Pour Arthur, d’ici trois, quatre ans, l’Europe utilisera la totalité de l’IA pour 10 % de sa masse salariale. Une autre façon de parler des travailleurs européens : y aura-t-il grand remplacement ou pas de ces travailleurs, la question est là. Sinon, Mensch est brillant. Sa boîte pèse déjà douze milliards en capitalisation.
« On parle de ressources naturelles, on parle d’utilisation de ressources naturelles pour transformer de l’électricité en token [1]. Y a pas une électricité infinie dans le monde, les États-Unis saturent leur électricité pour la transformer en intelligence artificielle. Ils déploient un trilliard de dollars l’année prochaine. Quand ils déploient un trilliard de dollars, ça veut dire qu’ils veulent deux trilliards de dollars en retour. Donc ils voient bien qu’il y a un marché immense qui se crée, et ils voient bien en fait que celui qui possède la ressource, celui qui se fournit les chips [puces, NDLR], celui qui possède les électrons, celui qui possède les centrales éventuellement, ou qui a accès à l’énergie de manière massive, c’est celui qui gagne. »
Arthur critique le fonctionnement de l’Union européenne, où le champ est miné de réglementations et de différences entre les 27. Il explique pourquoi nos têtes chercheuses partent aux États-Unis, où tout est plus facile pour les créateurs. « Vous perdez plein d’entrepreneurs qui partent ailleurs, parce qu’ils ont peur ». Et encore, il ne parle pas du tabassage fiscal et de la timidité (ou rapacité) bancaire, spécialités de la France. Lui, il pèse un milliard de bénef, il est proche de Macron, donc il est pas emmerdé. Il veut briser le cercle vicieux de cette dynamique entre les USA et UE :
« Vous avez des investisseurs qui se disent, non mais l’Europe a perdu, elle réglemente trop. Puis vous avez tout un récit, qui est largement utilisé par les États-Unis, qui est de dire : l’Europe perd, parce que de toute façon c’est des ronds-de-cuir, qui sont en train de réglementer à Bruxelles parce qu’ils savent rien faire, ils savent pas innover. En fait c’est un récit qui est destructeur parce qu’en plus il est internalisé [intériorisé, NDLR] par les Européens. »
Arthur et son comparse étaient passés en 2025 chez Barthès, dans une version plus people, plus accessible.
Le Figaro lui a consacré un article le 21 septembre 2025.
Ce « en même temps » n’est pas sans rappeler la méthode de l’un de ses plus grands soutiens : Emmanuel Macron. L’exécutif a supervisé de très près l’éclosion fulgurante d’Arthur Mensch et de sa start-up, Mistral AI, qui porte le nom d’un célèbre vent mais fait plutôt l’effet d’une rafale. En à peine deux ans et demi d’existence, l’entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle générative a levé près de trois milliards d’euros pour concurrencer les cadors américains OpenAI, Anthropic, Meta ou Google. Dernier tour de table en date : 1,7 milliard d’euros réunis mi-septembre, dont 1,3 milliard investi par ASML, ogre néerlandais de la fabrication des semi-conducteurs. Mistral AI est donc déjà un géant, tout à la fois présent et futur de la souveraineté européenne en matière d’IA.
Arthur est un surhomme : il a, comme Fabius à l’époque, la tête et les jambes.
Oublions le mythe du geek sans emploi qui crie « Eurêka » dans son garage. Arthur Mensch est un pur produit de Paris-Saclay, au parcours académique d’exception. Né à Sèvres (Hauts-de-Seine), le jeune homme grandit dans l’Ouest parisien avant de migrer quelques kilomètres plus au sud pour cumuler l’École polytechnique, Telecom Paris et l’École normale supérieure. Il y cultive sa passion des mathématiques et de l’informatique. Sur son temps libre, le Francilien est « colleur » dans un lycée de Neuilly, où il fait passer des interros de maths aux élèves de prépa scientifique. Arthur Mensch fait aussi de la course à pied – il boucle le marathon de Paris en moins de 3h30 en 2018 – et du vélo, traçant la silhouette élancée qui le distingue aujourd’hui.
La petite blague, dans son CV, et ça donne une idée de la déconnection du CNRS, c’est qu’il a candidaté deux fois, qu’il n’a pas été reçu à la première, et lorsqu’il a enfin été accepté, un an plus tard, Google était passé par là (avec DeepMind). Finalement, il se barre de Google pour fonder Mistral, parce que la transparence, parce que l’open source. Et sa boîte, malgré les réglementations européennes (des freins à tous les niveaux), fait mieux que les Américains en termes d’efficacité (prix/performance).
C’est assez symbolique de ce qu’on dit souvent : la France regorge de talents, de pépites, mais son Système (socialiste, dirait Moreau) les gâche, ou les fait fuir. Il faut beaucoup de volonté et de patriotisme pour rester, comme le fait Arthur. Mais tout n’est pas rose, dans l’IA.
« C’est une partie croissance, une partie destruction d’emplois...
Une situation assez explosive »
Le bémol, ce sont les gains de productivité (20 % dans les services selon des études micro), dont Arthur se félicite, mais sans éluder la destruction d’emplois, ou, comme il dit avec un certain optimisme, la « modification des emplois existants ». Il n’exclut pas une augmentation du chômage, et des métiers qui disparaissent. C’est le revers de la pièce : le Profit saute goulument sur l’IA, et les États devront gérer le merdier social. Et là, comme un chat, on retombe sur le revenu universel. Ou sur la révolution. Car l’IA ne s’arrêtera pas en chemin : on se demande même si elle ne se génèrera pas un jour. Sans nous, ou avec quelques opérateurs.
Le mot, la question de la fin à Cyrielle Chatelain (député écolo), rapporteur de la commission, qui demande, mi-sourire mi-tremblante : « Est-ce que demain les Américains pourraient racheter Mistral AI ? »
Réponse du french guy : « Vous avez quelques VC [venture capital, ou capital-risque, NDLR] au capital, moins de 30 % du capital. Encore une fois on aurait été ravis de prendre des Européens, y a pas d’Européens. »
La messe est dite. Si la liberté en Amérique a ses excès, l’absence de libertés en Europe est meurtrière.











