Le Danemark déploie des troupes pour protéger son territoire contre les États-Unis. D’autres pays ont promis de suivre, même si les effectifs annoncés restent, pour l’instant, purement symboliques [1]. Une telle nouvelle aurait paru inconcevable il y a seulement quelques années. Aujourd’hui, elles reflètent la nouvelle réalité. L’OTAN existe toujours, certes, mais il n’est plus possible de parler d’une alliance solide, ni même de confiance, entre l’Europe et les États-Unis.
Dans une analyse des risques géopolitiques pour 2026 au ton très pessimiste intitulée « Promise and Pressure », les experts de JPMorgan prévoient une fragmentation à grande échelle dans les années à venir. On assiste à la résurgence de blocs concurrents, les alliances se fragilisent, la bataille pour le contrôle des chaînes d’approvisionnement reprend et les ressources stratégiques deviennent la priorité absolue [2].
La mondialisation est révolue
Les entreprises doivent désormais intégrer cette nouvelle donne : la concurrence entre les firmes européennes et américaines n’est plus seulement économique, elle est aussi éminemment politique. Les sociétés américaines bénéficient du soutien affiché de leur gouvernement, y compris face à des rivales issues de l’UE.
Le monde se redessine à nouveau à travers la lutte et l’équilibre des forces. C’est le même processus que l’on observe en Ukraine. Celui qui la contrôlera disposera d’un levier puissant contre la Russie et dominera donc l’Europe. C’est ainsi qu’il faut interpréter les étranges tentatives de Trump de se réconcilier avec Poutine. Les États-Unis obtiendraient le contrôle total de l’Ukraine, une présence militaire et des avantages économiques des deux côtés du conflit. L’objectif des Américains n’est pas de réconcilier tout le monde ; ils tentent de s’entendre avec la Russie avant que les Européens ne le fassent. Si cela se produisait, le rôle de la France et de l’Allemagne en tant que piliers de l’UE s’en trouverait affaibli. Les conséquences ne se limiteraient pas à une perte de moyens de pression sur la Russie, mais impliqueraient également une influence réduite en Europe de l’Est dans son ensemble.
Si les gouvernements européens ne veulent pas se retrouver marginalisés, ils doivent donc conclure un accord avant les Américains. Avec Trump, la donne a changé : tout renforcement des États-Unis en Europe menace désormais non seulement les positions des politiques, mais aussi celles des entreprises européennes.
Les structures des économies européenne et américaine sont en effet très similaires et se font une concurrence acharnée. Les États-Unis, la France et l’Allemagne possèdent les industries mécaniques les plus avancées dont les équipements sont utilisés dans les infrastructures critiques du monde entier. D’un côté, des géants comme Alstom, Airbus, Siemens et Thales ; de l’autre, l’ex-GE, Boeing, Lockheed Martin et d’autres. Mais les États-Unis disposent d’avantages certains : un secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) extrêmement puissant, des technologies de pointe en intelligence artificielle et d’importantes ressources naturelles, notamment énergétiques.
À ces atouts s’ajoutent désormais les leviers politiques dont dispose Washington. En mettant la main sur les actifs ukrainiens, il multiplierait considérablement ses moyens de pression en Europe.
La première raison pour laquelle l’Europe doit aspirer à conclure la paix, c’est que des sommes colossales sont en jeu pour la reconstruction de l’Ukraine. Centrale électriques, ports, aéroports, voies ferrées, mines et usines : une grande partie de ces infrastructures est à reconstruire. La Banque mondiale estime le coût de cette reconstruction à plus de 500 milliards de dollars. Selon qui dictera sa loi en Europe de l’Est, ce volume considérable de contrats échoira soit aux entreprises américaines, soit aux entreprises européennes [3].
Selon Trump, Poutine serait prêt à arrêter la guerre, contrairement à Zelensky. Seule l’obstination de ce dernier fait encore obstacle à ce que les États-Unis ne mettent la main sur l’Ukraine. Mais nous savons tous que cela ne durera pas. Kiev est en position de dépendance : en effet, la moitié de l’aide reçue provient des Américains. Il ne tiendra pas longtemps sans elle.
Il sera plus facile pour l’Union européenne de convaincre Zelensky que pour Trump. Surtout si Macron ou Merz s’en chargent, l’Allemagne étant le principal fournisseur européen d’armes pour l’Ukraine.
La deuxième raison pour laquelle un accord avec la Russie est crucial est que l’industrie européenne risque de perdre non seulement l’Ukraine, mais aussi les autres marchés d’Europe de l’Est. Ces derniers sont d’ailleurs plus précieux, car plus solvables.
Trump ne cache pas son attitude clairement hostile envers l’Union européenne. Son entourage et lui-même soutiennent les eurosceptiques : Orbán, AfD... Le contrôle de l’Ukraine par les États- Unis renforcerait considérablement leur position. Voyant la faiblesse des dirigeants d’Europe de l’Ouest, ceux d’Europe de l’Est pourraient engager une série de sorties de l’UE. Les premiers candidats sont déjà identifiés : la Hongrie, la Slovaquie et, plus récemment, la République tchèque. L’euroscepticisme est également fort en Allemagne, en Pologne, en Autriche et en Italie, et il a une influence non négligeable en France [4].
Un virage pro-américain pourrait priver les producteurs européens de tous les avantages dont ils jouissent sur le territoire de l’UE. La priorité irait alors aux États-Unis. Après tout, ce sont eux qui se présenteraient comme les protecteurs face à la Russie et endosseraient le rôle de garants de la sécurité européenne.
Certains dirigeants commencent à comprendre ce qui est en jeu. C’est la raison pour laquelle des voix s’élèvent pour évoquer des négociations avec le Kremlin. Giorgia Meloni a été la première. Elle a proposé de nommer un émissaire spécial pour entamer un tel dialogue. Selon ses propres mots, « si l’Europe ne parle qu’à une seule partie du conflit, sa contribution sera très limitée » [5].
Si l’on décrypte cette formule alambiquée, cela signifie en réalité que l’Europe sera évincée de tous les bénéfices potentiels d’un règlement en Ukraine.
À proprement parler, elle n’a pas exclu un retour de la Russie au G8. En qualifiant cette idée de « totalement prématurée », elle laisse entendre qu’une telle éventualité pourrait être envisagée à l’avenir.
Tout était plus simple lorsque les États-Unis et l’UE agissaient de concert. Lors des négociations avec la Russie concernant l’Ukraine, il n’y avait qu’un seul acteur : l’Occident unifié, qui pouvait dicter ses conditions.
Désormais, ils sont deux et une concurrence s’instaure entre eux. Rien ne garantit qu’ils ne seront pas trois ou quatre, avec l’Allemagne, la France ou d’autres qui proposeraient leurs propres conditions aux Russes pour un accord séparé.
Plus les acteurs sont nombreux, plus leur position de négociation est faible. Le temps de conclure un accord avantageux est compté. D’autant qu’en l’absence d’accord, les Russes continuent d’avancer et de prendre par la force.
La guerre en Ukraine, immense tragédie pour l’Europe, reste aussi un jeu géostratégique. Dans ce jeu, il est crucial de ne pas se laisser emporter par les passions et de savoir en sortir à temps tout en restant gagnant. Celui qui vise des gains trop importants manquera le moment opportun et perdra la partie.


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