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Histoire du premier déclin français – Partie VII : La faillite démographique française

La France était la Chine de l’Europe sous Louis XIV, un européen sur quatre était alors Français. Nous comptions 20 millions d’habitants.

 

Du fait des guerres, des épidémies, d’une économie défaillante et des famines (voir l’article n° 2 de la série), la population chuta à 19 millions à la fin du règne du Roi-Soleil, et ce malgré un taux de natalité compris entre 4,5 et 5,5 enfants en moyenne par femme (taux qui varie selon les études des démographes).

Le taux de natalité français va rester sensiblement le même pendant la majorité du règne de Louis XV et la population totale augmentera jusqu’à 23 millions d’habitants vers 1750.

De la transition (ou plutôt catastrophe) démographique française

Jusqu’à récemment, il était de notoriété publique que la France avait entamé sa transition/catastrophe démographique bien avant ses voisins et concurrents européens. On plaçait généralement les débuts de cette funeste transition à la période de la Restauration qui suivit Napoléon. Il était alors commode d’accuser la Révolution, le Code civil, la déchristianisation et les règles d’héritage pour expliquer cette baisse de la natalité…

Pour rappel, une transition démographique est censée être caractérisée par une baisse de la natalité après une première baisse de la mortalité. Elle est ainsi caractéristique de la période de la révolution industrielle qui a vu les conditions matérielles et sanitaires s’améliorer de façon considérable.

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Visite à la nourrice
Jean-Honoré Fragonard, 1775

 

Selon les études du chercheur français Guillaume Blanc qui s’est penché en détail sur la question, nous découvrons que la transition démographique française a en fait commencé… dans les années 1760 ! C’est à dire un siècle avant tous nos voisins européens, avant la révolution industrielle et avant une quelconque chute de de la mortalité.

Pour le dire simplement : la France est le premier pays d’Europe à avoir arrêté de faire des enfants, et ceci sans aucune raison économico-sociale théoriquement admise et applicable à tous nos voisins.

Pendant que la natalité française baissait, celle de nos voisins augmentait. Pendant que leur mortalité diminuait grâce au progrès technique, le nombre de leurs naissances augmentait, et leur population totale explosait. À tel point que les pays avaient du mal à nourrir ces nouvelles masses d’habitants qui partaient donc pour les États-Unis, le Brésil ou l’Argentine. Des millions d’Allemands, d’Italiens, de Polonais et d’Irlandais émigraient ainsi vers le Nouveau Monde.

Guillaume Blanc a obtenu de ses recherches le graphique suivant. Bien qu’il ne soit pas tout à fait exact (c’est impossible compte tenu du manque de recensement précis à l’époque), il donne un ordre d’idée de l’ampleur du fossé démographique qui s’est creusé entre la France et l’Angleterre.

Les conséquences de cette catastrophe démographique

Il eût été normal et attendu que la France maintînt le même taux de natalité que sous Louis XIV et même l’augmentât comme celui de l’Angleterre au cours du XIXe siècle. Dans ce cas, on estime que la France contemporaine compterait entre 140 et 170 millions d’habitants.

Vous vous demandez que faire de 150 millions de français en métropole ? Nous aurions pu les envoyer coloniser la Nouvelle-France par exemple, ou nos nouveaux territoires en Inde. Si seulement la monarchie et Louis XV avaient été à la hauteur de leur temps et compris l’intérêt des colonies.

Que serait devenue l’Algérie si, au lieu d’accueillir un million de Pieds-Noirs en grande partie d’origine italienne et espagnole, la France y avait installé 10 ou 15 millions de Français ? Les populations autochtones, futurs Algériens, se seraient alors retrouvées en minorité démographique.

Ainsi, une bonne partie de l’Amérique, de l’Afrique du Nord et des Indes aurait pu être colonisée de façon véritablement efficace par la France. Pour rappel, le Canada est riche en gaz et en pétrole, comme l’Algérie. Nous aurions pu nous retrouver à la tête d’un grand empire énergétique.

Le Royaume-Uni put tirer des ressources commerciales immenses de l’empire qu’il constitua sur le dos de la France après la guerre de Sept Ans, à tel point qu’il put financer les guerres de l’Europe entière contre Napoléon pendant deux décennies. La bataille de Waterloo s’est peut-être jouée au siège de Pondichéry en 1761.

Toute la géopolitique contemporaine en aurait été profondément bouleversée. C’est peut-être la France qui serait devenue la seule hyperpuissance mondiale, et non les États-Unis. Ces derniers auraient-ils d’ailleurs vraiment pu se développer ?

Bref, la guerre de Sept Ans et la faillite démographique qui suivit eurent des conséquences immenses sur l’histoire universelle. Au lieu de régner et d’imposer son esprit sur le monde comme elle était appelée à le faire, la France resta certes une grande puissance, mais parmi toutes les autres.

Les raisons de cette catastrophe démographique

Bien que les raisons de cette faillite démographique restent obscures, il est tout de même nécessaire d’émettre des hypothèses sur cet événement socio-politique historique absolument inouïe.

Il est aisé de comprendre que la France du dernier tiers du règne de Louis XV fut atteinte d’une profonde démoralisation. Comme vous l’aurez remarqué, cette baisse démographique est concomitante à la fin de la guerre de Sept Ans. Nous pouvons faire l’hypothèse que les Français sortirent meurtris du conflit et qu’ils comprirent que le « grand projet mondial » de la France était enterré.

J’estime qu’il existe un lien profond et ontologique entre la France et l’idée de puissance. Une fois cette puissance reléguée, et dans un Occident alors en pleine ascension générale, la culture française (au sens spenglérien du terme) commença lentement à se figer en une forme morte.

Aux yeux d’Oswald Spengler, les grandes cultures évoluent en civilisations : leurs formes mortes, signes de leur décadence. Celles-ci se caractérisent notamment par l’effondrement de leur natalité.

Ainsi, tandis que la haute culture occidentale poursuivait son ascension, la France entamait déjà son déclin. Rien d’illogique à cela, si l’on considère qu’elle fut longtemps le premier État-nation d’Occident et par conséquent en avance sur ses voisins.

Bien sûr, dans un pays aussi vieux et à la culture aussi prodigieuse que celle de la France, le déclin prend du temps, des siècles même. Je pense qu’il commença véritablement à ce moment là, il y a deux siècles et demi.

S’il faut retenir une période pour le début de la décadence française, ce serait donc celle de la charnière 1750-1760, au cours de laquelle la France a perdu le monde pour le laisser à l’Angleterre, et où elle entama sa faillite démographique, dont elle ne se releva jamais.

On accusera les Lumières, l’individualisme et la déchristianisation pour cette baisse de la natalité. Cependant, les Lumières furent un mouvement européen : l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie furent également touchées par celles-ci, et pourtant leur natalité augmenta pendant encore un siècle. Les Lumières ne sont donc pas le facteur clé de cette faillite.

En outre, le règne de Louis XV fut, au-delà des multiples catastrophes géopolitiques, un règne très instable sur le plan intérieur. Norman Davies, historien britannique et spécialiste de l’Europe moderne, note ainsi : « Le règne de Louis XV fut marqué par une stagnation débilitante, caractérisée par une défaite coûteuse dans la guerre de Sept Ans, des affrontements incessants entre la Cour et les Parlements, et des querelles religieuses. »

Dans cette série d’articles, nous n’avons pas abordé les prolongements de la querelle janséniste au cours du XVIIIᵉ siècle, ni les affrontements entre la monarchie et les Parlements. Pourtant, ces conflits ont profondément empoisonné la vie publique française et contribué à fragiliser la monarchie tout au long du siècle.

La France de la fin du règne de Louis XV est ainsi fatiguée, et d’une certaine manière, elle ne s’en relèvera jamais.

De la guerre d’indépendance américaine à la Révolution

Louis XVI, poursuivant l’œuvre amorcée par Choiseul, avait saisi que la France devait se doter d’une puissante marine de guerre.

C’est ainsi que la Royale vit son budget plus que doubler entre 1774 et 1777, passant de 17 à 41 millions de livres, somme considérable. La formation, la discipline et l’organisation des équipages furent réorganisées. De nombreux bâtiments modernes furent lancés, tandis que les anciens, jusque-là délaissés, furent remis à niveau.

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Manœuvres navales à Toulon en 1777

 

C’est ainsi une marine française en pleine renaissance qui ira affronter la Royal Navy pendant la guerre d’indépendance américaine à partir de 1778.

Encore une fois, on ne peut qu’être dubitatif devant cette guerre. Si elle est considérée généralement comme la revanche de la guerre de Sept Ans, elle ne fut pourtant qu’assez décevante.

Ainsi, elle consista à armer et financer des révolutionnaires américains en pleine rébellion contre leur souverain. Vous me direz que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », et vous aurez raison. Cependant, suite au coup marketing de La Fayette, il fut décidé de ne pas en rester là et d’envoyer un corps expéditionnaire et la flotte en Amérique pour aider les insurgents. Ce sont donc une armée terrestre de 12 000 hommes ainsi qu’une flotte massive de 36 navires de guerre qui furent envoyées vaincre les anglais à Yorktown et Chesapeake, scellant la victoire franco-américaine.

Si l’expédition fut victorieuse, rien ne fut entrepris pour aller récupérer ne serait-ce que la baie du Saint-Laurent au Canada et nos Français abandonnés au joug anglais.

En Inde, Suffren mena une série de rudes batailles navales contre la Royal Navy. Son expédition visait explicitement à rétablir solidement la puissance française dans la région. Cependant, les combats ne furent pas conclusifs et se terminèrent sur un match nul.

La guerre, si elle rehaussa le prestige de la France, ne lui apporta aucun gain territorial. Elle contribua en revanche à la naissance des États-Unis d’Amérique, lesquels deviendront plus tard, avec le recul de l’histoire, peut-être son adversaire le plus redoutable. De plus, elle ruina une nouvelle fois notre pays. À la fin du conflit en 1783, la dette française s’élevait ainsi à plus de 3 milliards de livres tournois. Celle-ci augmentera jusqu’à 4 milliards de livres en 1788 du fait du chevauchement des emprunts et d’autres dépenses. Cette dette irremboursable conduira Louis XVI à convoquer les états généraux en vue de lever de nouveaux impôts. Comme tout le monde le sait, ces états généraux dégénèreront en Révolution…

 

Épilogue

Dans l’introduction du premier article de cette série, j’avais promis d’analyser les « les erreurs, les échecs et les fautes » que la France allait commettre aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, et qui finiraient par lui faire « perdre le monde ». Je pense avoir donné quelques arguments pertinents pour saisir cette longue série de fiascos qui allaient tant coûté à notre pays, et peut-être provoquer son « premier déclin », dont il ne se remit jamais véritablement.

En effet, cette série est une invitation à repenser la période qui a précédé la Révolution. Si on aime bien faire commencer le déclin de la France en 1789, je pense pour ma part qu’il lui est antérieur, et que la révolution n’est déjà qu’une conséquence plus qu’une cause.

C’est à cette période que la France perdit la promesse de régner sur un empire mondial dominant et donc d’imposer son esprit sur l’ère moderne. C’est à l’Angleterre puis aux États-Unis que revint ce privilège.

Elle déclina en termes relatifs, face à ses voisins anglo-saxons, allemands et russes qui ne faisaient que se renforcer. Elle déclina également en termes absolus, puisque sa population arrêta de faire des enfants comme auparavant.

À partir de ce déclin, la France ne cessa de trouver des palliatifs à cet empire mondial mort-né qui aurait dû être l’accomplissement de son histoire : droits de l’homme, empire colonial, guerre de Crimée pour le compte de l’Angleterre, guerres à mort contre l’Allemagne… Si elle maintint son statut de grande puissance, elle n’en était plus qu’une parmi d’autres, dépassée dans le monde par l’Angleterre puis les États-Unis, et en Europe par l’Allemagne et la Russie.

Si les Français tournent trop souvent en rond sur la décadence de leur pays, un regard neuf pourrait permettre de mieux en identifier ses racines et, par conséquent, de mieux la combattre, ouvrant ainsi la voie à une possible renaissance nationale.

Hugo Bruno

 

Les cinq premières parties

 
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11 commentaires

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  • fort interessant .merci. effectivement la démographie fait l’histoire / a a ce titre on demande souvent les causes des 2 guerres mondiales , qui ne sont qu’une conséquence logique du boom démographique allemand face a un empire britannique déclinant

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  • #3602537

    ouais ?

    ma cousine a 4 enfants,
    ma nièce, issue de ma cousine, en a aussi

    mon cousin, frère de ma cousine, aux dernières nouvelles en a 2

    le gentil couple sur mon palier, les voisins d’en face, très sympathiques
    ont une petite fille

    ah, oui : et tout le monde est Blanc, sans plus le revendiquer
    et tout ça dans le 93 et le 77

    ce message, juste pour témoigner

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  • Toujours cette idée fixe que la France doit être le phare de l’humanité, appelée à "imposer son esprit sur le monde " . Et pourquoi pas un peuple élu ?

     

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  • #3602543

    l’image d’illustration tout en haut, au début de l’article,
    c’est de Jean-Baptiste Greuze, non ?

    il y a toujours quelque chose de fade, d’affecté niaisement, chez Greuze

    vous allez me dire, ça change des scènes de tueries, tortures
    issues de la Bible

    c’est pour ça que j’apprécie tout particulièrement Nicolas Poussin
    chaque fois, il a su trouver un équilibre,
    et l’élever très haut, sans se la raconter

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  • ça doit être l’avance philosophique de la France qui a fait chuter la natalité avant les autres pays européens restés confits dans l’arriération religieuse protestante :

    La sexualité qui a créé l’espèce humaine, comme toutes les espèces, a donc créé la Pensée : la sexualité, la différence sexuelle reproductive et sélective est donc transcendante à la Pensée : elle ne peut pas vraiment être pensée.

    Or la philosophie s’affranchit de la transcendance, c’est sa position fondamentale. Du coup ça dévitalise la sexualité et la reproduction, ça devient un truc qui "est là", on a rien de bien profond à en dire, mais en tout cas ça n’est plus un impératif transcendant.

    Et comme gérer les femmes, avoir des gosses etc. c’est une charge énorme, sans l’impératif transcendant ça fait vraiment beaucoup à se faire chier sans raison bien claire, puisque personne ne comprend vraiment ce qu’est la sexualité.

    C’est pour ça qu’elle s’éffondre partout et c’est pourquoi ça a commencé en France au (tout petit) redémarrage de la philo à la dite renaissance.

     

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    • La Renaissance c’était avant cette chute de la natalité, qui a eu lieu dans tous les pays développés, même s’ils sont totalement nuls en philosophie. Donc ça me semble capillarotracté. On pourrait aussi dire l’inverse, que la philosophie nait dans une société quand elle a perdu sa vitalité et donc sa libido première. Mais bon je pense qu’il n’y a pas d’explication unique à des phénomènes comme ça.

  • #3602662

    C’est amusant. Je continue de vérifier le principe de corrélation inverse entre l’intelligence d’un article et celle du fil de commentaires.
    Ici c’est l’article qui est puissant.
    Bravo à l’auteur, c’est éclairant, c’est nouveau, ça mérite réflexion.
    Bref, il y a matière à pensée et rien que ça, ça fait du bien !

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  • Je ne comprends pas malgré deux croisades ratés, des conditions sanitaires et sociales catastrophique (la lepre était courante) la France de saint Louis était en fort mauvaise état et pourtant Philippe le Bel a vaincu trois fois la banque(lombards,usuriers juifs,templiers) qui avait profité des erreurs de son ancêtre.Il met la noblesse et les papistes au pas.
    Pour moi la noblesse sous Louis 14 devrait être analysée de plus près... Pourquoi il n y a pas eu du sursaut ?

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