Un point de votre conférence me semble mériter un examen plus attentif : l’usage que vous faites de la Chine comme exemple d’une grande civilisation qui se serait construite essentiellement sur une sagesse philosophique, sans véritable noyau de révélation.
L’hypothèse est intéressante. Mais elle suppose que les traditions chinoises les plus anciennes aient été examinées dans toute leur profondeur.
Or il existe tout un courant de recherches, relativement méconnu du grand public, qui propose une lecture sensiblement différente.
Ces travaux ne partent ni de la Chine confucéenne, ni de la Chine impériale, déjà héritières d’une longue histoire. Ils remontent aux documents les plus anciens dont nous disposons : le *Yijing*, les inscriptions oraculaires, les premiers caractères chinois, le nom primitif de *Shangdi*, les récits fondateurs de la création, de la faute, de la justification et d’une mémoire religieuse progressivement transformée au fil des siècles.
Que l’on adhère ou non à ces conclusions n’est pas ici la question.
La question est méthodologique.
Avant de faire de la Chine le contre-modèle du christianisme, ne faudrait-il pas commencer par interroger les textes qui ont façonné cette civilisation durant ses premiers siècles ?
Car si ces textes fondateurs conservent effectivement la mémoire d’un Dieu créateur, d’une rupture originelle, d’une espérance transmise et d’une compréhension du monde plus proche d’une révélation primitive qu’on ne l’imagine généralement, alors la comparaison mérite d’être profondément réexaminée.
Cette réflexion ne concerne d’ailleurs pas uniquement la Chine. Des recherches analogues sur les traditions amérindiennes aboutissent à une interrogation semblable : les peuples les plus éloignés ont-ils développé des systèmes religieux entièrement indépendants, ou conservent-ils les vestiges d’un héritage beaucoup plus ancien ?
On peut naturellement discuter ces travaux. Mais il est difficile de les passer sous silence lorsqu’ils portent précisément sur les civilisations invoquées pour étayer une démonstration.
Une comparaison historique ne se mesure pas seulement à l’étendue des connaissances mobilisées, mais aussi à la capacité d’intégrer les sources qui résistent au modèle proposé.
À défaut, le risque n’est plus de laisser les sources éclairer l’hypothèse, mais d’inviter les sources à confirmer une hypothèse déjà construite.
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