L’avenir de la France : totalitarisme ou révolution ?
Un article de Youssef Hindi en exclusivité pour le site E&R !
Sommaire
– Le mur de la dette est droit devant
– L’État rançonné par la haute finance
– Impôt bancaire et révoltes à répétition
– L’histoire se répète
– L’Europe sous l’ombre de Rome
– Le parti de l’ordre au service du désordre oligarchique
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La séquence historique que traverse la France depuis plus de dix ans, qui est une période de révoltes chroniques depuis les Bonnets rouges de 2013 (en référence à la révolte antifiscale du papier timbré de 1675, après la hausse des taxes, dont celle sur le papier timbré). De quoi ces révoltes à répétition sont-elles le nom ?
Le mur de la dette est droit devant
Au premier trimestre 2025, la dette publique française s’élevait à 3 345 milliards d’euros [1].
Depuis 2022, les économistes alertent face à un krach sur les obligations d’État [2]. En cause, la politique de la Banque centrale européenne qui tantôt acquiert des dizaines de milliards d’euros d’obligations par mois (ce qui augmente les cours et baisse les rendements des obligations), tantôt fait fonctionner la planche à billets.
Mais la Banque centrale européenne a des contraintes ; elle ne peut pas racheter des obligations dont le rendement est inférieur au taux du cash (-0,4 %) ; elle ne peut pas racheter d’obligations avec une maturité au-delà de trente ans ; et elle doit racheter en fonction du capital key, c’est-à-dire le montant de la contribution de chaque pays au financement de la BCE.
Cela l’autoriserait à racheter les obligations des plus gros émetteurs, donc emprunteurs, la France et l’Italie, aux dépens des pays qui le sont moins, comme l’Allemagne et la Finlande. « Ce qui pourrait mener à des accusations de monétisation de la dette des pays les plus endettés. Ce à quoi s’opposerait fermement la Bundesbank », la banque centrale allemande.
Les conséquences d’un krach obligataire seraient une chute des actions (dont la valorisation dépend de celle des obligations), une chute de la croissance économique (car cela augmenterait le coût du crédit), et par voie de conséquence une augmentation du chômage, des déficits publics et de l’endettement des États.
Un krach des obligations serait plus grave que la crise des subprimes de 2008, car « il y avait des cartouches pour relancer la machine, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Avec les subprimes, même si les investisseurs étaient conscients des risques, ils ont bénéficié pendant un temps d’un rendement élevé, si bien qu’ils n’ont pas perdu trop de plumes. Actuellement, avec les obligations d’État, les investisseurs ne sont pas conscients des risques... et n’ont quasiment pas de rémunération, voire même un rendement négatif (ce qui signifie qu’il faut payer pour prêter aux États), comme sur les obligations souveraines françaises jusqu’à 9 ans d’échéance. Il y a une bulle, et on ne la voit pas... » [3]
Le fonctionnement à outrance de la planche à billets, sur le modèle de la FED (la Réserve fédérale des États-Unis), a incité les États à augmenter la dette publique, ce qui a fait monter l’inflation. Concrètement, cette politique monétaire appauvrit les populations.
Ce taux d’inflation ayant explosé durant l’année 2022, la BCE a freiné l’impression de monnaie et les taux d’intérêt des obligations d’État ont augmenté.
L’État rançonné par la haute finance
Ce système de la dette, qui consiste à emprunter sur les marchés au lieu de la faire financer par la banque centrale nationale, implique le rançonnement de l’État et la dépossession des peuples par la haute finance, notamment par l’augmentation des impôts et des taxes en tout genre.
Celui qui a le mieux résumé ce système est Karl Marx, qui mettait en accusation Rothschild, dont le Président actuel est l’ancien employé :
« L’endettement de l’État était, bien au contraire, d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres. C’était précisément le déficit de l’État, qui était l’objet même de ses spéculations et le poste principal de son enrichissement. À la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie une nouvelle occasion de rançonner l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. Chaque nouvel emprunt était une nouvelle occasion de dévaliser le public qui place ses capitaux en reste sur l’État, au moyen d’opérations de Bourse, au secret desquelles gouvernement et majorité de la Chambre étaient initiés.
En général, l’instabilité du crédit public et la connaissance des secrets d’État permettaient aux banquiers, ainsi qu’à leurs affiliés dans les Chambres et sur le trône, de provoquer dans le cours des valeurs publiques des fluctuations insolites et brusques dont le résultat constant ne pouvait être que la ruine d’une masse de petits capitalistes et l’enrichissement fabuleusement rapide des grands spéculateurs. [...]
Par contre, la moindre réforme financière échouait devant l’influence des banquiers, telle, par exemple, la réforme postale. Rothschild protesta, l’État avait-il le droit d’amoindrir des sources de revenus qui lui servaient à payer les intérêts de sa dette sans cesse croissante ?
Pendant que l’aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l’État, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l’opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu’au café borgne se reproduisait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante [...]. » [4]
C’est ce qui explique l’augmentation sans cesse des taxes. L’État ponctionne pour payer les intérêts d’une dette qui ne cesse d’enfler.
« Aujourd’hui, la charge de la dette – le remboursement des intérêts – représentent environ 9,5 % du budget de l’État, soit 55 milliards d’euros. » (Source : Banque de France [5])
L’appauvrissement des Français, notamment par la haute finance qui a soumis l’État et impose un impôt bancaire, provoque des révoltes chroniques.
Impôt bancaire et révoltes à répétition
En 2013, la révolte des Bonnets rouges est venue des patrons bretons qui se sont levés contre l’écotaxe. « Imaginée en 2007 lors du Grenelle de l’environnement, la taxe écologique avait été votée à l’unanimité en 2009, déclenchant l’ire des patrons bretons qui seront déjà plus d’un millier à manifester aux portes de la Bretagne. Réunis dans un "Collectif des acteurs économiques bretons", qui rassemble FRSEA, Medef, CCI, ou encore la Fédération nationale des transporteurs routiers, ils obtiennent pour la Bretagne un abattement de 50 %. » [6]
Cette taxe visait 800 000 poids lourds sur le réseau non payant. Le 26 octobre 2013, mille manifestants convergent vers le dernier portique du Finistère à Pont-de-Buis, avec 250 camions, des tracteurs, des remorques pleines de pneus, de choux-fleurs, des bottes de paille et aussi 900 Bonnets rouges. Des affrontements éclatent entre forces de l’ordre et manifestants dont un qui a eu la main arrachée. Début novembre 2013, les Bonnets rouges sont entre 15 000 et 30 000 à manifester à Quimper. Puis, dans toute la France, des radars sont ciblés et des bornes écotaxe détruites. L’écotaxe est suspendue en octobre 2014 et supprimée par l’Assemblée nationale en novembre 2016.
Lors de ce mouvement, précédent de cinq ans les Gilets jaunes, des petits patrons défilaient avec leurs salariés. On retrouvera d’ailleurs des petits patrons au début du mouvement des Gilets jaunes qui a démarré avec l’opposition à l’augmentation de la taxe sur les carburants.
La majorité des Français était favorable aux Gilets jaunes dans les débuts du mouvement, en novembre 2019, avec un taux de soutien et de sympathie s’élevant à 71 %, et dans la petite bourgeoisie CPIS (Cadres et professions intellectuelles supérieures) 60 % soutenaient et avait de la sympathie pour les Gilets jaunes [7]. Chose encore plus curieuse, le journal de la commune la plus riche de France, Neuilly Magazine, publie en décembre 2018 un article de deux pages intitulé « Les Neuilléens solidaires des Gilets jaunes » [8].
Par la suite, la confrontation violente entre la police et les Gilets jaunes a ramené dans le parti de l’ordre une partie de la petite bourgeoisie. Le soutien aux Gilets jaunes a faibli, « en premier lieu, chez les cadres, suivis, comme il est d’usage, par les professions intermédiaires dont les oscillations, les hésitations, l’indécision maintiennent le système en état de flottaison et de flottement. Les catégories les plus populaires – ouvriers et employés – sont restées plus fidèles au mouvement » [9].
Même dans la catégorie CPIS, l’hostilité aux Gilets jaunes, en mars 2019, n’est même pas franchement majoritaire : 42 % de soutien/sympathie et 43 % d’hostilité. Sur la totalité de la population, le taux de soutien aux Gilets jaunes est passé de 71 % en novembre 2018, à 46 % en mars 2019, et le taux d’opposition, de 11 % à 36 % [10].
C’est aussi en cela que le mouvement était dangereux. Il était soutenu par la majorité des Français. Raison pour laquelle, il faut rendre chaque révolte détestable aux yeux des Français, en particulier la bourgeoisie, en mettant les mouvements de révolte sous la direction des syndicats, des gauchistes et des étudiants ; et en utilisant des casseurs. Fort de son expérience face aux Gilets jaunes, le pouvoir a su neutraliser le mouvement de blocage du 10 septembre dernier.
Les Gilets jaunes étaient des Français aux revenus modestes : entre 1 000 et 1 500 euros. En 2021, le mouvement contre le pass sanitaire et le pass vaccinal a vu des catégories socio-professionnelles supérieures entrer dans la révolte contre le pouvoir tyrannique, comme l’a souligné Stéphane Sirot, spécialiste des grèves et du syndicalisme : « Les manifestants sont assez diplômés et font partie, pour un certain nombre d’entre eux, de ce qu’on appelle communément classes moyennes. » [11]
L’offensive écologico-financière contre le tissu économique fera réagir à terme les petits patrons et les patrons de PME/PMI. Nous entrerions alors de plain-pied dans une lutte conséquente qui est rendue possible par l’existence et la désignation d’un ennemi commun visible. Cet ennemi commun se désignant lui-même comme tel en attaquant simultanément les travailleurs et les entreprises.
L’histoire se répète
Une étude comparative historique entre les séquences 1920-1930 et 2000-2020 laisse apparaître des similitudes frappantes. Une centaine d’années nous sépare de la Première Guerre mondiale, du traité de Versailles, de l’avènement du fascisme et du totalitarisme bolchevique.
La décennie 1920 s’est conclue par la crise financière de 1929. Les dérives de la haute finance ont conduit au New Deal aux États-Unis et à la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires. Les convulsions politico-économiques en Europe ont amené Mussolini au pouvoir en Italie (1922-1943) et Adolf Hitler en Allemagne (1933-1945). Le Front populaire en France n’a pas fait long feu ; il a entraîné le pays dans la débâcle et a dû voter les pleins pouvoirs à un militaire, le maréchal Pétain, dans la pure tradition romaine.
En 1936, un autre militaire prend le pouvoir en Espagne, Francisco Franco ; et il s’y maintient jusqu’en 1975. En 1926, un coup d’État militaire instaure une dictature au Portugal. Dans le nouveau régime, Antonio de Oliveira Salazar devient en 1932 Premier ministre (jusqu’en 1968) après avoir été ministre des Finances. En 1933, Salazar proclame L’État nouveau (« Estado Novo ») qui succède à la dictature. En Autriche, Engelbert Dollfuss devient chancelier en 1932 et instaure une dictature centralisatrice (il est assassiné en 1934).
En résumé, les suites de la guerre et de la crise financière ont déstabilisé nombre de régimes européens qui ont laissé leur place à des pouvoirs autoritaires et dictatoriaux, conformément à la tradition romaine. Car n’oublions pas que c’est l’héritage de Rome, continué par l’Église catholique, qui a donné naissance aux États d’Europe, précisément durant le haut Moyen Âge qui s’est caractérisé par une décadence socio-politique et un effondrement des valeurs morales, dont l’origine première fut la crise religieuse, comme de nos jours.
L’Europe sous l’ombre de Rome
« La cour des Mérovingiens est un lupanar ; Frédégonde, une mégère épouvantable. Théodahat fait assassiner sa femme. Ce ne sont que guet-apens ; partout règne un manque de moralité presque incroyable. L’ivrognerie semble être la manière de tous. Des femmes font assassiner leur mari par leur amant. Tout le monde est à vendre pour de l’or. Et tout cela sans distinction de race, aussi bien chez les Romains que chez les Germains. Le clergé même – et jusqu’aux religieuses – est corrompu, encore que ce soit chez lui que la moralité se soit réfugiée. Mais, dans le peuple, la religiosité ne s’élève pas au-dessus d’une grossière thaumaturgie. Ce qui a disparu en partie, ce sont les vices urbains, les mimes, les courtisanes, et encore pas partout. Tout cela se conserve chez les Wisigoths et, surtout, en Afrique chez les Vandales, les plus germaniques pourtant des Barbares du Sud...
On peut conclure que, dès leur établissement dans l’Empire, tous les côtés héroïques et originaux du caractère barbare disparaissent pour faire place à une imbibition romaine. Le sol de la Romania a bu la vie barbare. Et comment aurait-il pu en être autrement quand l’exemple vient d’en haut ? Au début, sans doute, les rois ne se sont qu’assez imparfaitement romanisés. Euric et Genséric savent mal le latin. Mais que dire du plus grand de tous, Théodoric ? On en a fait un Dietrich von Bern au-delà des Alpes, mais ce qui domine en lui, c’est le Byzantin. » [12]
L’héritage de Rome a traversé les âges, notamment par le Saint-Empire romain germanique qui n’a pris fin qu’en 1803 – date de la résolution (recès) de la dernière séance de la Diète d’Empire.
Jusqu’à l’époque napoléonienne, Rome a subsisté, et avec elle, tout son appareil conceptuel politique, juridique et étatique. Rome n’est pas à placer historiquement dans la seule Antiquité ; Rome est contemporaine. Elle vit encore dans le droit européen, dans les constitutions des États. Les juristes européens, jusqu’à nos jours, étudient le droit romain, en sont imprégnés.
Revenons à notre comparaison historique entre la séquence 2000-2020 et celle de 1920-1930. Mise en place d’état d’exception, crise financière, révoltes sociales, instauration d’un système totalitaire à échelle continentale, instabilité des régimes politiques, appauvrissement de masse, convergence d’intérêts entre les catégories populaires et la bourgeoisie industrielle (notamment en Italie).
Un autre parallèle est à établir, entre la période d’effondrement de l’Empire romain, décadente en tout point, et ce début de XXIe siècle où coïncident l’inflation à deux chiffres, la démoralisation des peuples d’Occident et le LGBTisme triomphant.
À l’ivrognerie de la Rome décadente, correspond celle des dirigeants européens contemporains, lorsqu’ils ne se droguent pas. À l’Assemblée nationale de la République française, les députés de la nation se bagarrent et s’insultent, complètement ivres [13].
C’est le catholicisme romain qui a sauvé l’Europe de la décadence et de l’immoralité, en rétablissant l’ordre ; un ordre qui passe par l’instauration/restauration de l’État comme puissance faisant appliquer et respecter le droit. Il y a dans la mémoire collective européenne cette idée bien ancrée que la civilisation, l’État et l’ordre sont synonymes de Rome ; que ce soit la république romaine, la Rome impériale ou la Rome catholique.
Mais le haut Moyen Âge avait encore les évêques qui représentaient une véritable puissance historique, néguentropique, capable de résorber l’entropie, le désordre de la décadence que l’Empire romain avait laissés derrière lui.
Mais il demeure toutefois l’État. Un État certes abîmé, corrompu, entravé et dépossédé par les institutions internationales, et dont les organes ont été investis par des haut fonctionnaires mercenaires à la solde de l’oligarchie et qui mettent l’État au service d’intérêts privés. Mais l’État existe toujours, il peut être redressé et réformé.
Le parti de l’ordre au service du désordre oligarchique
Lors d’un débat le 21 janvier 2023, Henri Guaino, ancien conseiller spécial du président Nicolas Sarkozy, qui connaît bien les arcanes du pouvoir et la gestion de l’État, s’exprimait sur la possibilité d’une déstabilisation des gouvernements en Europe. Il expliquait très justement que ce qui maintenait le pouvoir en place malgré le désordre, c’est le parti de l’ordre, c’est-à-dire les catégories sociales plus ou moins aisées qui tiennent absolument à maintenir en place un régime ou un gouvernement qui est considéré comme le rempart face au désordre. Ce que l’on a pu constater durant le mouvement des Gilets jaunes où une partie de la petite bourgeoisie (ne parlons même pas de la haute) et des boomers, qui ont profité des Trente Glorieuses, on fait bloc autour de Macron contre les révoltés. Henri Guaino disait donc que « le parti de l’ordre, il peut prendre dans toutes les couches et toutes les chapelles idéologiques. C’est un problème de circonstances historiques. Face à tous les désordres il y a toujours la montée du parti de l’ordre – et c’est le pari qu’avait fait Macron – et c’est le parti de l’ordre qui aujourd’hui est le socle de ce pouvoir, puisqu’il y a du désordre. Je pense d’ailleurs que cela transcende la question des couches populaires, des classes moyennes etc. Je pense que les classes moyennes elles-mêmes sont très fracturées, très fragiles, et que la grande différence avec les Trente Glorieuses, c’est que ce noyau central est aujourd’hui très malade et s’affaiblit de plus en plus. Il y a quelques années, l’OCDE avait fait une très grande étude sur les classes moyennes, et il ressortait effectivement qu’il y avait partout, dans tous les pays de l’OCDE, et en particulier dans les pays occidentaux, une crise de la classe moyenne. Et ça c’est la pire chose qui puisse arriver à l’économie, c’est la pire chose qui puisse arriver à la cohésion sociale, et la pire chose qui puisse arriver à la démocratie. C’est la crise des classes moyennes qui finit toujours mal. Je ne crois pas tant à la lutte des classes qu’en cet affrontement entre un parti de l’ordre qui va se raidir et puis le reste de la population. Et encore, le parti de l’ordre, moi je l’ai vu plusieurs fois fonctionner. Le parti de l’ordre, il vient voir le gouvernement au début des crises en disant "vous ne cédez pas ! C’est pas la rue qui commande ! Ça, c’est le désordre, ça va pas du tout", et ce sont les premiers qui reviennent vous voir au bout de plusieurs semaines et de mois de désordre – parce que le désordre commence à coûter très cher – et donc s’il apparaît que le pouvoir à l’incapacité à mettre fin au désordre, ou qu’il est lui-même un élément de désordre, les mêmes viennent faire pression pour qu’on arrête les frais. C’est extraordinaire, c’est un parti sur lequel on ne peut jamais compter. Donc l’avenir est très incertain, non seulement pour le pays, mais aussi pour le pouvoir. Et pour les pouvoirs. Car quand je disais que l’Occident est en crise, je parlais des sociétés occidentales. Je pense qu’elles sont toutes fracturées. Elles sont toutes – certaines plus que d’autres – à la limite de la rupture. Que l’inflation par-dessus constitue un danger énorme, surtout à partir du moment où on ne veut pas indexer les salaires ou les augmenter suffisamment... » [14]
Le parti de l’ordre est très fort sur le continent européen car il a été marqué dans son tréfonds mental par les guerres civiles et les guerres mondiales, et ce depuis celle qui a opposée protestants et catholiques. Dès cette époque, des philosophes et des juristes se sont attelés à édifier un État garant de la paix civile. Obsédés par la menace de la guerre civile qu’ils ont vécue, comme Jean Bodin (1530-1596) en France et Thomas Hobbes (1588-1679) en Angleterre, les théoriciens de l’État avaient à l’esprit un objectif fondamental : empêcher le retour de la guerre civile et préserver l’ordre. Les Européens sont donc très attachés à l’État moderne qui a été fondé pour les protéger du désordre.
Cette hantise de la guerre civile touche tout particulièrement les philosophes protestants des XVIIe et XVIIIe siècles, craignant plus que tout la guerre de tous contre tous. Pour empêcher le retour de la pire des guerres, ils ont formulé une double solution ; d’abord, historiquement, l’État comme monstre protecteur, puis le libéralisme, la neutralité axiologique, idéologique, de cet État. Une neutralité axiologique dont les travaux de Jean-Claude Michéa ont d’ailleurs montré l’impossibilité.
Selon Hobbes, la seule façon d’ériger un pouvoir commun capable de défendre les hommes de l’invasion des étrangers, et des torts qu’ils peuvent se faire les uns aux autres, assurer leur sécurité et leur subsistance, c’est d’instituer le Léviathan.
Le désordre, jusqu’à une certaine mesure, est un moyen pour le pouvoir politique de se maintenir, du fait que l’État, avec lequel se confond le pouvoir oligarchique de nos jours, est perçu par une partie importante de la société comme étant le rempart contre ce désordre, le remède au chaos. Jusqu’à ce que la population comprenne que le pouvoir politique est à l’origine de ce désordre.
L’on comprend mieux ainsi l’utilité du discours des néoconservateurs en France sur le danger de la guerre civile ethnique, jouant sur la séculaire hantise des Européens. La crainte de la guerre civile renforce la cohésion autour du pouvoir politique, du président de la République, en tant qu’incarnation de l’État, du Léviathan.
Ce qui a sauvé Macron durant l’épisode des Gilets jaunes, c’est cette crainte du désordre et du chaos. C’est l’attachement du peuple à l’État en tant que garant de la paix civile.
Dans le parti de l’ordre, qui soutient sans réserve le dirigeant, quel que soit son état psychologique, on trouve bien sûr la police, Marine Le Pen qui a soutenu par son silence les violences policières contre les Gilets jaunes, les magistrats qui ont infligé des peines très lourdes pour des délits insignifiants, les journalistes, les intellectuels, et une partie de la bourgeoisie [15].
Le pouvoir en place ne tient qu’à ce fragile équilibre entre désordre et soutien du parti de l’ordre, que la crise économique et la paupérisation de la classe moyenne peuvent rompre du jour au lendemain.


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