« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » Il est logique que cette formule émane de l’Occident, sachant qu’il est, d’après son étymologie, le lieu où le soleil meurt derrière l’horizon. Quand Nietzsche écrit cette sentence à la fin du XIXe siècle dans Le Gai Savoir, il est difficile de lui donner tort tant il est vrai que la civilisation occidentale a laissé mourir la présence de Dieu dans l’Homme.
La « mort de Dieu » se manifeste par la foi dans l’Homme, c’est-à-dire dans le progressisme, qui repose sur l’idée d’une humanité qui se surpasse à mesure qu’elle se détache des entraves de la religion. Or, comme on en trouve l’idée qui transparaît chez Dostoïevski, si Dieu est mort, alors tout est permis. La suite logique de la « mort de Dieu », c’est la mort de l’Homme et l’idéologie mortifère qui prévaut en Occident en est l’implacable conséquence.
Si la mort de Dieu est une absurdité métaphysique, le caractère religieux de la foi en Dieu qui a donné consistance à l’Occident et l’agonie de cette foi ne font en revanche aucun doute. Aussi, pour comprendre le mal qui a occis l’Occident, il faut d’abord comprendre ce qu’est une religion.
Tradition métaphysique et religion révélée
Il est difficile en Occident de donner une définition convaincante de la religion tant celle-ci y a façonné intégralement le rapport à Dieu. L’accès à la connaissance pure, à la métaphysique, a été obstrué et celle-ci n’est parvenue que de manière incomplète. Il est donc extrêmement difficile pour les Occidentaux d’accéder à la métaphysique en dehors de la religion. Dans l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, René Guénon propose une définition de la religion qui permet d’en comprendre les spécificités.
« Nous dirons que la religion comporte essentiellement la réunion de trois éléments d’ordre divers : un dogme, une morale, un culte ; partout où l’un quelconque de ces éléments viendra à manquer, on n’aura plus affaire à une religion au sens propre de ce mot. » [1]
Pour Guénon, le dogme s’appuie sur une doctrine. La doctrine prend une coloration particulière propre à la forme religieuse. Cette forme revêt un caractère « sentimental » qui fait que l’on sort de l’ordre purement intellectuel. En d’autres termes, il ne s’agit plus de métaphysique pure, mais de croyances qui ont le mérite d’offrir une voie accessible à un certain type d’hommes. Le cycle de la Révélation correspond donc à une humanité qui a perdu l’accès direct à la métaphysique et qui, par le biais du Livre révélé à des hommes choisis (les prophètes), retrouve un cheminement vers le divin.
Quant aux deux autres éléments, la morale relève de l’ordre social tandis que les rites ont à la fois un caractère intellectuel en tant qu’ils expriment de manière symbolique et sensible la doctrine, et un caractère social puisqu’ils instaurent des pratiques obligatoires au sein de la communauté religieuse.
Arrêtons-nous sur le dogme. Il est une interprétation spécifique d’une doctrine qui repose sur les principes métaphysiques. Rien en métaphysique n’est limité puisqu’il s’agit de la connaissance universelle. Or, le dogme est une traduction particulière, donc limitée, d’une vérité sans limites. Si l’on voulait formuler les choses simplement, on pourrait dire que la doctrine est un ensemble de principes métaphysiques qui ont valeur d’outil, tandis que le dogme fait de cet outil une relique. Si le dogme permet une plus grande accessibilité aux réalités métaphysiques par le biais d’une relation « sentimentale », pour reprendre l’expression de Guénon, avec le divin, il est aussi la cause d’une réduction de ces mêmes réalités à une vision dogmatique, qui fige une vérité supérieure dans un écrin de plus en plus réduit. C’est ainsi qu’il devient une relique, d’abord vénérée, puis idolâtrée, avant d’être dédaignée, pour finir par être subvertie.
Dans les trois religions du Livre, chacun des dogmes prend une coloration particulière. Le judaïsme s’appuie sur la Loi, le christianisme sur l’Amour, l’islam sur l’Intelligence. Chacun de ces aspects ouvre la voie à une adhésion des populations, mais lorsque le dogme est subverti, c’est justement sur cet aspect particulier que la religion est le plus affectée : il suffit de constater ce que deviennent la Loi, l’Amour et l’Intelligence lorsque ces supports de la foi perdent tout lien avec la doctrine, et donc avec ce qu’il y a de métaphysique dans la religion. Si l’on voulait simplifier par une image parlante, on pourrait dire que la doctrine est au service de Dieu et que le dogme, une fois coupé de sa doctrine, devient trop souvent l’occasion pour les Hommes de se servir de Dieu à des fins toutes terrestres. C’est en somme ce que dit Jean de La Fontaine, dans la fable L’Âne portant des reliques.
Un Baudet, chargé de Reliques,
S’imagina qu’on l’adorait.
Dans ce penser il se carrait,
Recevant comme siens l’Encens et les Cantiques.
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
Une vanité si folle.
Ce n’est pas vous, c’est l’Idole
À qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due.D’un Magistrat ignorant
C’est la Robe qu’on salue.
C’est en ce sens que l’on peut dire qu’un dogme peut mourir. La doctrine, quant à elle, n’est pas soumise à ces contingences.
Une fois la définition d’une religion établie, il est plus aisé de comprendre pourquoi le confucianisme par exemple n’est pas une religion. Il repose sur des rites à caractère social. La doctrine métaphysique n’y est pas présente, contrairement au taoïsme dont les rites sont métaphysiques et non sociaux. Dans un cas comme dans l’autre, la morale est absente, comme d’ailleurs dans l’hindouisme. En ce qui concerne cette dernière tradition, la forme sentimentale, qui sert de liant entre une morale et une doctrine, est totalement absente. La tradition hindoue repose sur un ensemble d’écrits fondamentaux que l’on appelle le Veda et qui signifie la connaissance. Ces textes sont le fruit du travail d’une « collectivité intellectuelle » que l’on nomme Vyasa. Ces écrits ne sont que la transcription d’une tradition orale dont l’origine échappe à l’analyse historique. Il ne s’agit donc pas de textes issus d’une Révélation, comme dans le cas des prophètes de la tradition abrahamique, mais d’une inspiration transmise par filiation traditionnelle. L’origine du Veda est dite Apauruṣeya, c’est-à-dire non humaine. Mais comme l’explique Guénon, rechercher l’origine du Veda est vain dans la mesure où cette inspiration « peut se produire à n’importe quelle époque » [2]. En réalité, la connaissance pure, la métaphysique, est étrangère à toute idée de progressisme. Il n’y a pas de concept métaphysique à inventer ou à découvrir. Chacun peut, au prix d’une intention initiale et d’un effort authentique, entendre l’écho proche ou lointain de la connaissance intégrale.
Le lien entre le Ciel et la Terre
Les traditions issues d’une inspiration ou les religions révélées s’appuient les unes comme les autres sur un moment, grandiose et mystérieux, où s’établit un point de contact entre le divin et l’humain. Si, dans le cas de traditions comme l’hindouisme, ce moment très ancien semble atemporel, il fait en revanche l’objet d’un récit central dans les religions du Livre.
On retrouve dans les civilisations les plus anciennes la nécessité d’unir l’espace et le temps au service de la manifestation d’un ordre universel. Les travaux d’Howard Crowhurst montrent comment les anciens bâtisseurs utilisaient une géométrie sacrée avec cet objectif. Les grands ensembles mégalithiques, comme celui auquel appartient le grand menhir de Locmariaquer dans le Morbihan, sont le fruit d’une harmonie mathématique dont les desseins sont métaphysiques.
Ces mégalithes unissent le temps et l’espace pour mettre en évidence l’unité du cosmos au sens étymologique du terme, c’est-à-dire l’ordre de l’univers à l’intérieur duquel s’inscrit l’existence humaine. Les chiffres utilisés sont comme des notes qui jouent la musique des sphères. Crowhurst démontre de manière convaincante que les Hommes qui ont installés, on ne sait plus comment, ces blocs de plusieurs dizaines, voire centaines, de tonnes, maîtrisaient déjà le théorème de Pythagore, le nombre d’or, et utilisaient des unités de mesures comme le yard mégalithique (formulé par l’ingénieur Alexander Thom dans les années 1950), le pied et même le mètre. La mesure étalon, c’est la Terre : on sait que le mètre est une fraction du méridien terrestre, et d’après Crowhurst, le pied anglais est basé sur une fraction « harmonique » de l’équateur.
Ces connaissances, comme dans le cas du Veda, sont issues d’une transmission traditionnelle dont la source nous est méconnue (mais pas inconnue). La maîtrise de l’architecture sacrée s’est transmise oralement jusqu’aux bâtisseurs de cathédrales qui utilisaient le nombre d’or pour mettre en forme, sur Terre, l’unicité divine par l’harmonie mathématique, comme une partition sacrée. On trouve ainsi, sur la façade de la cathédrale de Reims, des musiciens juchés sur des gargouilles, représentant la musique des sphères.
Dans les religions révélées, le lien entre l’Homme et son Dieu est personnifié par la figure du Prophète qui entre en présence du divin et reçoit un dépôt dont il a la charge auprès des Hommes. Mais si, durant son existence terrestre, il est une manifestation du lien entre le Ciel et la Terre, que devient ce lien lorsque le prophète meurt ? Le temple de Salomon fut construit sur le modèle du triple carré, comme les constructions mégalithiques, bien antérieures au Temple, que l’on trouve en France ou en Grande-Bretagne. Les prêtres du Temples, (les cohanim) sacrifiaient deux fois par jour, un agneau le matin, un autre au crépuscule, pour maintenir le lien avec Dieu. Dans le christianisme, le Christ est, après l’Ascension, le garant de ce lien, médiateur entre le Ciel et la Terre. Pour l’islam, une différence fondamentale s’établit entre les deux principales voies : les sunnites et les chiites reconnaissent Mohammed comme le sceau de la prophétie. Avec le message coranique, Dieu vient clore le cycle de la Révélation. Pour l’islam sunnite, le Prophète n’ayant pas désigné d’héritier, les califes portent après lui la charge de son message. Cela pose d’importantes questions pour la communauté islamique une fois que le califat disparaît. Dans le chiisme, les savants partent du principe que la « Terre ne peut rester vide d’un garant ». Le lien entre le Ciel est la Terre est donc l’imam. Le chiisme duodécimain, majoritaire en Iran, en reconnaît douze. Le dernier Imam est appelé le Mahdi. Depuis son Occultation majeure située vers 940, le Mahdi demeure, dans l’islam chiite, le guide des croyants et le lien entre le Ciel et la Terre, restant invisible aux yeux de chair mais présent dans les cœurs.
En l’absence physique du médiateur entre Dieu et les Hommes, et dans l’attente de sa parousie, il faut pourtant que le lien se maintienne. Sans parler des structures religieuses qui permettent d’entretenir les trois supports des religions (dogme, rites, morale) la question du maintien de la justice sur Terre est une manifestation de la continuité de la relation de l’Homme et son Dieu. Du point de vue métaphysique, la justice est ce qui est en ordre dans le cosmos. Ainsi, dans l’hindouisme, le terme dharma signifie « manière d’être » et désigne la nature essentielle de chaque être. En agissant en conformité avec sa nature, l’être trouve sa place dans l’ordre total, au sein d’une hiérarchie. Ce faisant, on rend justice à cet ordre que l’on reconnaît en même temps que l’on se rend justice à soi-même. Du point de vue moral, la justice est ce qui contient le mal dans sa tendance à l’expansion. Le symbole de la justice est une balance, c’est-à- dire justement ce qui maintient l’équilibre.
Des aptitudes spirituelles atrophiées
Les recherches en microbiologie des vingt dernières années ont démontré l’impact prépondérant du microbiote. Les bactéries influent directement sur le caractère des êtres vivants à tel point que l’on a parlé du microbiote comme d’un « deuxième cerveau ». Lorsque l’on entrevoit le rôle que peuvent jouer des bactéries sur notre manière d’être, on peine à imaginer les dommages que peuvent causer les excès de l’alimentation moderne, l’omniprésence des plastiques, l’emploi massif de la chimie de synthèse, le recours quasi exclusif à une médecine moderne qui ignore avec arrogance les équilibres internes de l’être humain, etc.
Qu’en est-il, dans le cas de l’homme moderne, de ses aptitudes spirituelles ? Possède-t-il un organe d’intellection propre à la Connaissance pure, c’est-à-dire la métaphysique ? Les traditions s’accordent sur la place du cœur. Il ne s’agit pas du cœur biologique, et cela même si l’on sait qu’il existe un réseau neuronal cardiaque capable d’une certaine autonomie fonctionnelle. Il s’agit du cœur spirituel.
Les religions révélées le définissent comme un organe de compréhension. Dans le Premier Livre des Rois, Salomon s’adresse ainsi à Dieu : « Accorde à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal. » [3]
Dans les Évangiles, Jésus explique ceci à ses disciples : « Car le cœur de ce peuple est devenu insensible ; ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse. » [4]
Le Coran le rappelle en de nombreux versets. Par exemple : « Ils ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent pas, des yeux avec lesquels ils ne voient pas, des oreilles avec lesquelles ils n’entendent pas... » [5]
Dans le Veda, il est dit que la parole se compose de quatre niveaux, connus par les Brahmanes. Trois d’entre eux sont cachés dans le secret du cœur, le quatrième étant le langage humain [6].
Dans les Upanishad, le cœur est le siège de l’atman, c’est-à-dire du « soi ». Enfin, puisque l’on pourrait multiplier les exemples, citons ce passage du Chandogya Upanishad : « Dans cette cité de Brahman, il y a une petite demeure en forme de Lotus. À l’intérieur de cette demeure se trouve un petit espace. Ce qui est contenu dans cet espace doit être recherché ; c’est cela qu’il faut désirer connaître. » [7]
Cette demeure en forme de lotus est le cœur spirituel (Hṛdaya), que l’on retrouve mentionné dans le Coran dans le célèbre verset de la lumière : « Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient. » [8]
C’est par l’organe d’intellection du cœur que l’Homme peut voir son Dieu.
* * *
Au final, qu’est-ce qui est mort en Occident ? Et en parlant d’occident, il faut ici le considérer comme le point de vue qui y domine et qui s’est étendu bien au-delà des limites du monde occidental au sens géographique et civilisationnel. Le Coran décrit l’épisode des idoles lors duquel Abraham, voulant faire revenir son peuple au monothéisme, brise une à une les idoles que ces derniers adoraient et n’en laisse qu’une seule intacte. C’est celle-ci qu’il accuse, devant son peuple, d’avoir brisé toutes les autres. Pendant un instant, les idolâtres se rendent compte de l’absurdité de l’accusation et de l’impuissance de ce qu’ils adorent, avant de se laisser aller au désir de vengeance à l’encontre d’Abraham. Lorsque Nietzsche affirme que « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! », il fait en réalité le même constat. Ce qui est mort, ce n’est qu’une relique, une idole affublée du nom de Dieu.
De ce cadavre, l’Occident a extrait des « valeurs », faites de droits de l’homme, d’égalité, de liberté et de progressisme et fondées sur l’idée que l’homme deviendrait meilleur en étant l’objet de sa propre contemplation. Cette idée a vécu, elle aussi. Ce que l’on appelle l’Occident dégénéré ne croit plus en ses valeurs puisqu’il abandonne toute forme de justice, y compris morale, c’est-à-dire la plus accessible. Même dans le domaine scientifique, qui constituait l’essence de sa domination, le constat est sans appel : nous avons une quantité considérable d’informations sur le monde qui nous entoure, mais nous ne pouvons en tirer une connaissance intégrale. La complexité du corps humain et ses interactions avec son environnement, le rôle des bactéries, microbes, virus… Plus on en apprend, plus l’ensemble nous échappe tellement les équilibres qui régissent le monde dans lequel nous vivons semblent indéfiniment complexes. Ignorance du microcosme, ignorance du macrocosme. On entend parfois que l’on connaît mieux l’univers que le fond des océans. Même lorsqu’ils tentent d’être humbles, les Occidentaux ne peuvent s’empêcher de lover leur ignorance dans l’arrogance la plus complète.
En réalité, si la religion est une forme particulière de la doctrine, il n’existe aucune civilisation qui ne s’appuie sur une Tradition, car ce que nous nommons Dieu, mais que nous ne mentionnons plus beaucoup, n’a jamais cessé d’être concerné par les Hommes. Ce lien ne repose pas sur une croyance, mais sur une certitude métaphysique. La métaphysique, connaissance intégrale, universelle et immuable, ne connaît pas l’altération des dogmes ou l’insuffisance de la raison. C’est une science de la certitude.


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