En 2017, un artiste du nom de Simon Denny éleva une exposition singulière : « Le paradoxe du fondateur ». Sous ce titre, il conviait le visiteur méditatif à contempler les visions rivales de l’avenir, ces utopies en bataille dressées dans un climat troublé, où la technologie, hydre aveugle et conquérante, bousculait les sociétés comme un torrent déborde et emporte les ponts des anciens royaumes. On y lisait, en filigrane, la marche lourde des milliardaires prophètes, ces princes du capital absolu, dont l’imagination ne connaît que l’infini de la spéculation et le triomphe glacé des chiffres.
Pour saisir mieux cette guerre des idées, l’artiste eut recours non point aux écrans auxquels nos contemporains rendent un culte naïf, mais à ces jeux de salon où l’on apprenait jadis à modérer ses espérances et à reconnaître l’aléa – Ascent, Catan, Descent, Founders, The Game of Life, Jenga, Operation, Twister et d’autres encore. Il en réécrivit les règles comme un législateur fantasque, en redessina les figures telles des allégories de vitrail, et leurs échiquiers devinrent peintures, statues, arènes philosophiques. Par ce détournement subtil, Denny montrait que l’humanité tout entière joue désormais à un jeu dont elle ignore le nom – et dont les maîtres, ailleurs, manipulent le plateau.
Dans la galerie, les visiteurs découvraient un jeu intitulé Ascension : au-dessus de l’État-nation. Au centre du tableau, un petit personnage de plastique, moulé à l’effigie de Peter Thiel lui-même : le « héros dissident ». Autour de lui, trois monstres surgissaient d’un bestiaire d’allégorie – un dragon nommé Démocratie, un lion baptisé Élections libres, et un ogre affublé du titre de Politique monétaire. Le milliardaire de la Silicon Valley, épée au poing, affrontait ces chimères comme un chevalier d’un autre âge, décidé à terrasser les institutions au nom de l’efficacité, du calcul et du génie individuel (voir image de tête de l’article).
Il est une vérité que les modernes refusent d’admettre ou feignent d’ignorer : l’artiste n’est pas seulement un technicien du beau, il est – souvent à son corps défendant – un voyant. Là où la foule ne voit que le bruit des choses, l’artiste sent, il pressent, il formule sous une forme qui, d’abord, paraît obscure, puis s’impose. Pierre Jovanovic, qui a multiplié les enquêtes aux confins du visible et de l’inexpliqué, rappelle à qui veut l’entendre que cette sensibilité n’est pas une faiblesse mais une fonction. Les poètes, les peintres, les musiciens – ces êtres en marge, qu’on prend pour des rêveurs – sont en vérité les sismographes de l’histoire. Ils perçoivent les secousses morales avant les chancelleries, les mutations du cœur avant les parlements. Leur génie n’est pas dans l’invention, mais dans la détection. Ils flairent, dans le désordre des jours, la direction du siècle. C’est là un savoir sans équations, un art de pressentir le cataclysme dans la nuance d’une couleur ou le tremblement d’une note [1].
Et c’est ici que s’ouvre la perspective terrible. Car si les artistes ont toujours perçu les cataclysmes avant qu’ils ne surviennent, encore faut-il que quelqu’un les écoute. Nous explorerons, dans les pages qui suivent, comment l’idéologie des Lumières sombres – culte du génie individuel, mépris du commun, fascination pour le progrès technologique – nourrit les entreprises de Peter Thiel et mine, lentement, les fondations mêmes de la démocratie.
Les start-up technologiques qui vident l’État de sa substance
Dans les heures crépusculaires de son mandat, le président Eisenhower avait laissé tomber un avertissement que l’Amérique fit semblant d’entendre, puis s’empressa d’oublier : l’alliance obscure des forges de l’armement et des états-majors, ce « complexe militaro-industriel » qui grandissait dans les interstices mêmes de la République. Il avait parlé d’un péril froid, d’une puissance sans visage ; mais la démocratie, rassurée par ses miroirs, s’était convaincue que les monstres ne naissent qu’à l’étranger.
Soixante ans plus tard, la scène se rejoue – mais les protagonistes ont changé de costume. Dans son adieu à la nation, Joe Biden reprit le ton grave de son illustre prédécesseur. Il parla d’une oligarchie nouvelle, un entrelacs de fortunes et de circuits imprimés, un « complexe techno-industriel » qui, disait- il, s’installe au sommet du pays avec la tranquillité des destinés [2].
Et comme pour lui donner raison, quelques jours plus tard, lors de l’investiture de Donald Trump, les trois hommes les plus riches du monde prirent place au premier rang, tels des souverains d’un royaume parallèle convoqués à une cérémonie d’État : Musk, Bezos, Zuckerberg – noms qui sonnent déjà comme des dynasties. Autour d’eux, un essaim de milliardaires formait une cour dont la fortune cumulée dépassait ce que les empires antiques n’auraient osé rêver. L’on inventa pour l’occasion un mot, « broligarchie », tentative dérisoire de cerner par un néologisme le visage mouvant d’un pouvoir qui n’a plus besoin de cacher ses prétentions.
Certes, l’argent n’a jamais été étranger à la politique américaine ; il y circule comme un sang épais depuis que la République s’est donnée des élections. Biden, qui dénonce désormais l’oligarchie naissante, n’a rien fait pour empêcher ses racines de s’enfoncer. Mais quelque chose, aujourd’hui, a changé de nature. Dans le monde étincelant des technologies, nombre de maîtres nouveaux se persuadent qu’ils sont nés pour guider ce siècle ; et cette conviction, d’abord chuchotée dans les salles de conseils d’administration, se dit à présent à voix haute. Ils se proclament intendants du futur, législateurs spontanés d’un monde qu’ils veulent tirer de leurs algorithmes comme d’une matrice. Sous prétexte d’audace, ils franchissent les frontières du droit ; sous prétexte d’innovation, ils s’approprient les emblèmes de la puissance publique. Ils se donnent pour bienfaiteurs, mais construisent patiemment les citadelles privées devant lesquelles les États eux-mêmes devront peut-être s’incliner.
Au centre de ce réseau insaisissable, une figure domine : Peter Thiel. Depuis longtemps engagé dans la bataille des idées, il fut l’un des premiers de la Silicon Valley à soutenir ouvertement Donald Trump en 2016. Autour de lui gravitent Elon Musk, seigneur extravagant des fusées et des monnaies parodiques, et David Sacks, que le nouveau pouvoir a placé à la tête de ses fiefs crypto-numériques. Ils forment, avec d’autres, ce que l’on appelle la « PayPal Mafia », fraternité étrange d’anciens pionniers devenus les princes d’un empire technologique qui semble n’obéir qu’à sa propre loi. À leurs côtés, Marc Andreessen, Jeff Bezos et quelques autres drapent leur pouvoir dans un optimisme farouche, persuadés que la technique porte en elle le salut du monde. Certains vont jusqu’à proclamer que ralentir l’essor de l’intelligence artificielle serait une forme de meurtre – comme si l’humanité devait accélérer sa propre ruine pour se montrer digne de ses machines [3].
Ces hommes aiment se présenter comme les héritiers d’un idéal libertaire, nourri jadis par la méfiance instinctive du peuple envers l’État ; mais ce qui fut autrefois une défiance populaire s’est changé, sous leurs mains, en doctrine commode au service du capital. L’antigouvernementalisme romantique est devenu l’alibi d’une conquête silencieuse : celle d’entreprises qui veulent s’arroger les prérogatives mêmes que les nations considéraient autrefois comme sacrées.
Parmi ces milliardaires qui aiment à prophétiser l’avenir, Peter Thiel est sans doute le plus hardi dans ses aveux. Peu se souviennent aujourd’hui que sa première entreprise, PayPal, naquit d’un rêve libertarien. Avec la ferveur d’un apôtre, le jeune technicien imaginait un instrument d’émancipation et promettait « l’érosion de l’État-nation » – ce Léviathan moderne qui surveille, taxe et régente jusqu’aux moindres pulsations de la vie économique. D’un simple appareil électronique, il voulait faire naître une monnaie insaisissable circulant hors de portée des percepteurs et des lois. Sous l’apparente banalité d’un outil pratique, d’un service inventé pour se rembourser entre amis, PayPal devait être l’antidote, la citadelle invisible où l’épargne s’abriterait du vol légal [4].
À la fin des années quatre-vingt-dix, alors que les monnaies d’Asie, de Russie et d’Amérique latine s’effondraient sous les bourrasques financières, l’expérience de Thiel aurait pu devenir le premier séisme d’un ordre nouveau. Mais le destin, comme toujours, se chargea de tourner le projet en dérision et la réalité comptable ruina l’utopie. Le service, d’abord gratuit, espérait vivre des intérêts des sommes laissées en sommeil par les utilisateurs de l’application – mais nul ne laissa dormir son argent dans cette arche numérique. Il fallut renier l’idéal, changer de cap, céder à la logique du profit. Ainsi se perdit la pureté du dessein originel. Le grand dessein libertarien se brisa sur la mesquinerie des usages et le temple, faute d’offrandes, dut devenir boutique.
On pourrait dire que PayPal fut, pour les rêveurs de liberté absolue, un Waterloo miniature ; mais ce revers idéologique se mua en triomphe commercial éclatant. Lorsque, en 2003, eBay racheta la petite entreprise pour la somme fabuleuse d’un milliard et trois cents millions de dollars, Peter Thiel reçut près de cinquante millions, dot initiale qu’il allait, dans les années suivantes, faire fructifier avec la patience sévère d’un bâtisseur d’empires, en investissant dans des entreprises naissantes dont l’audace confinait parfois à l’insolence. Ainsi prit corps son Founders Fund, qui, avec dix-sept milliards d’actifs en 2025, n’est pas seulement un mécanisme financier, mais une sorte d’école politique, un laboratoire d’idées appliquées par les moyens tranquilles de la fortune. Premier mécène de SpaceX et de Palantir, compagnon d’armes des débuts de Facebook, ce fonds a aussi parié sur Airbnb, DeepMind, Stripe, Spotify, Neuralink, et sur d’autres noms que nous prononçons désormais avec l’habitude distraite de ceux qui ne savent plus quand leur vie privée a cessé de leur appartenir. Que nous le voulions ou non, nous habitons déjà l’univers que Peter Thiel a préfiguré.
Le portefeuille du Founders Fund n’a d’ailleurs rien d’un banal assemblage de firmes innovantes : c’est une armurerie métaphysique, un arsenal destiné à fonder un nouvel absolutisme technologique. Les crypto-monnaies comme l’intelligence artificielle n’y apparaissent pas comme de simples commodités numériques, mais comme les deux chevaux de bataille d’une révision radicale de l’ordre du monde : transférer le pouvoir, non plus vers l’État et ses lenteurs réglementaires, mais vers une poignée de seigneurs techniques, inappréciables et inaccessibles, qui gouverneraient hors de portée du suffrage. La crypto-monnaie promet un contre-monde où les anciennes souverainetés monétaires se dissipent au profit d’une économie parallèle, dominée par les algorithmes et les consortiums privés. L’IA, surtout lorsqu’elle se déploie sans bride, offre l’illusion d’une efficacité absolue, d’un gouvernement par la machine, affranchi des hésitations humaines. L’offensive contre l’État régulateur américain – dérégulation, tarissement budgétaire, rhétorique hostile – se noue étroitement avec cette montée en puissance des technologies sans maître. C’est un même projet : réduire la démocratie à un murmure lointain et remettre la décision entre les mains de quelques prophètes numériques, héritiers de ce libertarianisme qui rêva d’être une révolte, mais qui n’accoucha que d’une oligarchie silencieuse. Rien ici n’est fortuit : crypto, IA et idéologie anti-étatique composent la trinité d’un futur repensé, dont la vallée californienne constitue déjà le sanctuaire et l’avant-garde [5].
Certaines des entreprises adoubées par Thiel ne prennent même plus la peine de masquer leur penchant pour un monde gouverné par les ingénieurs, les experts et les prêtres de la donnée. Palantir Technologies, par exemple – fondée en 2003 et portée avec une ferveur presque religieuse par le même Thiel – incarne cette ambition de scruter tout, de prévoir tout, de réduire l’imprévisible au silence. Peu s’en souviennent, mais Palantir naquit de la matrice d’un logiciel nommé Igor, conçu pour traquer les fraudeurs sur PayPal, avant d’être transfiguré en instrument capable d’ausculter les montagnes d’informations amassées par l’État, d’y déceler les ennemis invisibles. Thiel choisit pour sa créature un nom sorti des récits de Tolkien : ces pierres de vision qui permettaient à leur détenteur de contempler ce qui échappait au regard des hommes ordinaires. Le symbole disait tout.
Pendant des années, Palantir ne fut guère qu’un prototype prometteur, plus démonstration qu’outil réel. Mais dans les années après le 11 Septembre, le gouvernement américain, hanté par la peur d’un nouveau désastre, préféra entretenir cette promesse que de courir le risque de l’ignorer. Peu à peu, la société obtint quelques contrats : la CIA, son premier client important, essaya son logiciel, imitée bientôt par d’autres agences.
Depuis, Palantir s’est insinuée dans les opérations gouvernementales comme nul autre acteur ne l’a fait. Elle travaille à moderniser la chaîne alimentaire pour la FDA, analyse pour l’armée américaine les données susceptibles d’offrir un avantage sur le champ de bataille, développe de l’IA pour les forces spéciales [6]. En 2022, au troisième trimestre, elle déclarait plus d’un milliard de dollars de contrats gouvernementaux internationaux, dont presque un milliard provenant des seules institutions américaines [7]. L’année 2025 marqua d’ailleurs un tournant symbolique. Depuis le mois de février, la valeur de Palantir surpassait celle, combinée, de trois colosses de l’industrie militaire américaine : Lockheed Martin, Raytheon et Northrop Grumman – ces vieilles forteresses d’acier et de contrats publics qui, quinze ans plus tôt, regardaient l’entreprise de Thiel avec condescendance, comme on regarde un enfant jouant à la guerre. Le disciple avait dépassé les maîtres, et la logique du siècle s’était inversée : ce n’étaient plus les arsenaux qui commandaient aux algorithmes, mais les algorithmes qui régnaient sur les arsenaux [8].
La pandémie de Covid-19 accéléra encore cette irrésistible ascension. Palantir obtint des contrats au Japon, au Royaume-Uni, aux États-Unis, tout en travaillant pour les grandes firmes pharmaceutiques. Même l’Union européenne – si jalouse de ses principes de confidentialité – lui ouvrit ses portes : Europol, polices nationales, ministères de la Santé, jusqu’à GAIA-X, organisme censé bâtir une souveraineté numérique européenne. Le Qatar lui-même recourut à ses services pour la « transformation numérique » de secteurs aussi divers que l’énergie ou la santé. Ainsi, de proche en proche, Palantir est devenue moins une entreprise qu’un pouvoir ; moins un outil qu’un œil qui regarde le monde – et que nul, semble-t-il, ne regarde en retour.
Anduril Industries – autre rejeton des capitaux de Peter Thiel – porte à son incandescence la logique inaugurée par Palantir : il ne s’agit plus d’apercevoir la menace, mais de l’abolir, d’un geste sec, hors de tout regard et hors de tout droit. Fondée en 2017 par Trae Stephens et Palmer Luckey, la firme fabrique l’arsenal d’une guerre sans chair : tours automatiques qui veillent comme des guetteurs de pierre, essaims de drones armés tournoyant tels des oiseaux de métal, réseaux d’intelligence artificielle chargés aussi bien de verrouiller les frontières que d’orchestrer la mêlée. Enchaînée contractuellement au département de la Défense américain, l’entreprise vend aux États des machines aptes à reconnaître la silhouette humaine au seul frémissement de la chaleur ou d’un contour optique. Son drone Anvil peut frapper un intrus sans l’ombre d’un ordre humain ; son système Lattice, plus téméraire encore, administre les vols de ces créatures mécaniques selon la froide géométrie de l’algorithme.
L’esprit d’Anduril, ouvertement militariste et méprisant pour la lenteur bureaucratique du Pentagone, traduit une conviction : que les ingénieurs de la Silicon Valley sont appelés à remplacer les institutions de l’État, jugées inefficaces. Le simple fait qu’une société privée assume désormais des fonctions naguère régaliennes – surveillance des frontières, commandement du combat – illustre ce rêve néoréactionnaire d’une élite entrepreneuriale exerçant la souveraineté. Que Trae Stephens se figure sa mission en termes presque messianiques – « apporter le royaume de Dieu sur Terre » par la technique – n’est pas un détail anecdotique mais la traduction rhétorique d’une transmutation du salut en puissance [9].
Les produits commercialisés par Anduril dessinent la silhouette d’un futur où l’intelligence artificielle devient l’instrument d’un pouvoir militarisé – rêve humide de tout régime technocratique à tentation totalitaire : surveillance continue, armes autonomes, frontières devenues muraille numérique. Si l’on imaginait, dans un avenir proche, quelque « gouverneur-entrepreneur » dirigeant sa cité comme on administre une entreprise, Anduril serait son œil et son poing, son panoptique et sa milice.
Il faut aussi rappeler que les modèles d’intelligence artificielle que le gouvernement américain emploie désormais pour l’analyse, la planification, la guerre ou même la gestion administrative ne lui appartiennent pas : ils sont la propriété privée de quelques individus. À mesure que l’État se décharne, à mesure que les contrats publics se déversent vers cette oligarchie technologique, les anciennes charges publiques se trouvent exercées par des milliardaires sans mandat, détenteurs d’entreprises devenues indispensables. Ainsi SpaceX, empire de Musk, a-t-il déjà remplacé de fait la NASA dans l’exploration spatiale et les services satellitaires ; Palantir de Thiel, OpenAI d’Altman, fournissent au Pentagone des capacités si vitales qu’on imagine mal son appareil sans leur concours [10].
Marietje Schaake le note avec une lucidité glacée dans The Tech Coup :
« Ironiquement, à chaque contrat que le gouvernement externalise vers ces entreprises, la quantité de connaissances techniques développées et cultivées au sein même des administrations diminue. Les gouvernements n’ont plus guère de raison d’innover lorsqu’ils savent que Palantir est prêt à fondre sur eux avec ses bases de données robustes et ses visualisations séduisantes. Ce vide toujours plus profond rend d’autant plus probable que la prochaine grande question de santé publique ou de sécurité nationale soit confiée à une entreprise affirmant pouvoir la résoudre mieux que l’État lui-même. Bientôt, il ne restera peut-être plus aucune mémoire institutionnelle dans les administrations pour les aider à affronter ces problèmes. Si cela advient, tous les citoyens en pâtiront. » [11]
Et pourtant, ce déplacement de puissance n’est qu’un prélude. Le dessein final de cette techno-ploutocratie n’est ni l’influence ni la faveur : c’est l’enracinement, l’intégration intime dans les rouages de la gouvernance jusqu’à devenir inamovible. Dans cet ordre nouveau, nul besoin de renverser l’État : on le rend caduc. Ce glissement constitue un coup sans tumulte – non celui d’un dictateur saisissant le pouvoir, mais d’une élite s’installant en silence, sous les habits de l’efficacité, de l’innovation, du partenariat public-privé. Si rien ne vient contrecarrer cette marche, les institutions démocratiques ne seront pas renversées : elles s’étioleront, reléguées au rôle de façades derrière lesquelles les intérêts privés dicteront la politique. La question n’est plus seulement comment l’État se vide de l’intérieur : elle est de savoir comment, désormais, la politique étrangère elle-même s’abandonne aux mains d’une techno-élite sans mandat. Nous aborderons cette question en détail dans un autre article.
Sur l’incompatibilité entre démocratie et liberté
En 2009, Peter Thiel livrait, dans un essai pour le Cato Institute, une confidence qui ressemblait à un verdict : il ne croyait plus que la liberté pût cohabiter avec la démocratie. Le constat, chez lui, n’était pas né d’une humeur passagère, mais de cette froide lucidité des hommes qui observent les institutions comme on examine une mécanique qui se dérègle. Car, disait-il, donner la parole au demos, c’est préparer infailliblement le moment où celui-ci votera contre ceux qui détiennent la puissance économique, et donc contre cette liberté-là que les capitalistes nomment la leur. Il ajoutait encore que l’accroissement du nombre d’ayants-droit sociaux depuis 1920, joint à l’entrée des femmes dans l’isoloir, avait transformé l’expression « démocratie capitaliste » en un oxymore.
Pourtant Thiel ne capitule pas. Il demeure, contre toute vraisemblance, un optimiste : un de ces optimistes qui ne croient plus en la cité mais qui espèrent encore dans la fuite. « Si je ne sombre pas dans le désespoir, écrit-il, c’est que je ne crois plus que la politique soit l’horizon total de notre destin. La tâche des libertariens consiste désormais à s’évader de la politique dans toutes ses figures. […] Puisque le monde ne recèle plus aucun refuge, il faut en inventer un autre, ailleurs, par des moyens nouveaux. C’est pourquoi je me tourne vers les technologies capables de créer un nouvel espace de liberté. »
Ainsi, Thiel appelle ses disciples non pas à débattre, non pas à convaincre, mais à se soustraire : trouver un dehors, un ailleurs, un terrain vierge où l’on pourrait fonder des sociétés purgées du poids des majorités. Ce rêve d’exil, où l’on ne cherche plus à améliorer la cité mais à s’en détacher, rappelle le mot d’ordre des néoréactionnaires : « No Voice, Free Exit ». La voix est inutile ; seule compte la sortie. C’est l’idéologie du Patchwork imaginé par Moldbug : une mosaïque de micro-régimes privés, gouvernés par des sociétés par actions, où l’habitant n’est plus un citoyen mais un client. Quitter le territoire devient le seul droit politique ; y demeurer, une adhésion tacite. Nick Land a poussé cette logique jusqu’à l’extrême, définissant la participation civique comme une activité presque délinquante.
Dans cet essai de 2009, Thiel esquissait un programme de futurisme politique, ou plutôt d’anti-politique : un ensemble d’utopies qu’il imaginait « au-delà de la politique ». Il distinguait trois marges du monde, trois avant-frontières où l’on pourrait encore dresser des cités neuves, affranchies des vieilles souverainetés : le cyberespace, l’espace intersidéral, et les villes flottantes. Et, fidèle à cette vision qui ressemble à un exil volontaire hors de l’Histoire, il mit son argent là où il plaçait son espoir, finançant tour à tour les entreprises qui exploraient chacune de ces issues [12].
L’espace et la colonisation de Mars
Peter Thiel, qui aime placer ses capitaux là où s’élaborent les mythologies nouvelles, a jeté son dévolu sur les entreprises spatiales d’Elon Musk et de Jeff Bezos – SpaceX et Blue Origin – où l’on rêve d’ériger, dans les hauteurs glacées de l’orbite, des colonies pour milliardaires en rupture de planète [13].
Musk, prophète autoproclamé de l’exode sidéral, répète qu’il est vital de conquérir l’espace si l’humanité veut échapper à une extinction qu’il imagine provoquée par la misère, la famine ou quelque fléau cosmique. À Ron Howard, il déclamait, avec la ferveur d’un voyant moderne : « L’avenir de l’humanité se divisera selon deux chemins : ou bien nous deviendrons une espèce multi-planétaire, une civilisation voyageuse de mondes en mondes, ou bien nous resterons prisonniers d’une seule planète jusqu’au jour où un événement fatal nous effacera. » [14]
Bezos n’est pas moins véhément. Suivant une logique extropienne héritée de ses maîtres à penser, il affirme que renoncer aux colonies spatiales condamnerait l’homme à la stagnation, au rationnement, à l’étouffement de toute grandeur. À Princeton, il avait reçu la révélation de Gerard O’Neill, ce prophète des stations orbitales : la Terre, disait O’Neill, n’est peut-être pas le meilleur foyer d’une civilisation avancée ; il nous faut chercher ailleurs, peut-être n’importe où, mais hors de ce globe usé [15]. Bezos, depuis lors, n’a cessé de poursuivre le rêve de ces gigantesques mécano-cités tournoyant dans le vide où l’on fabriquerait les machines et les fictions de demain [16].
L’exploration spatiale, en soi, ne porte aucune marque idéologique particulière, mais faut-il voir en SpaceX le projet de fonder, ailleurs que sur Terre, la société idéale à laquelle ils aspirent ? L’idée peut sembler absurde mais en 2024, Musk annonça qu’à l’horizon de 2028, les voyages vers Mars deviendraient techniquement possibles et que, dans les vingt années suivantes, la colonisation humaine de la planète rouge pourrait être envisagée [17] Il imaginait aussi une colonie humaine autosuffisante sur la planète rouge dans les cent prochaines années [18].
Beaucoup doutent de ces anticipations, et l’on pourrait discourir longuement sur les limites techniques et financières d’un tel exode. Mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui importe, c’est ce que ces projets révèlent : une manière singulière, et désormais prévisible, dont les oligarques technologiques entendent modeler l’avenir hors de la Terre.
À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que dans le contrat que doivent signer les utilisateurs du réseau Starlink, émanation de l’empire SpaceX, il y a une clause insolite qui surgit comme un pavé jeté dans l’ordre juridique des nations. À l’article dix, on peut lire ceci : « Pour les services fournis sur Mars, ou durant le trajet vers Mars à bord du Starship ou de tout autre vaisseau, les parties reconnaissent Mars comme une planète libre et que nul gouvernement terrestre n’a autorité ou souveraineté sur les activités martiennes. » [19] Il s’agit, ni plus ni moins, d’un acte de propriété anticipée, comme on délimitait autrefois des terres vierges sur un registre colonial.
On peut, sans ridicule, se demander quel gouvernement régnerait un jour sur cette Mars que les ingénieurs d’aujourd’hui prennent pour une annexe de leurs fantasmes. Si jamais une colonie y voyait le jour, serait-ce une république d’exilés, qui s’imagineraient réinventer la démocratie dans les sables rouges ? Ou bien, plus vraisemblablement, le domaine fermé d’un entrepreneur-roi, souverain non par droit divin mais par brevet, par contrat et par capital – une monarchie d’actionnaires où l’on jurerait fidélité non à une patrie, mais à un protocole ?
Musk, dont les tweets tiennent souvent lieu de pensée, annonçait en 2019 qu’il « accélérait le développement de Starship pour bâtir la technocratie martienne » [20]. Voilà donc l’aveu, limpide comme un schéma technique : si jamais il posait le pied sur la planète rouge, sa colonie serait régie non par des lois, mais par des ingénieurs, cette nouvelle caste de mandarins numériques persuadés que la compétence dispense de la légitimité.
De son côté, Nick Land, le philosophe des Lumières noires, se pose une question plus terre à terre : qui irait coloniser Mars ? Comme nous pouvions nous attendre d’un penseur qui rêve de hiérarchiser les humains en fonction de leur QI, il affirme que la colonisation spatiale fonctionnera « comme un filtre génétique hautement sélectif ». Et d’ajouter : « L’élite, qui se filtre elle-même, n’est pas seulement différente – et devient chaque jour plus différente – elle est explicitement supérieure. » Ainsi, dit-il, « l’humanité se fissure, non seulement la société, selon un axe dont le pôle inférieur est le rebut ». La bio-ingénierie, les manipulations génétiques, toute une technologie néo-eugéniste ne feront qu’accentuer cette séparation, jusqu’à la formation de deux espèces distinctes [21].
Cette vision d’une sélection cosmique, d’une humanité purgée, rappelle irrésistiblement le film Moonraker. Dans cette aventure de James Bond, un industriel mégalomane, Hugo Drax, rêve de vider la Terre de sa population jugée indigne, pour repeupler le monde avec une élite choisie, préservée dans des sta- tions orbitales comme on conserve des espèces rares dans une arche de verre. L’humanité devait mourir pour que survive une humanité supérieure.
Dans son dernier ouvrage, Plus con, tu meurs !, Alain Soral s’interrogeait – avec cette insolence méthodique dont il a fait sa marque – sur une question que même les savants les plus détraqués de la NASA n’avaient pas osé aborder : y a-t-il de l’antisémitisme sur Mars ? À l’issue d’une expérience de pensée conduite, il concluait, non sans mêler la provocation à une ironie savamment dosée, que « non seulement l’antisémitisme serait partagé sur toute la Terre, ainsi que le déplorait jadis Bernard Lazare avant d’en démonter les ressorts, mais qu’il sévirait aussi, probablement, dans l’univers entier » [22].
Et voilà que, si Mars devait un jour être colonisée exclusivement par de grands blonds aux yeux bleus, nobles rejetons de Vikings ressuscités, il faudrait bien reconnaître – la mort dans l’âme ou le sourire en coin – que l’intellectuel français le plus persécuté depuis l’invention du pilori médiéval aurait encore une fois eu cette redoutable faculté d’avoir raison avant tout le monde.
Les villes flottantes et les cités à chartes
Tandis que Mars reste, pour l’heure, un mirage sous cloche, Thiel finance des rêves plus proches, mais non moins extravagants. Le Seasteading Institute, fondé par Patri Friedman – petit-fils du prophète libertarien et prix Nobel d’économie Milton Friedman – se propose de dresser, sur l’océan, des communautés souveraines, libres de tout État, flottant comme des archipels d’utopie [23]. Curtis Yarvin s’y est montré en 2009 ; il y reconnaissait, peut-être, la maquette tangible de ses propres doctrines [24].
Sur son site officiel, le Seasteading Institute expose ainsi sa raison d’être : « Notre objectif est de permettre l’expérimentation... Puisqu’il n’existe aucun sol non revendiqué par des gouvernements existants, le seasteading est la seule méthode réaliste pour créer de nouvelles nations. » [25]
L’idée fondamentale de Friedman est que le progrès politique ne peut se produire que par l’expérimentation. Il plaide pour un système qui autorise la « création aisée, le test et la comparaison » de structures gouvernementales alternatives – une approche empirique, en somme, qu’il oppose aux spéculations abstraites des théories politiques classiques. À ses yeux, les cités flottantes constituent la prochaine étape logique de l’évolution humaine [26].
Friedman propose ainsi l’image d’une « géographie dynamique » d’îles flottantes rivalisant entre elles pour attirer des travailleurs qualifiés devenus nomades :
« Imaginez dix mille foyers sur la mer – des “seasteads” – où les pionniers océaniques seraient libres d’expérimenter de nouvelles formes de sociétés. Les citoyens aquatiques pourraient vivre dans des modules modulables, détachables à tout moment, pour rejoindre une autre cité flottante, obligeant ainsi les gouvernements maritimes à rivaliser pour attirer ces citoyens mobiles. Un marché de gouvernements concurrents... permettrait aux meilleures idées de gouvernance d’émerger pacifiquement, libérant un progrès inimaginable. […] De cette manière, un argument économique et moral pourrait se transformer en expérience technologique. » [27]
Dans l’idéologie du seasteading, l’océan n’est plus cette étendue muette que redoutaient les anciens, mais un mirage de frontière neuve – une sorte de Nouveau Monde réinventé pour des fugitifs du politique. Les apôtres de ces cités flottantes aiment à se ranger dans la filiation des pionniers américains, comme si l’ère des caravaniers du Far West se prolongeait soudain sur les flots. Ils se rêvent héritiers des homesteaders, ces conquérants tranquilles qui avançaient vers l’Ouest avec la certitude tranquille que la Terre, prodigue et sans bornes, s’offrait à eux comme une manne. À leurs yeux, la Prairie n’avait pas de maîtres : elle n’était qu’un espace vide, promis par une Providence qui, pour leur ouvrir la voie, avait recouvert d’un voile d’inexistence les peuples qu’ils allaient dépouiller. Ce droit sacré, ils le fondaient sur l’effacement préalable – par la guerre, la famine ou le décret – de ceux qui l’habitaient [28].
De manière analogue, les bâtisseurs de royaumes maritimes contemplent l’océan comme une page blanche, un interstice sans propriétaire entre les vieilles nations. Ils y lisent un territoire vierge, livré par l’Histoire à leur initiative. L’eau est pour eux ce que fut la prairie pour leurs ancêtres rêvés : une immensité disponible, divinement disponible, prête à accueillir une société nouvelle qui, affranchie des pesanteurs terrestres, prétendrait recommencer le monde à partir d’un horizon sans mémoire [29].
Mais, comme la colonisation de Mars, cette vision demeure pour l’heure largement irréalisable. Les études de faisabilité conduites par le Seasteading Institute, en collaboration avec plusieurs ingénieurs, révélèrent une réalité moins docile que les premières projections. Le coût des structures flottantes habitables, autonomes et durables s’avéra bien supérieur aux estimations initiales. Les difficultés apparurent sous plusieurs formes : résistance aux tempêtes et à la corrosion, équilibre énergétique et logistique, entretien dont la charge croissait sans mesure, et surtout impossibilité d’assurer une souveraineté effective dans les eaux internationales. En définitive, le projet se heurta à l’édifice juridique du droit maritime – notamment la convention de Montego Bay (1982) – qui proscrit la fondation d’un État sur mer sans reconnaissance internationale. Aucune puissance ne souhaita donc accueillir une entreprise susceptible de troubler les équilibres diplomatiques. Même la Polynésie française, d’abord approchée au début des années 2010, se retira après les premiers pourparlers.
Devant ces obstacles, Peter Thiel comprit que le rapport entre le coût et l’avantage politique immédiat tournait à la défaveur du projet. Son engagement se fit plus discret. Dès 2011, il quitta le conseil d’administration, et son dernier apport financier remonte à 2014. Comme le nota Wired en 2015, Thiel et d’autres investisseurs de la Silicon Valley « ont laissé tomber leurs fantasmes d’îles flottantes ». Mais il ne renia point l’idée – car les grands renoncent à leurs entreprises, non à leurs songes. Ce que Thiel avait cherché sur les flots, il le chercha désormais sur la terre ferme.
Vers 2011, Thiel porta son attention sur les cités à chartes, concept formulé par l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer : des enclaves semi-autonomes établies sur la terre ferme, disposant de règles propres mais placées sous la tutelle d’un État existant. Ce modèle, plus conforme au droit international, reprenait l’esprit expérimental de la colonisation maritime tout en lui donnant une base concrète. Thiel y vit une continuité de son dessein : créer des zones d’innovation politique sans rompre ouvertement avec l’ordre établi.
C’est dans cette logique qu’apparut Honduras Próspera, société américaine fondée par un groupe de libertariens radicaux, soutenue par Peter Thiel et Paul Romer. Leur dessein était d’une clarté désarmante : fonder, sur l’île de Roatán, un gouvernement privé, affranchi de toute tutelle nationale, où l’utopie du marché libre pourrait enfin s’épanouir sans entrave. On voulait démontrer, par l’exemple, que la prospérité n’a nul besoin d’un État – qu’un territoire livré à la seule main invisible du capital pouvait se suffire à lui-même, mieux encore : rendre obsolète l’idée même de gouvernement [30].
Le fondement juridique de cette expérience reposait sur le mécanisme des Zones économiques spéciales, ces enclaves que les États eux-mêmes délimitent pour suspendre leur propre souveraineté, offrant aux capitaux un havre fiscal et réglementaire taillé sur mesure. Sous des formes variées, ces zones se sont répandues à travers la planète : plus de 5 400 aujourd’hui, et un millier nées au cours de la seule dernière décennie. La Chine, maître en l’art du pragmatisme, les a multipliées pour attirer l’industrie occidentale tout en maintenant intacte la citadelle de son pouvoir intérieur.
Mais, comme le rappelle Quinn Slobodian dans Crack-Up Capitalism, l’enjeu véritable de ces enclaves ne réside pas dans leur efficacité économique, mais dans leur puissance de dissolution. Plus il existe d’États, plus le capital trouve de refuges ; plus ces États se livrent concurrence, moins ils peuvent lever l’impôt ou défendre leur modèle social. L’enclave devient alors un instrument de chantage, une arme douce et invisible qui force les nations à s’agenouiller devant la logique du marché. De proche en proche, l’ordre mondial se fragmente ; les frontières se muent en filtres ; la souveraineté devient un privilège précaire, accordé à condition de plaire aux investisseurs [31].
C’est le même rêve que poursuit le mouvement néoréactionnaire, cette idéologie technocratique qui ne veut plus de nations, mais une poussière de micro-États autoritaires, gouvernés chacun par un directeur général. Nick Land, l’un de ses prophètes, ne s’en cache pas : « La seule chose que je veuille imposer, c’est la fragmentation. » [32] Quant à Thiel, il condensa cette théologie du morcellement en une phrase que l’on croirait extraite d’un catéchisme du capital : « Si nous voulons accroître la liberté, nous devons multiplier les pays. » [33]
Ainsi, qu’il s’agisse de coloniser Mars, d’enraciner des cités sur les flots ou d’instituer, sur la terre ferme, des enclaves franches comme on ouvrait jadis des comptoirs, c’est toujours la même tentation qui travaille Peter Thiel et ses amis : fuir le monde que la démocratie a façonné, et lui opposer un autre ordre, plus lisse, plus pur, affranchi de la lenteur des peuples. Sous les dehors d’une aventure technologique, se profile une ambition métaphysique – celle d’en finir avec le gouvernement des hommes pour instaurer celui des administrateurs. C’est ce rêve qu’on nomme aujourd’hui le néocaméralisme [34].
Urbit : l’internet 4.0
On pourrait dire que la vision néoréactionnaire trouve son effigie la plus exacte dans une entreprise singulière, presque clandestine, portant le nom énigmatique d’Urbit. Depuis 2002, Curtis Yarvin en polit les arêtes avec la patience opiniâtre d’un artisan médiéval ; puis, en 2013, au moment où son blog se refermait comme un vieux registre trop chargé, il fonda la société Tlon Corp, destinée à veiller sur ce chantier d’un monde nouveau, soutenu par les capitaux aventureux issus de l’écurie de Peter Thiel [35].
L’ambition, ici, n’est pas dissimulée : il s’agit de refaire table rase, de reprendre l’outil informatique là où les ingénieurs de notre temps l’ont laissé s’égarer. Urbit prétend reconstruire l’Internet et l’ordinateur personnel, mais en les purifiant des routines, des habitudes et des sophismes de la technique moderne ; il veut opposer au programmeur ordinaire un langage sans passerelle, un continent vierge où nulle influence venue du présent ne puisse se faufiler par inadvertance [36].
En sa forme la plus simple, Urbit se présente comme un système d’exploitation comparable aux grandes enseignes qui règnent aujourd’hui sur nos machines (Microsoft Windows, Apple MacOS, Linux) ; mais, à la différence de ces royaumes opulents où la donnée de l’utilisateur est rançonnée comme un tribut féodal, Urbit promet à chacun la propriété souveraine de son domaine. Lorsque l’on partage quelque fragment de soi, c’est par un réseau chiffré, d’homme à homme, sans ces intermédiaires ventripotents qui tirent profit de chaque geste du voyageur numérique.
Pour Yarvin et ses collaborateurs, Urbit n’est ni une idée brillante parmi d’autres ni une application de plus sur l’étagère déjà saturée du marché. C’est un acte de rébellion méthodique, une tentative d’arracher le monde des réseaux à l’emprise des géants qui en ont fait un empire publicitaire.
Le directeur du projet, Galen Wolfe-Pauly, décrit Urbit comme une « plateforme informatique globale », un ensemble de protocoles, de langages, de bases de données et d’identités numériques soudés dans un même bloc d’intentions. Urbit renverse la perspective : au lieu d’aller mendier auprès des serveurs des développeurs, l’utilisateur fait tourner sur son propre vaisseau numérique les applications qu’il entend employer. Ainsi, dit-on, il « possède » et « commande » ses données, son code, son identité – comme un propriétaire ferme son domaine à la tombée du soir. Dans ce monde recomposé, les données ne sont plus prisonnières de forteresses opaques : chaque Urbit devient une archive personnelle, ordonnée, typée, étendue à la dimension même de la vie numérique de son maître [37]
Dans cet âge où les grandes plateformes, nourries par la publicité et l’ambition monolithique, surveillent jusqu’aux derniers gestes de la curiosité humaine – Google, Facebook et leurs semblables – il n’est pas surprenant qu’Urbit trouve de l’écho. Le désir de posséder et de gouverner son propre serveur, la nécessité de repenser les protocoles pour les adapter aux exigences nouvelles du monde social et technique, toutes ces aspirations rôdent déjà dans l’esprit de beaucoup. Urbit ne fait que leur donner la forme d’un manifeste et le visage d’un outil [38].
On pourra concéder aux architectes d’Urbit la pureté de leur intention ; il n’en demeure pas moins que pénétrer ce système revient à s’engager dans un labyrinthe dans lequel il est facile de se perdre. C’est un projet touffu, parfois ésotérique, dont la complexité même appelle une terminologie nouvelle. L’édifice tout entier se déploie selon une rigueur hiérarchique qui évoque moins l’ingénierie moderne qu’une cosmologie antique : au somment, les « galaxies », dispensatrices d’« étoiles », lesquelles enfantent à leur tour « planètes » et « lunes ». S’initier à Urbit suppose donc d’acquérir sa propre planète – en vérité, une adresse Ethereum estampillée par ce monde parallèle. On l’achète sur le marché des crypto-monnaies, ou bien l’on dépend de la mansuétude d’un seigneur d’étoiles, qui vous en concède une. Il existe 65 280 étoiles seulement, pouvant héberger près de 4,3 milliards de planètes, soit autant d’utilisateurs [39].
Les promoteurs du projet invoquent alors une vertu cardinale : la neutralité. Puisque Urbit se veut pair-à-pair, affranchi de toute autorité centrale – ni maître des identités, ni dépôt souverain des données – il prétend n’obéir qu’à la rigueur des chiffres et à la sûreté des protocoles. Dès lors, parce qu’il est open source, certains soutiennent qu’il échappe au domaine des passions humaines : le code, dit-on, n’a pas de parti ; il ne juge pas, il calcule. Juger un logiciel à l’aune des convictions de ses auteurs serait aussi vain qu’imputer à l’architecte la direction du vent. Le code, insistent-ils, doit être envisagé comme une matière pure, détachée des contingences de sa genèse.
Il serait d’ailleurs puéril de négliger les séductions d’une telle promesse. Une infrastructure décentralisée, fondée sur la dispersion volontaire de l’identité et des données, pourrait offrir à chacun la pudeur et la sécurité que la modernité numérique lui refuse depuis longtemps. Elle pourrait même, disent les plus confiants, rétablir une distribution plus équitable du pouvoir que les réseaux, depuis toujours, concentrent en silence. Mais, comme l’a justement rappelé Lachlan Kermode, « l’infrastructure est une philosophie politique mise en œuvre dans la matière ». Il précisait encore :
« De même que la constitution physique d’un bâtiment délimite l’éventail des relations sociales susceptibles de s’y développer ou de graviter autour de lui, les contours du code d’un système d’exploitation conditionnent les données qui peuvent émerger de son usage. Les productions particulières de l’espace – c’est-à-dire l’infrastructure – qu’elles soient analogiques ou numériques, rendent possibles certains types de vies et en condamnent d’autres. Par conséquent, la production de l’espace est une opération foncièrement politique. La capacité de déterminer la structure des espaces est une question de pouvoir. Le pouvoir produit l’espace, et l’espace produit la vie. » [40]
Que le code ouvert soit préférable au code clos sur bien des points, nul n’en disconvient. Mais croire qu’un logiciel se trouve entièrement défini par son ouverture serait céder à une illusion consolante. Le monde qu’un logiciel façonne, lui, demeure marqué par les choix inscrits dans ses entrailles. Ni la dispersion des données, ni l’émiettement des machines ne garantissent l’émiettement du pouvoir ; pas plus que la souveraineté de chacun sur ses données n’implique une souveraineté politique partagée. Sous l’apparence du « décentralisé » peuvent se tapir des dynamiques qui recentralisent – ailleurs, autrement, plus subtilement. C’est pourquoi tout logiciel, qu’il soit transparent ou opaque, disséminé ou regroupé, doit être lu comme un texte politique : non pour ce qu’il proclame, mais pour ce qu’il permet, et pour ce qu’il interdit.
Pour bien des observateurs attentifs, Urbit n’apparaît nullement comme un accident technique, mais comme le prolongement naturel – presque organique – de la pensée politique de Curtis Yarvin. L’homme, qui n’a jamais dissimulé la filiation de ses idées et de ses entreprises, a transposé dans le code cette méfiance ancestrale envers les caprices de la démocratie moderne, cette fascination pour l’ordre stable, pour la hiérarchie qu’aucun suffrage ne saurait altérer. Sa liberté n’est pas celle des parlements bruyants, mais celle, plus exigeante, de la sécession : rompre avec le monde pour en fonder un autre, se retirer du désordre afin d’édifier un royaume mieux construit [41].
Il n’est donc guère surprenant que le commentaire suscité par Urbit peine souvent à maintenir ensemble l’admiration pour l’élégance de ses principes techniques et l’embarras que suscitent les orientations néoréactionnaires de son fondateur. Les uns louent la pureté de l’architecture logicielle ; les autres s’effraient de l’ombre idéologique qui la sous-tend ; beaucoup oscillent, incertains s’il faut célébrer ou condamner. Tlon, la société chargée de porter le projet, s’est employée avec une application presque trop visible à détacher ses produits de la réputation de leur créateur, gommant dans ses discours, dans ses images et dans son marketing tout ce qui pourrait rappeler l’ascendance politique du système. Mais ces efforts, pour laborieux qu’ils soient, n’ont produit qu’un succès limité : l’empreinte de Yarvin demeure, tenace, comme une signature que l’on peut estomper mais non effacer [42].
En 2007, Yarvin exposait sans détour sa préférence pour ce qu’il nomme un modèle de gouvernance « néocaméraliste ». L’État, écrivait-il, n’est rien d’autre qu’une entreprise possédant un pays ; et comme toute grande entreprise, il doit être administré en divisant sa propriété en parts négociables. Ainsi se dessine, sous les oripeaux du management contemporain, le rêve d’un absolutisme recomposé : au sommet, non plus le dictateur pesant des régimes totalitaires, mais un directeur général – figure austère et polyglotte du capitalisme – dont l’autorité n’a besoin ni de propagande ni de plébiscites pour s’exercer. C’est un autoritarisme qui parle le langage des marchés, et c’est là toute sa subtilité [43].
Cette doctrine trouve son prolongement naturel dans Urbit. Car le système numérique de Yarvin repose sur la même conviction que les démocraties nationales sont désormais des édifices trop vastes, trop usés, pour qu’un esprit libre puisse encore y vivre. La liberté véritable n’y est plus l’art de délibérer, mais celui de sortir : s’abstraire du monde environnant, quitter la maison branlante pour bâtir ailleurs une demeure mieux tenue. « Si les habitants n’aiment pas leur gouvernement, ils peuvent, et doivent, partir », résume-t-il [44].
Urbit, en bon disciple de ces songeries d’exil, n’offre pas seulement un Internet alternatif : il propose un monde clos, un cosmos numérique où l’ordre s’incarne dans une géographie de galaxies, d’étoiles et de planètes. On y achète son adresse comme autrefois son fief, et l’autorité qu’on y exerce se mesure à l’étendue de cette propriété. Aux fondements que la démocratie moderne tient pour sacrés, Urbit oppose une logique purement patrimoniale : qui possède commande. Le droit politique, réduit à sa plus sèche expression, n’est plus que le droit de partir : la planète insatisfaite s’arrache à son étoile et migre ailleurs. Mais jamais elle ne saurait s’affranchir de la galaxie, souveraineté dernière de cet univers technique où l’ingénierie tient lieu de constitution. Ici, les ontologies du code priment sur les lois humaines, et la seule liberté tolérée est celle de l’exode.
L’idée n’était pas isolée. Elle trouve un écho favorable chez plusieurs pontes de la Silicon Valley comme Peter Thiel ou Balaji Srinivasan qui envisageaient déjà une société optative, surgie hors du monde existant, façonnée hors du territoire américain et confiée à la seule puissance de la technologie [45]. Ainsi se manifeste, dans le langage apparemment froid des ingénieurs, une tentation très ancienne : le rêve de se soustraire à la cité réelle pour établir, ailleurs, une principauté idéale. Dans cette modernité scintillante, c’est toujours l’antique désir d’évasion des esprits aristocratiques qui persiste, celui de fonder son propre ordre plutôt que de supporter celui des autres.
Pour bien comprendre la nature de ce système, il faut se souvenir que les premières appellations n’étaient pas astronomiques mais seigneuriales : « seigneurs », « ducs », « comtes » [46]. Et naturellement Yarvin, fondateur et législateur, s’était réservé le titre de Prince, ainsi qu’un dixième du domaine, revenu héréditaire dont la valeur, si Urbit venait à prospérer, se chiffrerait en milliards [47]. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que la structure entière du réseau place ses architectes et leurs bailleurs de fonds au sommet d’une pyramide que nul vote ne saurait renverser. La distribution des galaxies – ces fiefs numériques d’où procède toute autorité – porte déjà la marque d’une concentration très loin de la « redécentralisation » proclamée : sur les 256 unités souveraines, Tlon en détient près de 37 %, Urbit 19 %, les employés 15 %, les investisseurs extérieurs 13 %, et les donateurs ou contributeurs 14 %. Ainsi, dans ce royaume prétendument libéré de la centralisation, la propriété demeure serrée dans un cercle étroit, et la hiérarchie de l’espace retrouve la rigidité des anciennes chartes nobiliaires [48].
Ainsi se dessine le paradoxe ultime d’Urbit : un projet qui proclame la liberté tout en ressuscitant une aristocratie nouvelle, dépouillée des attributs du sang mais armée de ceux du code et de la cryptographie. Une république cosmique, certes, mais féodale dans son principe ; une souveraineté distribuée, mais soigneusement tenue par ceux qui en ont fixé les règles. Sous les dehors d’une modernité radicale, c’est toujours le même rêve d’ordre qui affleure – un ordre que les fondateurs d’Urbit s’arrogent, avec la tranquillité des princes convaincus que leur règne relève de la nature même des choses.
Urbit offre un point de départ révélateur : il met au jour la parenté idéologique qui l’unit aux autres entreprises libertariennes et néocaméralistes de la Silicon Valley, qu’il s’agisse des villes flottantes ou de la conquête martienne. Si Urbit prétend réinitialiser l’Internet en un réseau auto-souverain – une sorte de monde parallèle délivré de la tutelle des États – alors les cités maritimes et les colonies spatiales en sont l’extension logique, la traduction matérielle. On n’y propose rien de moins qu’un redémarrage de la civilisation elle-même, sous la bannière d’un libertarianisme qui se rêve plus durable que les vieilles républiques du continent. Urbit, les villes flottantes et les avant-postes stellaires forment les trois branches d’un même arbre : chacun travaille l’infrastructure, l’architecture, l’espace, comme autant de conditions d’un monde neuf où l’individu n’obéirait plus qu’à lui-même.
Bien sûr, l’espace numérique n’est pas l’espace physique : leurs lois diffèrent, comme diffèrent la mer et le code. Mais il est éclairant de les penser ensemble pour saisir comment ces projets avancent sous les mêmes couleurs, avec les mêmes dogmes de gouvernance et la même méfiance envers les majorités. La ville flottante, dans la bouche de ses apôtres, n’est qu’un palier intermédiaire : l’expérience générale d’un passage de la terre ferme aux horizons cosmiques, la répétition générale d’un exode vers les étoiles.
Ainsi, habitants des îles flottantes, colons de l’espace et utilisateurs d’Urbit se rejoignent dans une même posture : ils ne se disent pas conquérants – le mot les gênerait, l’histoire aussi – mais s’imaginent plutôt comme des réfugiés bien équipés. Réfugiés de la technocratie, disent certains ; réfugiés de la démocratie libérale, murmurent les disciples de Yarvin. Ils fuient moins un territoire qu’un régime d’existence, avec l’espoir d’en inaugurer un autre, sur une mer calme ou sous un ciel étranger, où ils seraient enfin seuls maîtres du monde qu’ils fabriquent [49].
Conclusion
Revenons à l’exposition « Le Paradoxe du fondateur », que nous évoquions au seuil de cette enquête. Par un de ces clins d’œil de l’Histoire dont les moralistes faisaient jadis leurs délices, Peter Thiel en personne la traversa, un soir de décembre 2017, visiteur silencieux perdu dans la foule. Que l’univers de la fantaisie, des royaumes imaginaires et des jeux de société lui soit familier ne surprendra guère : chacun sait que le milliardaire puise depuis toujours aux sources de Tolkien pour baptiser ses entreprises. Enfant, il passait ses week-ends courbé sur Donjons & Dragons, où chaque joueur forgeait, pièce par pièce, un personnage mythique – sorcier, barbare, druide ou moine – tandis qu’un narrateur, arbitre suprême et maître du destin, inventait pour tous des aventures sans cesse renaissantes.
Mais ce rôle, censé circuler d’un participant à l’autre, Thiel ne songeait jamais à le céder. Un ancien compagnon de jeu en donne la clé : « C’est lui qui détermine la réalité – et il aimait ce contrôle silencieux. » Définir le réel : toute une vocation contenue dans un caprice d’enfant, vocation qui se prolongera dans la maîtrise de Palantir et de la myriade d’autres entreprises technologiques qu’il dirige [50].
Lorsqu’il contempla son effigie verdâtre, Peter Thiel eut ce demi-sourire dont s’enveloppent les ambitieux en voyant leur propre caricature. Il glissa alors à un spectateur : « C’est en réalité une œuvre d’une minutie phénoménale. » [51] Réponse curieusement douce, presque zen, à cette fresque où l’artiste le donnait pourtant pour ce qu’il prétend être : un « héros dissident », combattant autoproclamé des « monstres inadaptés » – démocratie, élections justes, presse indépendante, ce que d’autres nomment simplement civilisation.
Mais derrière ces mots polis, il est permis de s’interroger. Était-ce admiration pour la finesse du trait, ou reconnaissance muette que la satire n’avait pas tout à fait tort ? Nul ne put jamais le dire. Peut-être les deux : les grands ambitieux, lorsqu’on les caricature, se reconnaissent souvent mieux que leurs admirateurs. Comme souvent, les tyrans de demain aiment toujours être prophétisés.
Dans son essai de 2009, Peter Thiel imaginait un programme futuriste de projets utopiques « au-delà de la politique » : cités numériques, royaumes flottants, échappées vers le large ou vers le vide interstellaire. Mais il apparaît aujourd’hui qu’il est revenu, sinon à la politique, du moins à une forme d’anti-politique qui se veut plus efficace que les rêves océaniques. Dans le prochain volet de notre série consacrée aux Lumières sombres, nous examinerons l’emprise croissante que Peter Thiel exerce désormais sur la politique américaine. Et pour la mesurer, nous porterons notre attention sur une figure centrale de ce dispositif : James David Vance, actuel vice-président de Donald Trump.


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