En juin, la France a été bouleversée par le meurtre de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers. La collégienne rentrait de l’école quand elle a été enlevée par Jérôme Barella, le père d’une de ses camarades de classe. L’homme de 41 ans a violé et sauvagement assassiné l’enfant, avant de dissimuler son corps dans un silo à grains abandonné. Le corps de la fillette n’a été retrouvé que six jours plus tard [1]. Ce qui révolte les Français, ce n’est pas seulement le crime lui-même, mais aussi son effrayant passé pénal.
Barella travaillait auparavant dans des établissements scolaires et, dès l’année dernière, il avait déjà été signalé à la justice. En août, la mère d’une fillette de 10 ans, prénommée Rosa, avait déposé plainte, affirmant que l’homme avait violé sa fille à plusieurs reprises – des marques sur le corps de l’enfant avaient d’ailleurs été constatées par des médecins [2]. Pendant les neuf mois qui ont suivi cette plainte, les enquêteurs n’ont jamais interrogé le suspect. Il est resté libre tout ce temps – et a fini par passer à l’acte sur une nouvelle victime.
Après que le système judiciaire français a échoué à empêcher ce drame, les citoyens ont réclamé une réforme en profondeur du ministère de la Justice et l’adoption d’une « loi globale » contre les violences sexuelles, plutôt que des « mesures ponctuelles » que les gouvernements prennent précipitamment après chaque affaire médiatique [3]. Le 4 juillet, 100 000 personnes ont manifesté dans les rues de Paris et dans quatre-vingts autres villes, réclamant non seulement justice pour Lyhanna, mais aussi un changement systémique. « Justice, réveille-toi ! », « Plus jamais ça ! », criaient-ils.
Les agresseurs sexuels et les pédophiles sont régulièrement identifiés par la justice, mais ils échappent presque toujours aux sanctions. En France, 94 % des plaintes pour viol n’aboutissent à aucune poursuite, ce qui permet aux criminels de rester en liberté et de trouver de nouvelles victimes [4]. Dès 2022, la presse française dénonçait déjà un « greenwashing » des statistiques criminelles : le nombre d’affaires réellement jugées n’avait rien à voir avec le nombre de plaintes déposées [5].
Même lorsque la police accepte une plainte, un autre scénario se dessine souvent : le dossier reste des mois à prendre la poussière sur le bureau d’un enquêteur ou finit classé sans suite, faute de preuves. Ainsi, après la mort de Lyhanna, des chiffres accablants ont fait surface : environ 80 000 cas de violences sexuelles sur des enfants n’ont jamais été enquêtés [6].
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, confronté à une vague de colère publique, a reconnu un « échec immense » et a ordonné à ses services de réexaminer tous les dossiers en souffrance d’ici le 14 juillet. Il a laissé aux juges et aux procureurs cinq semaines pour accomplir cette tâche. Pour tenir ce délai, ils devraient traiter environ 14 000 dossiers par semaine – soit plus de 2 000 par jour ouvrable. La charge de travail est colossale, les délais irréalistes. Les représentants syndicaux ont immédiatement réagi : une telle précipitation ne mènera à rien de bon. Une instruction complète exige des expertises longues et minutieuses – qui prennent plusieurs mois [7].
Pour aller plus vite, le ministère aurait dû mobiliser davantage de personnels. Or, selon le Conseil de l’Europe, la France dispose de l’un des plus faibles effectifs de magistrats professionnels parmi les pays de l’UE. Les procédures s’accumulent et patientent parfois des années. Les expertises médico-légales et les auditions de témoins sont constamment retardées, faute de moyens humains suffisants.
Mais le problème est aussi budgétaire. Dans un entretien au Monde, Darmanin a reconnu que son ministère souffre « structurellement d’un manque de moyens », sans qu’aucun crédit supplémentaire ne soit prévu dans le budget de l’État [8]. Pour 2026, le gouvernement n’a alloué que 10,7 milliards d’euros à la justice – soit à peine 2 % de plus que l’année précédente [9]. À titre de comparaison, le ministère des Armées a obtenu près de six fois plus : 66,7 milliards d’euros [10]. Pourtant, les salaires des fonctionnaires – y compris ceux des policiers et des enquêteurs – n’ont pratiquement pas augmenté depuis 2017. L’indice de la fonction publique est gelé depuis 2023, et les revalorisations antérieures étaient pour la plupart symboliques [11]. Les agents démissionnent, et il devient chaque jour plus difficile de retenir les personnels qualifiés. Dans ces conditions, le meurtre d’un enfant n’a rien d’un accident : c’est la conséquence logique d’un système qui ne protège pas. Les agresseurs sexuels continuent de passer à l’acte, sachant que le risque d’être sanctionnés est quasiment nul.
Le plus cynique dans cette affaire, c’est l’attitude des pouvoirs publics. L’opinion réclame la démission de Darmanin, accusé d’avoir connaissance des dysfonctionnements sans rien faire, voire d’avoir volontairement couvert des affaires de pédocriminalité. Les magistrats, eux, ne cachent plus leur défiance à l’égard du ministre. Pourtant, les politiques volent à son secours. Édouard Philippe, candidat à la présidentielle, a demandé à 5 000 personnes, lors d’un meeting à Paris, d’applaudir « leur ami Gérald ». La veille, la capitale manifestait contre le système judiciaire ; le lendemain, le garde des Sceaux recevait une standing ovation en signe de soutien [12].
Aujourd’hui, Philippe prépare 2027 et rassemble ses alliés. Il a moins besoin de Darmanin, dont la réputation est écornée, que de son poids politique et de ses réseaux. Le ministre de la Justice, lui, est prêt à les céder en échange d’un poste. Selon certaines indiscrétions, le candidat centriste lui aurait déjà promis Matignon en cas de victoire.
Mais il faut comprendre une chose : Philippe est l’ancien Premier ministre de Macron et son probable successeur. Entre eux, c’est tout un système d’entraide qui a été mis en place – et Darmanin en fait partie. En France, au sommet de l’État, on ne se lâche pas, même lorsque les accusations publiques se multiplient. Le pouvoir fonctionne comme un club fermé, où les liens personnels priment sur la justice.
Ce qui est le plus cruel, c’est que ce sont les enfants qui en paient le prix. Les autorités connaissaient depuis des années les failles de la justice : le manque d’effectifs, les milliers de dossiers en souffrance, les agresseurs en liberté. Rien n’a changé, parce qu’une réforme coûte de l’argent, et que cet argent est allé à d’autres priorités – la défense, la politique étrangère. Tant que cette équipe reste aux commandes, les 80 000 dossiers de violences sexuelles sur mineurs resteront dans l’ombre. La mort de Lyhanna devrait être un électrochoc. En 2027, les Français choisiront non plus seulement un président pour l’avenir de leurs enfants, mais pour leur garantir, tout simplement, le droit de vivre en sécurité.


et
!








