Il s’agira ici d’étudier comment la France de Louis XV s’est retrouvée entraînée dans une guerre continentale qui ne la concernait pas.
« Des généraux de cabinet, avides d’argent, inexpérimentés et présomptueux, des ministres ignorants, jaloux ou mal intentionnés, des subalternes prodigues de leur sang sur un champ de bataille et rampants à la cour devant les distributeurs de grâces ; voilà les instruments que nous avions employés. »
Charles Pinot Duclos (1704-1772). Œuvres complètes de Duclos, volume VII
« C’est mon ouvrage. Je le crois bon. »
Louis XV, Lettre au comte de Broglie, 22 janvier 1757.br>Il parlait là de la nouvelle alliance avec l’Autriche
Du déclin français
Le but de cette série d’articles est d’étudier les causes profondes de la décadence française. Ma thèse est qu’il y a un lien ontologique entre la France et la puissance, et que notre pays n’a l’esprit clair que lorsqu’il domine. Vous verrez jusqu’où je vais vous emmener, mais notre déclin et notre démoralisation, qui sont les maîtres de toutes les folies françaises, n’ont pas commencé avec 1789, 1815 ou 1914, mais avant. Ces événements socio-politiques sont des conséquences plutôt que des causes.
La particularité politique française majeure est cette alliance fondatrice entre les Capétiens et l’Église. Pendant que la monarchie pontificale était en pleine ascension contre les pouvoirs civils pendant la réforme (ou révolution) grégorienne partout en Europe, celle-ci s’est entendue avec la dynastie capétienne. Alors que l’Allemagne était détruite pour cinq siècles par la lutte entre le sacerdoce et l’empire, et que Thomas Becket, l’archevêque de Cantorbéry [ou Canterbury], était assassiné en Angleterre, la monarchie française s’appuyait déjà sur le mystère du sacre royal, l’abbaye de Saint-Denis, l’abbé Suger et des sections entières d’évêques.
L’histoire de France est pour grande partie la rencontre entre ces deux pouvoirs, qui se sont alliés dans un projet de conquête, de puissance et d’intelligence. Une noblesse guerrière et vorace rencontrait une théocratie adossée à une idéologie-monde. Mission était donnée de se soutenir mutuellement, de la conquête de la Sicile par Charles d’Anjou, à la royauté sacrée de Louis IX, aux Croisades, jusqu’à l’alliance du trône et de l’autel avec Richelieu, Dubois, Bossuet, Fénelon… C’est ce projet de puissance et d’intelligence qui a fait la France et qui constitue son héritage, matrice de son excellence et… de sa verticalité parfois un peu trop prononcée…
La France, de par son assise terrestre, sa démographie et son ouverture maritime, avait tout pour devenir la puissance mondiale hégémonique de la modernité. Cependant, au moment où nous aurions dû imposer une Pax Gallia sur le monde, nous ratâmes le coche de façon dramatique.
La faillite de ce projet de domination politique et spirituel devenu mondial suite aux grandes découvertes constitue une des raisons profondes de la décadence et de la démoralisation françaises.
Également, c’est cet échec qui fut la matrice du monde moderne par la victoire totale de l’Angleterre et plus largement du monde anglo-saxon judéo-protestant concurrent, qui a pu imposer son esprit froid, violent, quantitatif et utilitariste partout sur le globe. Comme le rappelle Francis Cousin, l’histoire moderne universelle est en grande partie le fruit d’une « guerre de mille ans » entre la « mondialité française » et les « mondialité anglaise » et « américaine ».
Nous y reviendrons plus tard, mais la France n’a pas perdu que le Canada lors de la guerre de Sept Ans. Elle y a peut-être perdu une partie de son esprit.
La guerre de Sept Ans en Europe (1756-1763)
Bien avant 14-18, la guerre de Sept Ans fut le véritable premier conflit mondial et une boucherie comme seuls les Européens sont capables de les mener, où des armées de dizaines de milliers d’hommes disciplinés et bien coiffés se fusillent à bout portant sans broncher. Des navires de guerre lourdement armés en canons dernier cri s’affrontaient en Europe, en Amérique et en Inde. Les civils souffraient des dévastations, des pillages, des massacres et des nettoyages ethniques.
L’intérêt principal de cette série d’articles est d’étudier l’impact qu’a eu cette guerre sur la France au niveau mondial ; cependant, un petit détour sur les plaines lourdement ensanglantées d’Europe est nécessaire.
• L’Europe à la veille de la guerre
Comme dit dans l’article précédent, le traité d’Aix-la-Chapelle n’avait rien résolu aux problèmes européens et l’éclatement d’une nouvelle guerre n’était qu’une question de temps.
Pendant la guerre de succession d’Autriche, la France et la Prusse étaient alliées contre l’Angleterre et l’Autriche. Après la paix, les alliances restèrent telles quelles.
La dynastie hanovrienne qui était montée sur le trône en Angleterre en 1714 était également une petite puissance continentale par l’électorat de Hanovre, qui était donc en sa possession. Le pouvoir britannique thalassocratique était ainsi bien incapable de défendre Hanovre à terre contre la France et avait besoin d’une puissance continentale en capacité de le faire.
L’Autriche semblait affaiblie et peu capable d’être dominante en Europe centrale comme auparavant. L’Angleterre s’était donc rapprochée tout d’abord de la Russie, puissance émergente qui était inquiète de l’émergence de la Prusse.
Cette même Prusse de Frédéric II était donc à son tour très inquiète d’imaginer une Russie riche de 25 millions d’habitants et alliée de l’Angleterre l’attaquer par l’est.
C’est ainsi qu’on assista à un retournement des alliances en Europe. La Prusse entra en pourparlers avec l’Angleterre pour la détourner de la Russie et signa avec elle le traité de Westminster, par lequel elle s’engageait à défendre le Hanovre contre une somme d’argent substantielle. Elle lâchait ainsi la France en rase campagne qui, fait majeur, se rapprochait à son tour de l’Autriche, pourtant son ennemi multiséculaire.
Était donc signé le 1er mai 1756 le traité de Versailles qui consacrait l’alliance entre la France et l’Autriche, mettant fin à trois siècles d’affrontements mutuels. Le traité qui se voulait défensif allait entraîner une France alors en pleine guerre mondiale avec l’Angleterre dans une autre guerre totale en Europe centrale, et ce sans aucun intérêt pour elle.
Déjà en août 1756, un agent du département des Affaires étrangères, Jean-Louis Favier, écrivait un rapport nommé Doutes et questions sur la traité de Versailles du 1er mai 1756 entre le roi et l’impératrice-reine de Hongrie destiné au comte d’Argenson, secrétaire d’État de la Guerre. Edmond Dziembowski dans son ouvrage La Guerre de Sept Ans en fait un commentaire aussi pertinent qu’acerbe :
« Examinant les effets du traité […], il conclut non seulement en l’inutilité de l’alliance, mais en son caractère foncièrement néfaste. […] Avec la convention de neutralité, la perspective d’une conquête des Pays-Bas, très facile selon Favier, s’évanouit à jamais. Le traité d’alliance défensif s’avère lui aussi très dommageable aux intérêts français. Alors que, pour la France, “de tous les côtés, le risque d’être attaquée est presque nul”, ce même risque devient très important pour l’impératrice-reine, dont les États jouxtent ceux du roi de Prusse, de la maison de Bavière, ou du Turc. En conséquence, la France qui possède beaucoup moins d’ennemis potentiels ou avérés en Europe que l’Autriche, risque d’être entraînée dans des guerres qu’elle aurait pu éviter dans l’ancien système. »
Favier concluait son rapport sur le traité en soulignant « qu’il n’est pour la France d’aucune utilité contre l’Angleterre, et ne porte à celle-ci aucun préjudice. » Encore une fois, Louis XV était bien naïf.
De son côté, la Russie rejoignait la coalition franco-autrichienne contre la Prusse.
Ainsi, Frédéric II, croyant se sécuriser en abandonnant une France alors première puissance continentale d’Europe au bénéfice de l’Angleterre pour se protéger de la Russie, finissait par voir la France et la Russie se tourner contre lui… Le despote éclairé (l’était-il vraiment ?) de Prusse se soldait à l’Angleterre comme mercenaire et serait responsable des événements terribles qui allaient s’abattre sur sa nation.
• Le déclenchement des hostilités
C’est donc une Prusse paniquée par cette nouvelle coalition dévouée à sa ruine qui allait prendre l’initiative de la guerre. Frédéric II entra en Saxe par surprise le 29 août 1756 à la tête d’une armée de 70 000 hommes. Une autre armée commandée par le duc Ferdinand de Brunswick se dirigea quant à elle sur Leipzig. Le but de la campagne était de prendre possession de la Saxe, de mettre l’ensemble de ses moyens au service de la Prusse, et de mener une blitzkrieg contre l’Autriche afin de la soumettre avant que la France et la Russie n’aient le temps d’intervenir.
Après avoir envahi la Saxe et repoussé une armée autrichienne de secours à Lobovitz, l’armée prussienne prit ses quartiers d’hiver avant d’envahir la Bohème en 1757. Petit problème, l’armée autrichienne allait vaincre l’armée prussienne contre toute attente lors de la bataille de Kolin. Frédéric II dut donc renoncer à sa blitzkrieg et se replia sur la Silésie.
Conformément au traité de Versailles conclu avec les Autrichiens, une armée française de 100 000 hommes se dirigeait vers le cœur de l’Allemagne. Elle allait se séparer en deux, une première armée allant envahir l’électorat de Hanovre pour piquer l’Angleterre, et une seconde se dirigeant contre la Prusse.
Celle-ci était alors menacée d’invasion à l’ouest et au sud et donc en danger de mort. C’est ce bon Frédéric II qui allait sauver la situation en un mois.
Il parvint à vaincre une armée franco-autrichienne commandée par le maréchal de Soubise le 5 novembre à Rossbach à un contre deux. La performance de l’armée française sera particulièrement pitoyable pendant la bataille, si bien que « faire une Soubise » deviendra synonyme de transformer une situation avantageuse en fiasco total.
Le 5 décembre, il écrasait l’armée autrichienne à Leuthen, toujours à un contre deux. La Prusse était ainsi sauvée de l’invasion pour un temps.
• D’une France victorieuse jusqu’à celle… des fiascos
La seconde armée française dirigée par le maréchal d’Estrées se dirigeant bien lourdement et bien lentement vers le Hanovre allait parvenir à vaincre une armée anglo-hanovrienne à Hastenbeck en juillet 1757. La victoire sera poussive face à des forces adverses inférieures. Cependant, les armes françaises permettront tout de même d’obtenir la capitulation du Hanovre, ce qui devait être un atout majeur dans le jeu de Louis XV.
L’année précédente, une force française de 15 000 hommes commandée par le duc de Richelieu avait réussi à prendre l’île de Minorque aux Anglais, qui était avec Gibraltar un des fondements de la puissance anglaise en méditerranée. Au cours de la bataille, une escadre anglaise de secours n’avait pas réussi à percer le blocus organisé par la flotte française. Cette défaite sera un scandale en Angleterre et le chef de l’escadre l’amiral John Byng sera même fusillé à son retour…
Si la guerre avait plutôt bien commencé pour la France, c’est bien la bataille de Rossbach qui allait signaler la fin des temps de gloire pour la France.
En 1758, les troupes d’occupation françaises en Hanovre, alors en plein relâchement disciplinaire, furent chassées par une armée de mercenaires allemands soldés par l’Angleterre.
En 1759, c’est une nouvelle armée française de 80 000 hommes (ce qui est considérable) qui se dirigeait vers Hanovre. Alors que le pouvoir français entendait régler une bonne fois pour toute son compte à l’électorat avant d’attaquer la Prusse, son armée pachydermique fut une nouvelle fois vaincue à Minden contre des forces inférieures anglo-prussiennes et mercenaires… La défaite qui s’ensuivit eut un impact psychologique considérable dans les troupes et les élites françaises, et abaissa largement son prestige militaire.
Rebelote l’année suivante en 1760 où une armée française supérieure en nombre sera de nouveau défaite par les anglo-allemands…
À partir de ce moment et ce jusqu’à la fin de la guerre, la France va en partie abandonner l’Allemagne pour se concentrer sur un projet bien plus pertinent d’invasion de l’Angleterre. C’est le nouveau secrétaire d’État à la Guerre et à la Marine, le duc de Choiseul, qui réorientera les forces françaises contre elle, malheureusement bien trop tardivement alors que la guerre était déjà jouée à l’international…
• La Prusse au bord de la disparition
En 1758, Frédéric II dut faire face à l’invasion de la Prusse-Orientale par la Russie. Son avancée fut arrêtée par Frédéric lors de la bataille de Zorndorf, grande boucherie qui verra tuer ou blesser environ 35 000 hommes en une seule journée. Un officier prussien décrira comment « les corps des Russes recouvraient le champ de bataille, ils embrassaient leurs canons tandis qu’ils se faisaient sabrer, mais ne voulaient toujours pas battre en retraite ». Frédéric II déclarera après la bataille : « Il est plus simple de tuer des Russes que de gagner contre eux. »
Le siège de Colberg en Poméranie par la Russie sera également levé par les armées prussiennes.
La Prusse fut cependant battue la même année par l’Autriche à Hochkirch, à l’est de Dresde. Cette victoire ne fut toutefois pas exploitée par les Autrichiens.
Ainsi, si le sort des armes fut en demi-teinte en cette année 1759, la Prusse put tout de même respirer.
L’année 1759 verra la Prusse perdre la bataille de Maxen contre les Autrichiens et surtout celle de Kunersdorf contre une armée austro-russe. La route de Berlin était ouverte et Frédéric envisageait de se suicider, croyant que tout était perdu. Cependant, des difficultés de ravitaillement et des mésententes entre les Russes et les Autrichiens les empêcheront d’en finir avec le prince guerrier de la Baltique.
Frédéric restera sur la défensive jusqu’à la fin de la guerre, parant les coups comme il le pourra à l’ouest, à l’est et au sud. Il ne parviendra à maintenir son royaume qu’au prix d’une mobilisation quasi totale de sa population et du sang versé en masse par celle-ci. En 1760, un Prussien sur quatorze sera dans l’armée, contre un Français pour quatre-vingt-cinq, dans un pays qui fournissait déjà un effort guerrier considérable.
Environ 10 % de la population prussienne périra pendant cette longue guerre d’attrition. Le royaume verra son territoire devenir un immense champ de bataille. Il sera victime des pillages et de toutes les autres licences habituelles de la guerre, menés par des armées austro-russes chauffées à blanc.
Frédéric ne sera sauvé au bout du compte que par le « miracle de la maison de Brandebourg ». La tsarine Élisabeth mourra en 1762 et sera remplacée par son neveu Pierre III, un benêt admirateur de la Prusse qui signera immédiatement la paix avec son roi despote alors aux abois.
• La fin de la guerre en Europe
Une Autriche ruinée et seule face à la Prusse (la France étant en difficulté contre le Hanovre) n’aura d’autre choix que de demander une paix blanche. Elle ne récupérera pas la Silésie et Frédéric II n’annexera pas la Saxe en contrepartie. Si la guerre se termine par un match nul, le roi-philosophe y gagne un prestige immense de par sa résistance acharnée face à la France, l’Autriche et la Russie.
L’Autriche garde sa position intacte en Europe centrale mais doit renoncer à récupérer la riche province de Silésie. La Russie quant à elle s’affirme comme un acteur majeur du continent européen, ses armées ayant (déjà) marché jusqu’à Berlin.
La France aura eu quasiment tout faux en Europe. Elle se sera jetée corps et âme dans un conflit entre l’Autriche et la Prusse dans lequel elle n’avait aucun intérêt, y sacrifiant des fortunes et des vies françaises bien inutilement, et ses armées supérieures en nombre seront incapables d’envahir de façon définitive le pauvre électorat du Hanovre, défendu par une demi-armée anglaise et des mercenaires allemands.
Pendant qu’elle s’affairait à une guerre continentale sans grand intérêt pour elle, ses armées d’outre-mer étaient écrasées par la perfide Albion. La guerre de Sept Ans sera un traumatisme pour la France qui tombera de haut, perdant déjà le prestige accumulé par les générations précédentes.
Frédéric II écrira en 1768 à son sujet : « Je doute que la France reparaisse jamais avec la même splendeur et avec cet éclat qu’elle jeta du temps de Louis XIV ». « Cette nation la plus inconséquente et la plus étourdie a cédé le premier rang à l’Angleterre, nation aussi arrogante que haute ». « Que doit-on attendre des Princes qu’on tient renfermés comme dans une prison, et qui ne connaîtront jamais les hommes, faute de les avoir fréquentés. » Et enfin : « La légèreté, l’inapplication et une inconstance inhérente à cette nation l’empêchera de briller par les armes jusqu’au temps qu’il s’élève quelque esprit supérieur et capable des les rendre victorieux en dépit de leurs défauts. »
C’est un prince qui affronta directement les armées du roi sur le champ de bataille qui parle. Aussi n’était-il pas concerné par les batailles désastreuses menées en Amérique et en Inde par la France, qui furent autant le résultat des divagations stratégiques de Versailles que des erreurs impardonnables commises sur place.


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