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Vers une crise financière et économique majeure

En 1972, Ernest Mandel qualifiait le capitalisme mis en place après 1945 de « tardif », marqué par le rôle central de la finance internationale et une instabilité croissante génératrice de crises. La dernière, en 2008, a laissé des plaies ouvertes et a introduit une ère de la crise dans laquelle l’Occident s’est enfermé. Celle qui s’annonce sera probablement bien pire.

 

Dans Les Vagues longues de la conjoncture, Nikolaï Kondratiev avait théorisé les fluctuations économiques du capitalisme sous la forme de cycles longs, d’une durée de quarante à soixante ans, constitués d’une phase A correspondant à une période d’expansion et une phase B marquée par le ralentissement de l’économie et la crise. Comme Marx, Kondratiev considéraient que les variations économiques étaient générées par des facteurs endogènes au système capitaliste. Cette tentative de dégager une règle générale eut aussi le malheur, pour son auteur, de mettre en évidence la capacité du système à renaître de ses cendres comme un phénix, en contradiction avec la vision stalinienne d’une « crise générale » du capitalisme. Kondratiev fut progressivement marginalisé à la fin des années 1920, au moment où se terminait la nouvelle politique économique (NEP) décidée par Lénine en 1921 et qui avait introduit une part de libéralisme économique dans le système soviétique. Emporté par les Grandes Purges staliniennes, Kondratiev fut exécuté en 1938, alors que l’économiste Joseph Shumpeter avait commencé à intégrer le modèle des cycles longs dans sa propre analyse basée sur l’idée que ceux-ci dépendent de vagues d’innovation.

(Tonglet, B. (2004). Les cycles Kondratieff : une philosophie critique. Innovations, n° 19 (1), p.15)

 

Si la théorie des cycles longs a souvent été critiquée comme une construction a posteriori ne permettant pas de faire des prédictions dans le domaine économique, elle connut cependant un regain d’intérêt au moment du premier choc pétrolier en 1973.

En ce qui concerne les crises financières, prévoir une périodicité est beaucoup plus aléatoire. L’économiste américain Hyman Minsky a proposé dans les années 1980 un modèle dans lequel c’est le système financier lui-même qui est la cause de son instabilité. Après une période de finance « prudente », vient une phase « optimiste » qui débouche sur une spéculation extrême, donnant lieu à la fameuse pyramide de Ponzi (on rémunère les investisseurs non pas avec un véritable profit économique mais grâce à l’argent des nouveaux arrivants). Se produit alors, sans que l’on puisse en prévoir l’échéance, ce que l’on a nommé le « moment de Minsky » : la panique saisit les marchés donnant lieu à une vente massive des actifs provoquant un effondrement bancaire et une crise financière systémique. C’est souvent par ce modèle que l’on explique la crise des subprimes de 2008.

La crise qui s’annonce semble bien plus grave encore. Dans une entrevue réalisée par le média Élucid, l’économiste Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, décrit la crise du private credit. Il utilise à dessein le terme anglais car le mot private ne correspond pas vraiment au mot français privé, c’est-à-dire le contraire de ce qui est public. Dans le système anglo-saxon, ce qui est public, c’est ce qui est coté sur les marchés financiers. Donc, le private credit désigne les actifs qui échappent au financement bancaire. Les organismes prêteurs sont des fonds d’investissement, des gestionnaires d’actifs, type Blackstone, BlackRock, Cliffwater… D’après Lordon, l’encours, c’est-à-dire la somme actuellement en cours de prêt, du private credit s’élève à 2 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de trois fois celui des subprimes.

La bulle financière actuelle porte sur le financement de l’IA qui repose essentiellement sur la dette. Pour la période 2025-2029, les dépenses d’investissement dans le secteur de l’intelligence artificielle sont estimées à 3 000 milliards de dollars. Frédéric Lordon voit trois éléments qui vont dans le sens d’une crise imminente : premièrement, la banque JP Morgan a développé un nouvel outil financier, les CDS (Credit Default Swaps ou couverture de défaillance) qui lui permet de parier sur l’effondrement d’un actif financier. Deuxièmement, des réunions d’urgence se tiennent à la Réserve fédérale et au Trésor américain afin d’avoir un état des lieux des capacités des divers acteurs de la Finance. Troisièmement, les grands investisseurs se débarrassent de leurs positions pour revenir à l’argent liquide. Ainsi, Warren Buffett a vendu ses actions et dispose désormais de plus de 380 milliards de dollars en liquidités et bons du Trésor. Peter Thiel a vendu la totalité de ses avoirs Nvidia (fabricant de puces électroniques utilisées notamment pour l’IA) pour un montant d’environ 100 milliards de dollars. L’ensemble de ces éléments, auxquels s’ajoute la crise internationale générée par l’agression américano-sioniste en Iran, rendent presque inévitable l’éclatement prochain d’une crise financière de grande ampleur. La banque étant la courroie de transmission entre la finance et l’économie réelle, si la crise financière éclate, ce sera inévitablement l’État, c’est-à-dire le peuple, qui sera sommé de renflouer les banques et de remettre à flot le système financier, comme ce fut le cas pour la crise des subprimes. Sauf que, depuis, la situation économique et sociale des États occidentaux s’est passablement dégradée. En réalité, le phénix capitaliste ne renaît pas de ses cendres, il repousse grâce au terreau fertile de l’économie réelle, ce qui le rapproche beaucoup plus du coucou que de l’oiseau de feu.

 

 

Hyacinthe Maringot

 

La méga-étincelle

 
 
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28 commentaires

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  • #3608692
    Le 23 avril à 06:47 par Maurice

    Les grands prêtres de la dette
    Une religion a besoin d’un clergé qui :
    -Interprète la volonté du Dieu
    -Administre les sacrements (ici : la création monétaire, la fixation des taux, la notation du crédit)
    -Excommunie les hérétiques (Grèce 2015, par exemple)
    Qui sont ces grands prêtres aujourd’hui ?
    -Christine Lagarde (BCE) – la papesse de Francfort
    -Jerome Powell (Fed) – le pontife de Washington
    -Les directeurs du FMI et de la Banque mondiale
    -Les analystes de S&P, Moody’s, Fitch – les prophètes qui disent qui est « solvable » et qui ne l’est pas. Ces grands prêtres ne décident pas vraiment – ils célèbrent un culte dont les règles leur préexistent.
    Leur parole est performative : quand ils disent que la dette d’un pays est « insoutenable », cela devient vrai par l’effet de leur annonce.L’Empire préférera toujours l’effondrement à l’annulation.
    Car l’effondrement est une punition divine (donc intelligible dans la théologie de la dette), tandis que l’annulation est la mort du Dieu lui-même.

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  • #3608701
    Le 23 avril à 07:40 par baronsamedi

    Ce système mondialisé est à l’image d’une énorme machine, qui a été rendue de plus en plus complexe au fil du temps. De nouveaux "modules" ont été sans cesse ajoutés, ils doivent fonctionner ensemble mais la complexité des échanges étant ce qu’elle est, ça se dérègle peu à peu et les tentatives pour "réparer" ne sont en fait que des cautères sur des jambes de bois (les proverbes sont une source inépuisable de sagesse et de réflexion...), ça prolonge un peu la vie de la machine, mais inévitablement, d’autres "cagades" ( pardonnez-moi pour ce régionalisme de chez moi) se manifestent de plus en plus fréquemment.

    C’est logique, c’est normal, car le deuxième principe de la thermodynamique (ou principe de Carnot) nous dit :

    " Le deuxième principe introduit la fonction d’état entropie : S \displaystyle S, usuellement assimilée à la notion de désordre et qui ne peut que croître au cours d’une transformation réelle."
    ( source wikipedia, pour ce genre de données, cette saloperie wokiste est encore fiable, comme si vous voulez connaître la formule chimique d’une chaîne longue d’hydrocarbures).

    Le système dans son entièreté est profondément déréglé et il continue à "partir en c***lles" au fil du temps !

    Les petites tentatives de le patcher de ci de là n’y changeront rien, il va un jour se bloquer totalement (c’est proche dans le temps je pense)

    Une fois totalement bloqué, il sera impossible de le relancer, il faudra donc disloquer totalement cette grosse machine infernale pour en reconstruire une autre, peut-être certains modules qui tournent encore à peu près correctement pourront-ils être réutilisés, mais la tâche sera rude et c’est un autre débat, comme celui des dommages collatéraux humains que ce processus va causer.

    Pour résumer en clarifiant.... ça va saigner sévère !

    bonne journée à tous.

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  • #3608719
    Le 23 avril à 08:55 par anonymous19

    "il repousse grâce au terreau fertile de l’économie réelle"
    Qui est fertile parce que capitaliste...

    Le capitalisme, c’est la propriété privé.
    Vouloir faire passer le capitalisme pour le système financier afin de pouvoir le critiquer est un tour de passe-passe sophiste.
    Surtout lorsqu’on sait que le système financier est contrôlé par des organismes de planification central (les Banques centrales) sur un modèle kéneysien, c’est-à-dire socialiste fabien.

     

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  • #3608738
    Le 23 avril à 10:26 par menfin

    cet aspect des mathématiques est aussi évoqué dans "comprendre l’époque".....

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  • #3608752
    Le 23 avril à 11:26 par Anonymous19

    "ce sera inévitablement l’État, c’est-à-dire le peuple, qui sera sommé de renflouer les banques et de remettre à flot le système financier, comme ce fut le cas pour la crise des subprimes"
    Dans une économie de marché, l’État ne renfloue pas les entreprises privées. Ici aussi, on peut voir que ce qui est sensé être une critique du capitalisme, est, en réalité, une critique du socialisme et de la planification centrale.

     

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    • #3608900
      Le 24 avril à 06:51 par cousin

      ce sera inévitable , oui , mais il faudrait en retour nationnaliser les banques pour in fine les obliger à cesser de jouer au casino de la finance .

    • #3609142
      Le 25 avril à 09:42 par anonymous19

      @cousin
      Vous proposez encore plus d’intervention de l’Etat. C’est l’inverse qu’il faudrait.
      L’Etat devrait mettre fin à la license bancaire qui légalise la réserve fractionnaire, c’est-à-dire la création monétaire.
      Il faut également mettre fin à la Banque Centrale dont le rôle est de renflouer les banques en cas de "bank run".
      Ainsi, ne pouvant plus créer de la monnaie et sous la menace d’un "bank run", les banques devront "cesser de jouer au casino de la finance".
      C’est le problème principale de la politique. A chaque problème, les gens demandent plus d’intervention de l’Etat, sans réaliser que l’Etat est à la source du problème.

  • #3608753
    Le 23 avril à 11:27 par Anonymous19

    Enfin, pour que tout le monde comprenne bien, Elucid propose d’augmenter la dette comme solution aux problèmes économiques. Comme si la part du budget alloué au service de la dette n’était pas déjà la mise en esclavage des français.

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  • #3608774
    Le 23 avril à 13:07 par géörgÿ schwàrtzµÿ

    Le système de prédation oligarchique est en crise permanente car il est inefficace.

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  • #3608847
    Le 23 avril à 21:58 par fajs

    Les raisins de la colère !

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  • #3609033
    Le 24 avril à 19:16 par H.K. Daghlian

    Le système capitaliste contemporain n’est plus basé sur la création de richesse sur laquelle viennent ponctionner divers acteurs. L’économie actuelle est purement spéculative et le meilleur exemple est celui de l’IA qui base ses rentes sur des promesses de profit. Certaines sociétés aux US ont compris le gouffre sans fond que représente un tel investissement et ont annulé la construction de plusieurs datacenters.
    Quand l’économie devient purement parasitaire c’est que l’hôte qu’elle ponctionne n’en a plus pour longtemps. C’est là que la guerre en Iran vient à point nommé. Elle n’est pas la cause de la crise, elle en est le résultat et la fatalité.

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  • #3609529
    Le 27 avril à 13:36 par Sam Gold

    Question à 2 francs : Quel sera le.nouveau cycle 2030 / 2080 ? L’intelligence artificielle et la robotique ? Les premiers robots qui créeront en toute autonomie des robots et viendront compenser la baisse du nombre de travailleurs ? Marx avait il prédit que des milliards d’ouvriers et de cadres en métal viendront secourir la rente du capital ?

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