée. Elle soutient sa critique de la civilisation moderne, qu’il accuse d’avoir perdu la foi dans l’avenir. Jadis, l’homme regardait le ciel et rêvait d’y poser le pied. Aujourd’hui, il regarde son écran et s’y endort. La science-fiction, autrefois, promettait des lendemains glorieux ; aujourd’hui, elle n’imagine plus que des ruines. De Terminator à Matrix, d’Elysium à Avatar, la technique n’y est plus qu’un piège tendu par l’homme à sa propre espèce. Le progrès, naguère espérance, est devenu menace [19].

Le milliardaire californien consent bien à reconnaître un domaine d’exception : celui des « bits », du monde électronique, de cette virtualité qui a donné naissance à l’informatique, à Internet, à l’intelligence artificielle. Mais ce progrès de surface ne l’abuse pas. Il n’y voit qu’un éclat trompeur, le miroitement d’une civilisation qui, faute de bâtir, s’amuse à se distraire.

Dans un débat avec Marc Andreessen, Peter Thiel eut cette remarque aussi juste que cruelle :

« Votre téléphone contient aujourd’hui autant de puissance de calcul que toutes les machines qui envoyèrent l’homme sur la Lune. Mais à quoi sert-elle ? À lancer des oiseaux furieux contre des cochons imaginaires ; à transmettre la photographie d’un chat à l’autre bout du monde ; à se proclamer "maire" d’un lieu qui n’existe pas, tandis que l’on voyage dans un métro conçu au dix-neuvième siècle. » [20]

Dans un essai intitulé La Fin du futur (2011), Thiel distingue deux formes d’avancement : l’une, verticale, qui transforme les capacités humaines ; l’autre, horizontale, qui répand sur la planète des inventions déjà connues. La première s’est tarie, la seconde prolifère. Nous avons mondialisé la routine. L’énergie, le transport, la médecine, la construction, autant de domaines qui, depuis un demi-siècle, se contentent d’améliorations marginales.

Cette stagnation, Thiel la fait remonter à 1945, à l’instant même où l’homme, ayant découvert l’arme absolue, se prit soudain de frayeur devant son propre génie. La bombe atomique, chef-d’œuvre de l’intelligence humaine, engendra un immense remords. Dès lors, la civilisation occidentale préféra se surveiller plutôt que se dépasser. Les années 1970 marquèrent la fin du rêve prométhéen : l’élan d’Apollo s’éteignit, et la génération du baby-boom, lasse de conquérir le ciel, entreprit de refaire le monde à coups de débats moraux. Ce fut, selon Thiel, le triomphe des hippies : la victoire de la précaution sur l’audace, de la morale sur l’invention [21].

Mais la plus cruelle ironie réside dans la conséquence de ce repli. En redoutant les risques du progrès, nos sociétés ont enfanté des périls nouveaux. Sous prétexte d’éviter les catastrophes, elles ont freiné les solutions qui pourraient les conjurer. Ainsi, en bannissant l’énergie nucléaire au nom de la peur, on a ralenti la décarbonation du monde – et aggravé le mal que l’on prétendait guérir.

Selon le milliardaire, ce ralentissement du progrès n’a pas de cause physique. C’est un phénomène moral. Ce sont les sociétés qui ont cessé d’y croire, non la nature qui s’y oppose. La bureaucratie de la science, l’inflation réglementaire, la disparition du mérite, ont remplacé l’esprit d’invention par le culte de la conformité. Là où jadis l’homme cherchait à découvrir, il s’efforce maintenant de ne pas déplaire.

Aussi Thiel, nostalgique des bâtisseurs, a-t-il voulu rendre à l’ingénierie ses lettres de noblesse. Son Founders Fund ne finance pas les amusements numériques, mais les entreprises capables de faire avancer la civilisation, celles qui, selon sa formule, « changent quelque chose de fondamental ». Il cherche moins des marchés que des hommes ; moins des modèles économiques que des esprits hardis. Car, dit-il, seule l’audace redonnera à l’avenir ce qu’il a perdu : la grandeur d’une espérance.

De là sa préférence pour le Mordor – non l’amour de la laideur, mais le dégoût de la mièvrerie. Les journalistes du mainstream – et peut-être même certains complotistes respectables – y verront sans doute le symptôme d’un goût fâcheux. Ils feront aussitôt le parallèle avec les rêveurs teutoniques des années trente : ces illuminés qui firent de la mythologie une politique, et de l’utopie une guerre. Qu’ils y croient, si cela les rassure. Car il est plus simple de condamner un mythe que de comprendre un esprit.

Pour ma part – sans doute par excès de charité –, j’y vois plutôt la manifestation d’un esprit dissident, farouchement anticonformiste, qui cherche à renouer avec le progrès technologique. Il y a là moins l’ombre d’un tyran imaginaire que le refus d’une pastorale rassurante. Thiel préfère la forge au verger, le rude effort à la quiétude satisfaite, l’atelier de l’artisan à la sieste sous le pommier. Ce n’est point Sauron qu’il salue ; ce sont les hobbits repus qu’il redoute, si convaincus que la douceur suffit à fonder une civilisation qu’ils oublient qu’il fallut, jadis, du fer pour en bâtir les fondations.

 

L’incompatibilité entre démocratie et liberté

En 2009, Peter Thiel publiait un article au titre significatif : « L’Éducation d’un libertarien ». Ce texte marquait une rupture. Ce n’était plus le discours d’un disciple fervent du libéralisme triomphant, mais la confession d’un homme revenu de ses illusions. Longtemps, il avait cru que la démocratie et la liberté cheminaient de concert, l’une garantissant l’autre comme deux sœurs jurées. Il découvrait à présent que cette alliance n’était qu’un mariage d’apparence. À ses yeux, la démocratie n’est que « l’instrument par lequel la majorité impose sa volonté à la minorité », tandis que la liberté signifie « l’absence d’ingérence d’autrui dans ses propres affaires ».

De cette opposition entre la souveraineté du plus grand nombre et l’indépendance de l’esprit naissait une question grave : la démocratie, dans son zèle égalitaire, peut-elle encore protéger ceux dont l’audace dérange – les inventeurs, les entrepreneurs, les solitaires ? Thiel, sans détour, tranchait lui-même le débat : « Je ne crois plus, écrivait-il, que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Ce n’était pas provocation, mais constat d’autopsie [22].

Car pour Thiel, la démocratie n’est pas lente seulement, elle est stérile. Elle élève la médiocrité au rang de principe, étouffe l’audace sous le poids des procédures, et fait de la faiblesse une morale. Sous prétexte d’égalité, elle aplanit tout ce qui dépasse. Elle hait la hiérarchie, elle soupçonne la vérité, elle redoute la destinée. Ainsi, dans le reniement d’un libertarien, on devinait déjà la nostalgie d’un ordre perdu – celui où la décision avait un visage, où le pouvoir s’incarnait dans une main.

Thiel, sans honte, osa dire ce que d’autres murmurent : il loue la monarchie. Non point comme un décor de roman, mais comme l’architecture politique la plus claire. Là, le pouvoir est un, non dispersé ; la responsabilité, personnelle, non diluée ; la direction, droite, non soumise aux oscillations des foules. Le roi, dans cette géométrie du commandement, n’est pas un homme : il est le point fixe autour duquel tourne le monde.

Thiel ne réclame pas le retour des sceptres ni des trônes. Il en cherche les successeurs dans le tumulte du capitalisme moderne : les fondateurs, les chefs d’entreprise, les bâtisseurs de réseaux et d’empires numériques. Ceux-là ne votent pas : ils créent. Ils ne discutent pas : ils décident. Ce sont les nouveaux princes d’un âge sans couronnes.

En 2012, il a donné une série de cours aux étudiants de l’université Stanford, et Blake Masters, qui assistait à ces conférences et qui allait plus tard travailler pour Thiel, a publié ses notes en ligne, résumant ainsi les propos du milliardaire :

« Une start-up est, en substance, structurée comme une monarchie. […] Mais, point important, il ne s’agit pas d’une dictature absolue. Aucun fondateur ni PDG ne détient un pouvoir absolu. C’est plutôt une structure féodale archaïque : on confère au dirigeant toutes sortes de pouvoirs et de responsabilités, puis on le blâme lorsque les choses tournent mal. Nous avons un biais en faveur du modèle démocratique ou républicain – c’est ce que nous avons appris dans nos cours d’instruction civique. Mais la vérité, c’est que les start-ups et leurs fondateurs penchent plutôt du côté autoritaire, car cette structure fonctionne mieux pour elles. Une start-up est plus proche du tyran que de la foule – et c’est ainsi qu’elle doit être. D’une certaine manière, une start-up ne peut pas être une démocratie – aucune ne l’est – tout simplement parce que cela ne marche pas. Si vous essayez de tout soumettre à un processus de vote quand vous tentez d’innover, vous finissez par obtenir des résultats médiocres, du type “plus petit dénominateur commun”. […] Le meilleur compromis consiste en une structure quasi-mythologique : un fondateur de type roi, doté de pouvoirs supérieurs à ceux d’un dirigeant démocratique, mais qui reste loin de l’omnipotence. » [23]

Ces réflexions portent spécifiquement sur les start-ups, mais elles présentent des similitudes notables avec le modèle de gouvernance néocaméraliste que Curtis Yarvin et Nick Land valorisent. Il est également intéressant de noter qu’en 2011, Mark Lemley, de la faculté de droit de Stanford, a interviewé Thiel à l’issue d’un cours sur « souveraineté, mondialisation et mutation technologique ». L’une des questions abordées était de savoir s’il existe une analogie entre la création d’une entreprise et la fondation d’un État [24].

 

L’idée d’évasion

De cette critique de la démocratie libérale découle la nécessité de chercher ailleurs les moyens de garantir la liberté, hors des institutions politiques occidentales classiques. Son œuvre entière est tendue vers cette échappée : créer les instruments, les technologies, les espaces où l’élite pourrait se soustraire au contrôle démocratique et instituer ses propres ordres – hiérarchiques, marchands, ou mystiques.

Cette entreprise suppose un double mouvement : d’abord la déterritorialisation, l’arrachement au vieux sol des nations et de leurs lois ; ensuite la reterritorialisation, dans des enclaves d’exception où le monde serait à recommencer. Thiel distingue trois chemins pour cette fuite des élus : le virtuel, le cosmique et l’océanique. Rien d’étonnant à ce que ce financier visionnaire ait consacré sa fortune au service de projets qui prolongent ce rêve d’émancipation absolue.

Ainsi, en 2008, il sauva SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, au lendemain d’échecs retentissants : il ne s’agissait pas seulement d’un pari technologique, mais d’un geste quasi symbolique, comme pour préserver l’espace des ambitions humaines, cet ultime refuge où la politique n’aurait plus prise. Dans le même esprit, il soutint Patrick Friedman, petit-fils du célèbre économiste, pour fonder The Seasteading Institute : dessein extravagant, peut-être, mais logique dans sa démesure – ériger sur les mers des cités flottantes, souveraines, libérées de toute tutelle étatique, archipels d’utopie dérivant entre deux infinis [25].

Mais c’est sans doute dans le domaine invisible du numérique que Thiel place ses plus hautes espérances. Investisseur précoce dans Urbit – projet conçu par Curtis Yarvin – il entendait y voir s’esquisser un nouvel espace de civilisation, décentralisé, affranchi des empires de la Silicon Valley. Fondée en 2013, cette entreprise, à la fois mystique et technique, ambitionne de « réinventer Internet ». Il n’est pas sûr qu’elle y parvienne ; mais le dessein, lui, révèle toute une époque : celle où l’on croit échapper à la politique en recréant le monde dans le code [26].

 

La concurrence, c’est pour les loosers

Le livre De zéro à un est sans doute la plus exacte incarnation de l’esprit de Peter Thiel : non pas un manuel pour ambitieux en costume gris, mais un bréviaire pour dissidents. C’est l’un de ces rares ouvrages qui semblent avoir été écrits par un homme ayant vu quelque chose, et non par un fonctionnaire de l’économie planétaire, dictant ses truismes à un nègre docile. Le texte, issu d’un cours professé à Stanford, respire la netteté d’une pensée qui veut convaincre par la logique et non par le bavardage. Derrière les conseils adressés à la jeunesse entreprenante d’Amérique, on devine le dessein plus vaste : refonder le mythe du progrès sur des bases nouvelles, débarrassées de la superstition égalitaire.

Thiel distingue deux espèces de progrès : l’un horizontal, l’autre vertical. Le premier, qu’il baptise « mondialisation », n’est que la mécanique du copier-coller : répéter ce qui marche, reproduire l’existant jusqu’à l’écœurement, passer de un à n. Le second, le vrai, est celui du saut créateur : l’homme qui invente, qui forge du neuf, qui va de zéro à un. Pour le milliardaire californien, seules ces percées verticales méritent le nom d’innovation. Tout le reste n’est que bavardage industriel, agitation stérile sur des marchés trop pleins. L’inédit seul fonde les empires.

L’idée la plus provocante de Thiel – et sans doute la plus juste – est que la liberté n’appartient pas à la concurrence, mais au monopole. L’entreprise dominante, libérée du tumulte du marché, peut se permettre de rêver : elle investit, explore, s’égare parfois, mais crée. Google, trônant sur son royaume numérique, peut ainsi financer les chimères d’aujourd’hui qui seront les industries de demain – la voiture sans conducteur, l’intelligence artificielle, la conquête des planètes [27].

Ici, Thiel renverse la catéchèse économique de notre époque : la concurrence, loin d’être un aiguillon, est une maladie. Elle engendre des produits uniformes, des marges faméliques, et la peur – cette peur qui interdit toute audace. La concurrence, dit-il, est « pour les perdants » : elle n’élève personne, elle rabaisse tous les autres. Le monopole, au contraire, donne à l’esprit le loisir de créer – comme le prince autrefois entretenait les arts. L’avenir, pour Thiel, se bâtira sur ces citadelles d’innovation, non sur les bazars de la rivalité.

Mais cette pensée n’est pas qu’un calcul de financier. Elle plonge ses racines dans une métaphysique : celle du secret et de la révélation. Thiel, lecteur de Girard, voit dans la concurrence parfaite une guerre mimétique, où chacun imite l’autre jusqu’à la destruction mutuelle. Le monopole, lui, est l’hérétique qui a découvert une vérité cachée, un secret que le monde n’a pas encore vu. Il s’arrache à la ronde des imitateurs pour créer un monde neuf.

Ce que Thiel propose, en somme, c’est une nouvelle mythologie du progrès : non plus la foi des peuples dans l’État, mais celle des ingénieurs dans la puissance de l’esprit. Réparer le climat, coloniser Mars, vaincre la mort – tout cela ne relèverait plus du politique, mais du technique. Dans son futur, les héros portent des blouses, non des uniformes. Et l’humanité, épurée de ses illusions, se confierait aux seuls hommes capables de fabriquer l’impossible.

Théologie politique de Peter Thiel

La religion de Peter Thiel n’appartient à aucune église. Elle flotte, hérétique et lucide, dans ce no man’s land où se rencontrent les ruines de la foi et les promesses de la raison. Fils d’un foyer évangélique, il connut d’abord la ferveur simple des certitudes bibliques, cette chaleur primitive des croyances qui rassurent et enchaînent tout à la fois. Mais l’esprit de Thiel, trop aigu pour demeurer prisonnier d’un catéchisme, s’est bientôt dressé contre le carcan des prêcheurs. L’université de Stanford, temple moderne du scepticisme et de la raison froide, fut pour lui une sorte de désert initiatique : il y perdit l’innocence religieuse, mais non le sens du sacré.

C’est là qu’il rencontra Girard – le dernier des théologiens français à parler encore de la Croix comme d’un mystère intelligible. Sous la lumière crue des bibliothèques américaines, Thiel découvrit, à travers la théorie mimétique, un christianisme débarrassé de sa sentimentalité, un christianisme tragique, presque métaphysique. Chez Girard, il apprit que la violence des hommes est le miroir de leur désir, et que le Christ, loin d’être une icône de douceur, est celui qui brise ce cercle infernal. Ce fut, pour Thiel, une conversion de l’intelligence : le moment où la foi cesse d’être héritée pour devenir conquise.

Dès lors, il n’a plus cessé de parler en théologien parmi les financiers, en prophète parmi les ingénieurs. Là où d’autres célèbrent le progrès comme un dogme, lui y voit les signes d’une apocalypse silencieuse.

Dans ses entretiens, ses conférences, même dans les recoins d’Internet où il se plaît à penser à voix haute, Thiel médite sur les Écritures comme on scrute un code secret. Le monde, pour lui, n’est plus qu’un vaste champ eschatologique : l’histoire des hommes y obéit encore aux vieux textes, même si les hommes ont oublié d’y croire.

Son christianisme n’est ni politique ni ecclésial ; il est combat. Contre la démesure du globalisme, contre les idoles nouvelles du pouvoir centralisé, il oppose une théologie de la limite et du mystère. Chez lui, la foi n’est pas refuge, mais instrument de discernement. Ainsi, Peter Thiel s’avance dans notre siècle comme un hérétique discipliné, portant au cœur du désenchantement moderne une inquiétude ancienne – celle des esprits qui ne se satisfont ni du nihilisme, ni des sermons [28].

 

La théorie de l’Antéchrist comme système de domination universelle

Peter Thiel a cru bon de ressusciter une figure ancienne pour en faire le symbole d’un péril moderne. Là où la tradition chrétienne voyait dans l’Antéchrist un homme de chair et de sang, séducteur et trompeur, Thiel discerne un système, une machine anonyme, qui s’imposerait au monde non par la persuasion, mais par l’administration. L’Antéchrist, selon lui, ne viendrait plus sous les traits d’un tyran inspiré, mais sous la forme d’un règlement international.

Dans des conférences données à Oxford, à Harvard ou à Austin entre 2019 et 2023, il a développé cette idée singulière : le mal ultime ne serait pas un homme, mais un mécanisme. Ce système, nourri des théories mimétiques de René Girard, transformerait la bureaucratie moderne en instrument sacrificiel, perpétuant à l’échelle planétaire ce que les sociétés primitives exécutaient dans leurs autels de pierre.

La thèse centrale est d’une ironie presque prophétique : l’Antéchrist, dit Thiel, régnerait sur le monde en parlant sans cesse de la fin du monde. La peur serait sa langue, la crise son dogme. Guerre nucléaire, dérèglement du climat, intelligence artificielle – tout lui servirait de prétexte pour établir un État unique, uniforme et total, gouverné au nom de la sécurité globale. L’ancien millénarisme religieux ferait place à un millénarisme administratif.

Dans un entretien de 2022, Thiel précisait avec cette froideur qui sied aux moralistes : « L’Antéchrist ne dira pas : suivez-moi ; il dira : il n’y a pas d’alternative. » L’un promettait un paradis, l’autre menace d’un enfer. Ainsi s’exprime le pouvoir moderne : par la contrainte douce, l’obligation sans violence, la résignation organisée.

Selon Thiel, le péril véritable de ce système n’est pas tant la tyrannie visible que la paralysie générale qu’il engendre. Sous prétexte de conjurer les risques, il tue le mouvement. Le progrès, la recherche, l’innovation deviennent suspects. L’humanité, par peur de tomber, s’interdit d’avancer. Thiel voit là la cause profonde de ce qu’il nomme le « statu quo technologique », cette étrange stagnation qui s’est installée depuis un demi-siècle, lorsque la prudence s’est faite vertu d’État.

Ce qu’il appelle le « système antéchristique » aurait déjà ses agents. À la surprise de beaucoup, Thiel désigne l’écologisme contemporain comme son avant-garde la plus efficace. Selon lui, la prédication climatique, par son ton apocalyptique, reproduit fidèlement le schéma du pouvoir par la peur : le monde promis à la ruine, la liberté suspendue au nom du salut collectif, et l’innovation suspectée d’hérésie. Il n’est pas jusqu’à Greta Thunberg, ajoute-t-il, qui n’incarne mieux l’autorité nouvelle : non plus celle du prophète, mais du fonctionnaire vertueux.

La pandémie de 2020 vint, à ses yeux, confirmer cette intuition. Le grand appareil sanitaire mondial, suspendant les libertés au nom d’une menace invisible, donna un avant-goût de ce gouvernement par l’urgence que Thiel redoute. Même les grandes entreprises technologiques participeraient, selon lui, à cette entreprise de nivellement. En contrôlant les canaux de la parole, elles façonnent l’opinion, filtrent la pensée, et, sous couvert de neutralité, préparent l’uniformité des esprits.

Ainsi se dessine, dans la vision de Thiel, un monde où la tyrannie ne rugit plus : elle s’excuse. Elle ne brandit plus le glaive : elle brandit le règlement. C’est un des traits les plus subtils de notre temps : le mal s’y déguise en précaution.

 

Le concept de katechon : une figure ambivalente

Le concept théologique du katechon tient une place capitale dans l’eschatologie politique de Peter Thiel. Ce mot étrange, venu de la deuxième Épître aux Thessaloniciens, désigne cette puissance mystérieuse qui « retient » la venue de l’Antéchrist : un frein, une digue contre la dissolution du monde. Carl Schmitt en fit, au siècle dernier, l’un des pivots de sa théologie politique : le katechon, c’est la fonction même du pouvoir, celle de contenir le chaos, de différer la fin des temps. Tout ordre politique, pour être légitime, doit exercer cette vertu de résistance ; il n’existe que par ce qu’il retient.

Thiel, lecteur attentif de Schmitt, transpose cette idée dans le domaine de la technique. Il voit dans certaines inventions – l’intelligence artificielle, la conquête de l’espace, l’énergie nucléaire – non pas des promesses de salut, mais des instruments capables de retarder la catastrophe. C’est sa théorie du katechon technologique. Là où d’autres rêvent d’un progrès rédempteur, Thiel ne voit qu’une lutte pour gagner du temps : un sursis arraché au désordre universel.

Mais sa pensée, comme souvent chez les esprits de notre époque, demeure traversée de contradictions. Car ce qui protège peut aussi perdre. Les mêmes technologies qui, entre des mains libres et créatrices, affranchissent l’homme et multiplient ses ressources, deviennent, livrées aux puissances centralisatrices, les outils d’une servitude nouvelle. Ainsi, la frontière entre le katechon et l’Antéchrist passe à l’intérieur même de la machine.

Afin d’éclairer l’ambiguïté du katechon technologique, prenons l’exemple de l’intelligence artificielle. Dans plusieurs conférences et entretiens, Peter Thiel a posé, non sans provocation, cette question qui semble sortir tout droit des épîtres de saint Paul : « L’intelligence artificielle est-elle l’Antéchrist ? Prépare-t-elle sa venue ? Ou bien joue-t-elle le rôle du katechon, de cette puissance qui retarde la fin ? » Ces alternatives, d’apparence théologique, traduisent chez lui une conviction plus profonde : les grandes inventions humaines, lorsqu’elles touchent au pouvoir sur l’esprit, ne sont jamais neutres. Elles portent en elles le double visage du salut et de la perdition.

Thiel, esprit inquiet et héritier de la tradition apocalyptique du monde anglo-saxon, voit dans l’intelligence artificielle le risque d’un nouveau Léviathan. Il redoute qu’elle devienne l’outil d’un contrôle sans précédent, celui d’une bureaucratie mondiale, sans tyran mais d’autant plus redoutable qu’elle se prétend rationnelle. Déjà, dit-il, les algorithmes savent pénétrer les replis de la conscience et orienter les désirs. Ce n’est plus la contrainte visible du despotisme : c’est la servitude consentie du citoyen connecté, prisonnier d’une cage invisible – « une cage d’algorithmes », selon sa propre expression – où la liberté subsiste comme illusion tandis que les choix humains se trouvent subtilement gouvernés par des machines programmées pour préserver l’ordre établi.

Mais Thiel n’exclut pas une autre hypothèse, plus métaphysique encore : l’intelligence artificielle ne serait pas l’Antéchrist lui-même, mais son héraut. Elle préparerait, par la concentration du savoir et de la puissance, les conditions de l’avènement d’un pouvoir absolu, total et impersonnel – le règne d’un système, non d’un homme. À cette échelle, la technique devient religion, et le progrès, une liturgie au service d’une domination spirituelle sans visage.

Lors d’un débat à Stanford, en 2018, face à Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, il lança cette formule énigmatique et superbe : « La crypto est libertarienne, l’intelligence artificielle est communiste. » Derrière cette sentence tranchante et provocante se cache une philosophie : la première rend à l’individu la clef de sa propre autonomie, la seconde promet aux puissants l’instrument d’un contrôle sans limite. Dans l’univers des crypto-monnaies, tout est ouvert, discutable, perfectible ; quiconque s’en juge capable peut modifier le code, bifurquer, fonder son propre royaume numérique. Là, point d’État, point de juge : seulement la logique inflexible du calcul et la foi des initiés. Tant que la clé privée demeure intacte, nul pouvoir terrestre ne saurait confisquer la fortune d’un homme.

Mais à l’opposé, l’intelligence artificielle obéit à un autre esprit. Selon le fondateur de Palantir, elle ne vit que de la concentration, du regroupement, de la capture des données humaines par des empires numériques. Là où la crypto dissémine le pouvoir, l’IA le rassemble. Elle n’est pas l’enfant du hasard mais de la statistique ; et plus elle apprend, plus elle exige de matière première – cette poussière d’informations que les hommes abandonnent à Google, à Meta ou X. Ainsi, dit Thiel, « le Parti communiste chinois déteste la crypto et adore l’intelligence artificielle » – et l’on comprend pourquoi : la première est rébellion, la seconde, discipline [29].

On sourit pourtant de ce contraste trop net, quand on songe au rôle que Thiel lui-même joue à la tête de Palantir, cette forteresse de verre où les données du monde viennent se confesser à l’État américain. Il y a là tout le paradoxe du libertarien moderne : dénoncer la servitude tout en lui vendant les outils de son maintien ; rêver d’un monde sans maîtres tout en servant, avec rigueur, les maîtres de ce monde – dans l’attente, peut-être, un jour, de les remplacer.

Ce paradoxe est d’autant plus grand que le cofondateur de PayPal n’est pas hostile à l’intelligence artificielle. Il y investit, il la soutient, à condition qu’elle se développe dans un monde sans règles, livré à la seule audace des innovateurs [30]. Le Founders Fund, son principal véhicule d’investissement, aurait participé au financement d’OpenAI – dont Thiel fut un temps le mentor du directeur, Sam Altman – ainsi que d’autres laboratoires d’IA. Plusieurs figures du réseau de Thiel s’opposent farouchement à toute régulation de l’IA et se réjouissent de son expansion rapide dans les domaines civils comme militaires. Ainsi, Marc Andreessen, qui se réclament d’un « accélérationnisme efficace », juge immorale toute pause dans le développement de l’IA et prône la course en avant, coûte que coûte [31].

Pour comprendre ces apparentes contradictions, il faut garder présent à l’esprit la nature ambiguë du katechon dans la pensée de Peter Thiel. Selon lui, l’intelligence artificielle, si elle reste entre des mains prudentes, pourrait agir comme un katechon, c’est-à-dire comme une force de retenue. Thiel évoque notamment le rôle de certaines entreprises occidentales, telles que Palantir, qu’il imagine comme gardiennes du monde libre face au chaos – qu’il s’agisse du terrorisme ou des puissances autoritaires. Dans cette vision, la technologie occidentale ne serait plus l’instrument de la décadence, mais celui du sursis : elle tiendrait à distance l’abîme et différerait l’apocalypse.

Ainsi se révèle toute l’ambivalence de la pensée de Thiel. Pour lui, l’intelligence artificielle, comme jadis le feu ou la poudre, n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est une puissance, et toute puissance, dans l’histoire, finit par servir une foi ou un empire. Son destin dépendra moins de son architecture logique que de la main qui la guide et du dessein qu’elle sert. La vraie question, selon Thiel, n’est pas de savoir si la machine pense comme un chrétien, mais si les hommes qui la dirigent croient encore à quelque chose de supérieur à elle. De là, cette conclusion toute romaine : ce n’est pas à la métaphysique de juger l’intelligence artificielle, mais à la politique d’en déterminer le destin.

 

Ce qui distingue Peter Thiel de Nick Land

Nick Land et Peter Thiel représentent deux visages d’une même révolte contre la démocratie libérale, cette religion laïque de l’Occident qui a prétendu substituer la raison au commandement, et le suffrage à la volonté. L’un, philosophe de laboratoire, confie le destin des hommes aux machines et aux lois implacables du capital ; l’autre, financier théologien, rêve d’un retour des élites, d’une hiérarchie assumée et sanctifiée par la technique. Tous deux, à leur manière, cherchent à rendre à la volonté – cette force souveraine dont les modernes ont fait un simple droit d’opinion – son empire perdu.

Chez Land, la volonté n’est plus celle d’un homme, ni même d’un peuple. Elle devient principe abstrait, moteur impersonnel que le capitalisme anime et que la technologie exalte. Là où les révolutions politiques échouent, dit-il, le marché accomplit silencieusement sa propre révolution : celle de la vitesse, de l’expansion sans frein, de la création et de la destruction confondues. Dans cette mécanique, l’individu n’a plus de voix, seulement la liberté de sortir – « No Voice, Free Exit », formule d’une ironie glaciale qui réduit la liberté politique à un geste de consommation. Le citoyen devient client, et la société, un réseau de fuites où l’on passe d’un « gouvernement-corporation » à un autre, sans jamais prétendre réformer l’un d’eux.

Ainsi, Land imagine le monde futur comme un vaste organisme technico-commercial, délivré des hiérarchies traditionnelles et des illusions humanistes. L’homme y perd sa place, la démocratie s’y dissout d’elle-même, victime de ses propres passions mimétiques et de la tyrannie du nombre. Le progrès, devenu automate, poursuit son œuvre d’accélération jusqu’à l’épuisement du vivant. La volonté, désormais, n’habite plus les âmes : elle circule dans les circuits du capital.

Peter Thiel, au contraire, conserve à la volonté un visage humain – mais un visage d’élite. Là où Land voit dans la démocratie une lente maladie du système, Thiel y reconnaît une faute spirituelle. Inspiré par la théologie chrétienne et la théorie mimétique de René Girard, il voit dans le monde moderne la comédie sanglante du désir imitatif : chacun veut être l’autre, jusqu’à ce que la société entière sombre dans la rivalité et le ressentiment. Les idéologies égalitaires, qu’elles se nomment progressisme ou « wokisme », ne seraient que les derniers avatars de cette jalousie universelle.

Contre ce désordre, Thiel invoque l’ordre vertical : des cités-entreprises gouvernées par des entrepreneurs-rois, substituts des États épuisés et des nations dissoutes. Il veut confier la destinée humaine non plus à la multitude, mais à une aristocratie technologique, instruite, croyante peut-être, mais sûre d’elle-même. La volonté, ici, reprend le masque du commandement : elle ordonne, elle choisit, elle tranche. L’innovation devient une forme de gouvernement ; le pouvoir, une fonction de l’intelligence.

Deux esprits, à première vue dissemblables, s’accordent pourtant dans un même dédain : celui de la démocratie libérale et de ses fadeurs marchandes. Chez Nick Land, l’élan est celui d’une ivresse mécanique – il veut livrer le monde aux puissances déchaînées du capital, à cette tempête glacée qui ronge les formes et consume l’homme. Thiel, au contraire, rêve d’un ordre – d’une aristocratie de l’intelligence et de la technique, d’une caste d’ingénieurs qui tiendrait le sceptre du monde nouveau. Là où Land dissout, Thiel concentre ; là où l’un proclame la mort de l’humain, l’autre invoque un surcroît de transcendance.

Mais tous deux s’entendent sur un point décisif : l’ancien édifice des nations doit s’effondrer, remplacé par ces structures hybrides – ces « gouvernements-corporations » où se confondront l’État et l’entreprise, la loi et le profit. Dans cette fusion, l’idée même d’humanité universelle se dissoudra comme un vieux rêve humaniste – un mirage trop doux pour les temps qui viennent.

Land et Thiel, chacun à sa manière, redéfinissent la volonté. Chez le premier, elle se fait impersonnelle, torrent sans visage, énergie froide où l’homme n’est plus qu’un relais. Chez le second, elle devient volonté d’élite, instrument d’une reconquête spirituelle par le haut, où la technique sert la hiérarchie et la foi dans la supériorité. De ce double courant naît une même négation de l’égalitarisme – une même annonce d’un âge du Vouloir, où la société ne sera plus conduite par les principes, mais par les forces.

Conclusion

Ainsi se referme cette étude consacrée à Peter Thiel, dont la figure, tour à tour entrepreneur, moraliste et stratège, incarne l’un de ces paradoxes de la modernité où la technique prétend délivrer l’homme tout en rêvant de le gouverner. Nous l’avons vu, Thiel n’avance pas masqué : il assume l’alliance du calcul et du mythe, du marché et de la théologie, et renoue avec une conception du pouvoir où la souveraineté n’appartient plus aux foules mais aux esprits jugés supérieurs. Dans son œuvre, la démocratie apparaît comme une élégance fatiguée, la liberté comme un trophée menacé par l’égalitarisme, et le progrès comme une flamme vacillante qu’il faudrait raviver par le tranchant des volontés fortes. Le monde qu’il esquisse est un monde de citadelles techniques et d’élites élues, où l’État se dissout dans l’entreprise et où la vertu prend les traits de l’initiative solitaire. Rien ici de brutal : seulement la froideur d’un raisonnement poussé jusqu’au bout, la logique d’une époque qui préfère l’efficacité à l’incertitude, l’ordre à la délibération.

Dans le prochain numéro de cette enquête consacrée aux Lumières sombres, nous nous attarderons sur cette figure qui, derrière son calme d’investisseur méthodique, laisse affleurer une vision du monde d’une tout autre ampleur. Nous tenterons de percer ce mystère : comment les certitudes politiques de Peter Thiel, ses anticipations parfois glaciales de l’avenir, orientent-elles ses mises, ses choix, ses fidélités financières ? Car il ne s’agit plus seulement de capitaux placés ici ou là comme on jette des filets au hasard : c’est un dessein qui se forme, une architecture invisible qui se construit pierre après pierre. Et, dans l’ombre portée de ces start-up qu’il élève comme autant de bastions, se devine peut-être l’esquisse d’une société nouvelle – patiemment, obstinément travaillée.

Mais jusqu’où mène ce chantier silencieux ? Quelle cité se profile derrière les échafaudages des innovations qu’il finance ? C’est ce voile-là que nous tenterons de soulever.

Fernand le Béréen

 

Les Lumières sombres par Faits & Documents :

Notes

[1] Eri Bertsou & Danièle Caramani (2022), People haven’t had enough of experts : Technocratic attitudes among citizens in nine European democracies. American Journal of Political Science, 66(1), pp 5-23

[2] Charles Duhigg, Silicon Valley, the New Lobbying Monster (New Yorker : October 7 2024).
https://www.newyorker.com/magazine/...

[3] David Runciman (23 September 2021), Competition is for Losers (London Review of Books, Vol. 43 No. 18)
https://www.lrb.co.uk/the-paper/v43...

[4] Max Chafkin, The Contrarian : Peter Thiel and Silicon Valleys Pursuit of Power (Penguin Press., New-York, 2021), p. 298 ;
Luke Munn, Libertarian tech titan Peter Thiel helped make JD Vance. The Republican kingmaker’s influence is growing (The University of Queensland, 1 August 2025), https://news.uq.edu.au/2025-08-libe...

[5] Vadym Kovalenko, The Ideal World of Peter Thiel (International Information and Analytical Community : 17 May 2025)
https://resurgamhub.org/free-people...

[6] Chafkin, ibid., p. 11-12

[7] Radical Reads. (2023, August 29). Peter Thiel’s Top 6 Books That Predict the Future.
https://radicalreads.com/peter-thie...

[8] Douglas C. Youvan (June 28, 2025), Monopoly and Metaphysics : Peter Thiel, Technocapitalism, and the Theology of Control, p. 10

[9] Paul Leslie, From Philosophy to Power : The Misuse of René Girard by Peter Thiel, J.D. Vance and the American Right, (Salmagundi, Spring 2015)
https://salmagundi.skidmore.edu/art...

[10] Mikhail Minakov, Freedom to Progress at the Dawn of the Age of Will : The Struggle of Two Enlightenments in the Current Euro-Atlantic Debate (Ideology and Politics Journal, No 1(27), 2025), pp. 118-119

[11] Jeremy Lindenfeld, “Why Tech Billionaires Love Middle-Earth”, (Newsweek : February 3 2023). https://www.newsweek.com/2023/02/17...

[12] Bien qu’il n’occupe plus aucune fonction dans le journal qu’il fonda jadis, au temps lointain de ses études à Stanford, Peter Thiel n’a point rompu les fils invisibles qui l’unissent encore à cette entreprise. Les liens d’amitié, d’influence, de souvenir demeurent. Andrew Granato rapporte que Thiel réunit à l’occasion, dans quelque restaurant discret ou dans sa demeure de San Francisco, les anciens rédacteurs du Review ; il leur prodigue des conseils, les oriente vers certains sujets, ouvre sa bourse, et, sans titre officiel, anime une confrérie d’anciens devenue, à l’ombre des tours de la Silicon Valley, un véritable petit État-major intellectuel – Andrew Granato, “How Peter Thiel and the Stanford Review Built a Silicon Valley Empire” (Stanford Politics : 27 November 2017).
https://stanfordpolitics.org/2017/1...

[13] Peter A. Thiel & David O. Sacks, The Diversity Myth : Multicul turalism and Political Intolerance on Campus (Oakland : The Independent Institute, 1998), p. 54

[14] Ibid., p. 55

[15] Peter Thiel (2007). The Straussian Moment. (In : Hamerton-Kelly, R. (Ed.). Politics and Apocalypse. Michigan State Univer- sity Press), p. 189

[16] Peter Thiel (2007), ibid., pp. 192-193

[17] https://www.unpopularfront.news/p/t...

[18] https://longreads.com/2011/07/26/we...

[19] Kevin Roose, Peter Thiel Wants to Make Hackers Into Heroes (Ney-York Magazine, Oct. 3, 2014), https://nymag.com/intelligencer/201... ;
Conversations with Bill Kristol (September 15, 2014), https://conversationswithbillkristo...

[20] https://www.youtube.com/watch?v=VtZ... (à partir de la 5e minute)

[21] https://www.nationalreview.com/2011...

[22] Peter Thiel, The Education of a Libertarian (Cato : 13 April 2009)
https://www.cato-unbound.org/2009/0...

[23] Blake Masters (6 June 2012), “Peter Thiel’s CS183 : Startup– Class 18 Notes Essay” https://blakemasters.tumblr.com/pos...

[24] On Innovation, Entrepreneuralism, and Law : A Conversation with Peter Thiel and Mark A. Lemley,” Stanford Lawyer, 31 May 2011. https://law.stanford.edu/stanford-l...

[25] Megan Binder, Taking to the Sea : The Modern Seasteading Movement in the Context of Other Historical Intentional Communities (Indiana Journal of Global Legal Studies (Vol. 23 : Iss. 2, Article 13), pp. 765-794

[26] https://www.clubic.com/systemes-exp...

[27] Peter Thiel & Blake Masters, De zéro à un : Comment construire le futur, (Crown Currency, 2014), p. 25

[28] Frenklen (August 14, 2025), Peter Thiel Religion : Exploring His Beliefs and Worldview. https://whatreligionisinfo.com/pete...

[29] Sonya Mann, “Peter Thiel Says, ‘Crypto Is Libertarian, A.I. Is Communist.’ What the Heck Does That Mean ?” (Inc.Com : 1 Feb. 2018), https://www.inc.com/sonya-mann/thie....

[30] Anna Tong & Kristal Hu, ibid.

[31] Mike Sexton, Who Has JD Vance’s Ear on AI and Should We Be Concerned ? (Third Way : 1 October 2024), https://www.thirdway.org/memo/who-h...

Le Béréen présente les Lumières sombres

 
 
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7 commentaires

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  • #3618862
    Le 9 juin à 00:59 par yahvérien

    - Vous avez oublié : Financement par Epstein et au service du MOSSAD !!!

     

    Répondre à ce message

    • #3618912
      Le 9 juin à 06:32 par Carbone

      C’est pas la vérité qui les intéresse depuis déjà un bon moment.

      C’est de distiller l’espoir. (Aussi faux soit il).

    • #3618923
      Le 9 juin à 07:13 par bougre

      ce qui réduit considérablement la portée de cet article élogieux, tout en apportant un éclairage nécessaire pour une meilleure compréhension de l’homme, de son parcours et de ses visées..

      Merci pour cette précision qui, si elle est exacte, est loin d’être un détail.

  • #3618938
    Le 9 juin à 07:58 par baronsamedi

    L’article est brillant, particulièrement bien écrit, très clair et faisant bien ressortir les contradictions de cette pensée récente.

    Bref, merci Fernand, ajouté aux autres papiers sur Land et son comparse, on commence à mieux cerner cette tendance.

    On peut dire qu’il y a de bonnes idées, surtout en ce qui concerne la "démocrassie" illusoire, mais passer d’une crypto dictature des médiocres (voir "l’offre" politique fronssaise pour 2027), à une "dictature éclairée" des milliardaires de la tech, je pense que dans un cas comme dans l’autre, nous les peuples, risquont de ne pas vraiment y gagner au change.

    C’est un vaste débat de réflexions à poursuivre, j’ai hâte de lire les commentaires des camarades, et en particulier ceux de Maurice.

    Très bonne journée à tous et encore merci Fernand.

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  • #3618957
    Le 9 juin à 09:53 par Surnom

    Toutes ces grosses loutres de la technologie numérique sont promus par les services secrets de l’armée américaine.
    L’intelligence artificielle gouvernera quedal, il y aura des gens derrière pour en tirer les marrons.
    Au final, il suffit de se déconnecter et ils pourront aller se faire voir avec leur technologie.
    Il n’y a pas si longtemps, personne n’était connecté, je parle de la masse qu’ils espèrent soumettre à l’état d’esclavage.

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  • #3618983
    Le 9 juin à 11:13 par Maurice

    Suite…
    L’électricité a transformé le monde, mais elle n’a pas créé une poignée de méga-capitalisations spéculatives. Elle a diffusé la productivité dans toute l’économie. Le chemin de fer a transformé le monde aussi, mais il a d’abord ruiné des milliers d’épargnants et de spéculateurs avant de devenir un service public ou un oligopole régulé.
    L’IA ressemble trait pour trait au second cas. La bulle spéculative éclatera, les actionnaires seront ruinés, les promoteurs seront partis avec la caisse, les valorisations reviendront sur terre. Mais l’infrastructure de surveillance, elle, restera. Comme les rails après la Railway Mania.

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  • #3619004
    Le 9 juin à 13:11 par géörgÿ schwàrtzÿ

    C’est l’un des fondateurs de paypal qui a pris d’énormes parts de marché lorsque les banques ont refusé (sans les prévenir au préalable) de rembourser les clients volés lors d’ achats réalisés par ordinateur.
    Même mécanisme pour Western Union qui s’est énormément développé quand les mêmes ont supprimé (quasiment du jour au lendemain) tout virement vers des pays hors occident...

    Répondre à ce message