On l’aura compris, l’approche sera ici fonctionnaliste. Il ne s’agit pas de juger le postmodernisme selon ses intentions, mais selon ses effets : à quoi et à qui sert-il ? Quel type d’homme fabrique-t-il ?
Ici, le mot-clé est : déconstruction.
Déconstruction de la vérité. Déconstruction du sens. Déconstruction du sexe. Déconstruction de la nation. Déconstruction de l’héritage. Déconstruction de l’autorité. Finalement, déconstruction de l’homme.
Et au bout de ce chemin de croix : l’avènement de l’idiot programmable.
Pas l’idiot inculte. L’idiot hyperconnecté, diplômé, moralement sûr de lui, saturé d’informations, mais incapable de distinguer le vrai du faux, le beau du laid, le bien du mal et finalement de discerner entre la liberté et son propre conditionnement.
Le postmodernisme, c’est d’abord une dialectique du soupçon qui dit : méfiez-vous des grands récits. La raison, le progrès, la science, l’universel, l’homme, la nation, la morale : tout cela serait construction, langage, pouvoir. Quand une société dit « voici le vrai », « voici le normal », « voici le juste », il faudrait toujours demander : qui parle ? Depuis quel pouvoir ? Et au bénéfice de qui ?
Bon, jusque-là, l’intuition peut être utile. Certes, les institutions mentent, les pouvoirs déguisent leurs intérêts en vérités éternelles. Mais le soupçon devenu système ne libère plus : il détruit.
Le déconstructionnisme est tellement toxique qu’il ne peut être que français.
Les déconstructionnistes de la French Theory
Dans les ruines de l’après-68, la France a fourni trois incendiaires : Foucault, Derrida, Deleuze.
Foucault a déplacé la vérité vers le pouvoir. Il ne dit pas seulement que le pouvoir ment. Il montre que le pouvoir produit du savoir, définit le normal et le pathologique, fabrique des institutions : l’école, la prison, l’hôpital, la psychiatrie, la sexualité. Puisque le savoir n’est jamais neutre, le vrai est une stratégie de domination.
Derrida déconstruit le sens. Le texte ne repose plus sur une signification stable, l’interprétation prime. L’auteur y perd son autorité puisque le lecteur interprète, défait, recompose.
Deleuze, enfin, dissout les identités fixes. Il préfère le rhizome à l’arbre, le nomade au sédentaire, le désir à la loi, la différence à l’identité. L’homme n’est plus enraciné dans une essence stable.
Ces textes sont illisibles en France, mais ils ont traversé l’Atlantique. Et dans les années 80, Yale, Berkeley, Columbia et d’autres universités américaines les absorbent. La French Theory tombe dans un bain chimique à base de puritanisme, de culpabilité et d’obsession raciale. Dans ce substrat américain, la French Theory va bientôt muter en wokisme.
Judith Butler théorise le genre performatif : l’identité sexuelle n’est plus une donnée stable, mais une construction modulable. Kimberlé Crenshaw développe l’intersectionnalité : les rapports de pouvoir se croisent et se cumulent.
La matrice est toujours la même : il n’y a pas de vérité innocente. Toute norme est suspecte et toute identité est construite, donc négociable. Toute majorité (ethnique notamment) est coupable.
Voilà comment on obtient une société qui ne sait plus dire si une femme est une femme, s’il y a une différence entre vérité et opinion, si le mérite existe, si un héritage historique mérite d’être défendu, si le beau vaut mieux que le laid, si un savoir vaut mieux qu’un ressentiment.
Dans la machine contemporaine – médias, plateformes, IA générative, bots, fermes à trolls, chaînes d’info continue – la critique postmoderne devient un poison : puisque tout est récit, alors qui contrôle les récits contrôle le réel.
Pouvoir néo-impérial
D’où la post-vérité, qui n’est pas seulement le mensonge. Le mensonge classique respecte encore la vérité puisqu’il la cache. La post-vérité fait pire : elle rend la vérité inutile. Elle ne dit plus « ceci est faux », mais « tout est récit, angle, construction, pouvoir ».
La vieille propagande disait : « Croyez notre récit ».
La propagande postmoderne dit : « Vous ne pouvez croire personne ».
Il y a une phrase de Karl Rove (conseiller de George W. Bush à l’époque) qui fut rapportée par le journaliste Ron Suskind en 2004 : « Nous sommes un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. »
L’extrait complet définit la « communauté du réel » (reality-based community) comme ceux qui croient (bêtement) que les solutions émergent de l’étude du monde réel, au moment où l’administration crée de nouvelles réalités que l’on donnera ensuite en pâture au public.
La citation de Rove est devenue le mantra de la politique post-vérité.
La réalité n’est plus ce qu’on observe. C’est ce que la puissance produit. L’empire agit, fabrique une situation, impose les images, fournit le vocabulaire et le récit, puis laisse les commentateurs courir derrière.
Irak, armes de destruction massive, guerre contre le terrorisme, embedded journalism, chaînes d’info continue : c’est le grand théâtre post-vérité. Le réel physique compte moins que son cadrage narratif.
Baudrillard appelait cela l’hyperréalité. Les signes ne représentent plus le réel, ils le remplacent.
En conséquence, la guerre n’est plus seulement militaire. Elle est cognitive.
Il ne s’agit pas seulement de vaincre une armée, mais aussi d’occuper les perceptions. Saturer. Fragmenter. Polariser. Épuiser. Rendre le citoyen incapable de discerner.
Le citoyen ne touche presque plus le réel. Il consomme des flux : chaînes d’info, notifications, hashtags, sondages.
Voilà pourquoi les appareils d’État et les pouvoirs néo-impériaux ont besoin du postmodernisme : parce qu’il prépare psychologiquement les populations à vivre dans un monde où la vérité est remplacée par la gestion des perceptions.
L’État contemporain ne dit plus : « Obéis. »
Mais : « Sois responsable. »
Il ne dit plus : « Nous censurons. »
Mais : « Nous luttons contre la désinformation. »
C’est la police douce, le pouvoir avec charte éthique, vocabulaire thérapeutique et administratif.
La CIA avait compris depuis longtemps que la culture est un champ de bataille. MK-Ultra a exploré la modification comportementale (une version méchamment hard de la gestion des perceptions par administration de drogues de synthèse, électrochocs, privation sensorielle, privation de sommeil). La même CIA qui dans son Rapport de 1985 (« France : Defection of the Leftist Intellectuals ») observait que la French Theory rendait la gauche moins dangereuse parce qu’elle abandonnait la lutte des classes pour la défense des minorités opprimées.
Le prolétaire disparaît derrière la minorité. Le peuple derrière les communautés. La révolution derrière le séminaire. Le capital dort tranquille pendant que les campus traquent les pronoms.
Et pendant que la French Theory déconstruit par le haut, le New Age dissout par le bas.
Le New Age est le versant mou, spirituel et anesthésiant de l’opération MK-Ultra. Énergie, vibration, pensée positive, développement personnel, spiritualité sans transcendance, écologie globale, ego cosmique : l’homme ne reçoit plus un héritage, il se reprogramme lui-même. Il ne s’enracine plus, il flotte.
Le marché adore cet homme sans ancrage, ce consommateur parfait. Il achète des identités, des causes, des thérapies, des indignations, des renaissances personnelles.
C’est la tyrannie d’un monde gentil et idiot
Gentil, parce qu’il parle toujours de protection, d’inclusion, de sécurité émotionnelle.
Idiot, parce qu’il remplace le tragique par le thérapeutique, le politique par le moral, le conflit par la sensibilité.
Il ne veut plus de citoyens adultes. Il veut des sujets fragiles, administrés, émotionnellement dépendants.
Dans ce monde, le désaccord devient violence. L’ironie devient agression. La complexité devient suspecte.
La gentillesse obligatoire n’est pas la bonté. La bonté suppose le discernement, parfois le conflit. La gentillesse institutionnelle, elle, transforme la société en garderie connectée.
Elle produit un homme déraciné, infantile, liquide.
Déraciné, parce que sans héritage.
Infantile, parce qu’il ne supporte plus le conflit.
Liquide, parce qu’il doit rester modifiable.
C’est cela, l’idiot programmable : un homme disponible. Disponible aux récits, aux affects, aux paniques morales, aux campagnes cognitives.
Il croit penser, il répète les slogans, les éléments de langage qui lui sont fournis clé en main.
Il se croit libre, il obéit à des scripts.
Il croit avoir une identité, il possède juste un profil.
La bataille du XXIe siècle porte sur la définition du réel.
Voilà pourquoi certains ont besoin du postmodernisme : pour remplacer la vérité par la gestion des perceptions, le citoyen par l’usager émotionnel, l’homme libre par l’idiot programmable.


et
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