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« La cruauté était nécessaire » : le dialogue Staline-Eisenstein

Ivan le Terrible : c’est le titre du dernier film de Sergueï Eisenstein, sur une musique composée par Sergueï Prokofiev et mettant en scène Nikolaï Tcherkassov. Ayant survécu aux purges staliniennes, ce trio de talents exceptionnels avait dédié son travail créatif au service du Parti.

 

Ce projet — une initiative personnelle de Staline — avait vu ses réalisateurs choisis avec soin par Jdanov : Eisenstein et Tcherkassov avaient porté à l’écran Alexandre Nevski, un film réhabilitant le prince canonisé aux yeux du peuple soviétique après sa proscription durant la révolution bolchevique qui avait particulièrement plu au Politburo.

Tournée durant la Seconde Guerre mondiale, la première partie d’Ivan le Terrible sortit en 1945.

La troisième partie ne vit jamais le jour en raison du décès du réalisateur en 1948, et la deuxième partie ne fut diffusée qu’en 1958.

Parmi les obstacles qui l’empêchèrent d’exister, la censure fut le facteur le plus évident : chaque film étant minutieusement examiné avant sa sortie.

Cette surveillance intense a marqué toute l’ère stalinienne et s’est accentuée durant l’après-guerre. Dans le contexte de la guerre froide naissante, toutes les ressources, tant matérielles qu’immatérielles, étaient dirigées vers la militarisation et une rhétorique anti-occidentale, conformément à la doctrine Jdanov.

Dans le domaine cinématographique, cette situation a donné lieu à la période dite de la « malokartinie », caractérisée par une production de films considérablement réduite.

Durant la dernière décennie du règne de Staline, la production annuelle moyenne de films en URSS chuta — passant de 21 à seulement 7 films.

Chaque millimètre de pellicule était alors scruté par le Politburo, qui ordonnait les modifications nécessaires ou interdisait la distribution des films.

Même Eisenstein — maître pourtant incontesté du cinéma de propagande soviétique — n’était pas épargné par ces rigueurs.

Le 14 mai 1946, avec une grande déférence, il adressa une lettre personnelle à Staline, le priant de visionner le deuxième épisode et de donner son avis pour autoriser sa sortie.

Cette lettre aboutit à une rencontre le 26 février 1947 entre Staline, son ministre des Affaires étrangères Molotov et Jdanov d’une part, Eisenstein et l’acteur Nikolaï Tcherkassov d’autre part.

La retranscription de cette conversation de deux heures, basée sur les propos d’Eisenstein et de Tcherkassov, a été réalisée immédiatement après la rencontre par un ami personnel d’Eisenstein, l’écrivain et journaliste Boris Agapov.

Entre quelques considérations sur l’art et la politique mondiale de Staline, quelques ricanements de Jdanov et Molotov, le réalisateur et l’acteur sont soumis à la critique de leurs trois interlocuteurs.

Une chose, en particulier, a beaucoup déplu au dictateur soviétique et à ses lieutenants : Ivan le Terrible est dépeint comme cruel et paranoïaque — mais Eisenstein n’explique pas assez pourquoi. Dans ces notes, Agapov résume : « Molotov a dit que les répressions en général peuvent et doivent être montrées, mais qu’il est nécessaire de montrer pourquoi elles ont été faites et au nom de quoi. »

Dans une conversation où ils n’auront qu’un rôle de figuration seront faits les principaux arbitrages du film : la manière dont les personnages historiques doivent être incarnés ainsi que les scènes à inclure ou à couper.

Au-delà des mots, le malaise de la situation est rendu évident par un fait sidérant, qu’on apprend à la fin de la conversation : ni Eisenstein ni Tcherkassov n’ont vu leur film dans sa version finale au moment où ils s’en remettent au jugement de Staline.

Nous rendons ces notes accessibles à un public francophone en les traduisant depuis le russe et en les contextualisant, pour la première fois intégralement.

***

Le long échange est ici.

Staline commande le film en janvier 1941 à Sergei Eisenstein, le maître de l’ombre et de la lumière. L’image, 80 ans plus tard, est toujours d’une pureté incroyable. L’attaque allemande repoussera le tournage, et le film sortira en janvier 1945, Moscou étant libérée.

Ivan le Terrible (1941-1945)

 

Staline par Douguine

 
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16 commentaires

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  • #3573851

    Les films d’Eisenstein sont chiants comme la lune. Les décors sont somptueux, les acteurs posent bien, la qualité de la photo est excellente et avec ce budget pharaonique personne ne s’aviserait à regarder ce film une deuxième fois... Vous sortez de la salle avec l’envie de vous tuer, car même au Paradis Socialiste il n’y a pas d’échappatoire. Si vous passez votre âme par une meuleuse en or, vous y laissez vos dents comme il se doit. Elle doit bien rigoler madame Eisenstein d’avoir un mari si dépensier.
    On dit que les Russes ne rient pas dans les rues, bah, c’est qu’ils sortent du cinéma...
    Moi, quand je sors du cinema Netflix je me sens sale, abruti, perverti,et mon vocabulaire se résume à à 50 mots plus les borborygmes soit, mais j’ai été diverti, on s’est pas foutu du Peuple. Mais si je sors du cinéma d’un petit kolkoze fleuri proche de Minsk dans ces années là, je me dis, tout en pensant à Eisenstein, et à son bon compère Staline, que la nature est très belle, et qu’il vaut mieux se poser devant la steppe immense que de croiser ces monstres.
    Ce qui m’a étonné, ce sont les dialogues qui ont suivi ou l’on entend le Vodj parler de cinéma et surtout d’Histoire et là on se rend compte que le gars n avait pas étudié dans Fernand Nathan, qu’il connaissait bien son propre rôle, il avait bossé son sujet.

     

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    • #3573903

      Pourtant ce cinéma devrait être grandiose. Après tout, il est produit par le paradis terrestre, l’eldorado, le plus beau système jamais inventé, la patrie de l’humanité que le monde entier enviait. Comment le pays parfait pourrait-il se rater dans l’art cinématographique ?!

    • #3574047

      Maintenant pour clore le débat. Vous avez le choix. On est en 1933, vous allez travailler pour Hollywood ou avec Eisenstein. Vous allez vivre où ?
      Spaciba. Tout le reste c’est des conneries.

    • #3574136

      Guru, tu as quel âge ? ne pas sentir le souffle épique dans toute l’oeuvre d’Eisenstein c’est vraiment très étonnant, je n’y vois qu’un manque de culture et de repères. je suppose que tu n’apprécies pas non plus les grands westerns épiques ou les peplums hollywwodiens des années cinquante (dialogues culcul, idéologie yankee etc). moi qui ai 75 ans, netflix ne me divertit même pas, au contraire de toi je ne supporte pas la daube, question d’odeur. quand ça a un goût de pisse, ça a un goût de pisse.

    • #3574181

      Aah Paramesh, le grand ! Aucun gamin ne regarde plus les western, les Laurel et Hardy, et tout le cinéma Hollywoodien des années 40 et 50 passe à la trappe.. Pourtant ce sont des films qui ont façonné ma génération, celle qui ne tutoye pas. Aujourd’hui quand j’utilise l’i a elle me tutoye très vite, pour m’habituer à la vulgarité, à la soumission, ce que fait Netflix dans toute son horreur. Netflix que je ne regarde pas et que j’ai pris en exemple. Car tout le monde regarde Netflix. Même vous, car vous en avez les codes sociaux. Tutoyement, vulgarité...je ne relève pas votre vocabulaire, vous vous êtes êtes reconnu. Netflix fait de très bons films et d’excellentes séries tout le monde en convient mais les films d’Eisenstein, ..tant de moyens financiers, tant d’années de réalisation...(Staline qui n’y entend pas davantage que le réalisateur lui même parle de 11 années...)tout ce fatras, ces kilomètres de pelliculles...vous savez quelle est l’image qui me reste de ce film ? Les énormes canons, magnifiques, alignés, devant la ctadelle, et qui tirent des pétards d’anniversaire de bledards... voilà ce qui reste.
      Au revoir Monsieur Paramesh, si vous êtes un homme d’esprit, jfigurez vous que vous ne m’avez jamais écrit...Je suis avec un peu de mépris peut-être,

      Votre serviteur...
      Ps, ma dernière tirade est inspirée d’un classique Français, c’est la lettre d’une femme qui congédie ..saurez vous trouvez l’auteur ?

    • #3574207

      Netflix, à l’évidence, divertit, mais si se divertir c’est se taper une propagande grossière, systématique, sociétale en diable, vous n’êtes plus diverti mais crétinisé à souhait.

      Petits détails amusants en passant, à propos des films et séries pour les masses... Tous contiennent des séquences identiques systématiques :
      - la séquence "le héro prend une longue douche" (pour rappeler que les ricains sont des gens propres ?)
      - la séquence "le héro fait son jogging" (pour montrer qu’il est en forme et sain ?)
      - la séquence "course poursuite sans jamais avoir bobo" (pour rappeler que le héro yankee est un surhomme ?)
      - la séquence "je suis homo et c’est trop bien" (pour imposer la dose prescrite de nouvelles moeurs tellement chouettes ?)
      - la séquence "baise filmée de très près" (pour habituer les jeunes à la pornographie esthétisée ?)
      - la séquence "sadisme, plaies et sang" (pour habituer les cerveaux neufs à la banalisation de l’abject ?)
      - la séquence "la femme est plus intelligente que le mec lourdingue" (pour faire croire que la féminisation du monde c’est le nec plus ultra ?)
      - la séquence "mom loves you" (l’incontournable réplique censée rappeler que malgré l’horreur continue des scénarii, la bonté et l’amour sont là ?)

      Bref, le cinoche classique russe est à l’évidence plus lourd à suivre mais il dit le fond. Hollywood et ses imitations font dans la fureur, la cruauté, l’imbécilité et l’invraisemblable.

    • #3575745

      @ guru :

      toute votre démonstration repose sur le pilier plus que bancal du "vous avez le choix".

      Qui avait réellement le choix en U.R.S.S. ? Eisenstein a fait pour le mieux avec ce qu’il avait là ou il était au moment ou il y était.

      Par contre il y a une chose qui me turlupine : je n’ai pas compris ce qui vous fait préférer la valeur divertissante de la saleté, la perversion et l’abrutissement généré par Netflix par rapport à un film chiant avec des acteurs qui font bien leur métier, des décors somptueux, et une photo excellente.

      Peut-être le plaisir de la régression enfantine du caca-boudin ? ou une perversion masochiste ?
      Ou juste le plaisir de prétendre être diverti par de la merde pour le plaisir de contredire. Tout ça ressemble à une méchante petite branlette d’ego contrarié.

  • #3573865

    Prokofiev était parti aux USA mais il a fini par rentrer dans sa mère patrie au plus fort de la dictature. Il était aussi mathématicien. Avec Chostakovitch, c’est un des grands compositeurs de la période soviétique.
    Les pays communistes ont aussi donné de très grands interprètes qui n’étaient pas des sortes d’athlètes gonflés à toutes sortes de substances mais d’authentiques artistes.
    En Allemagne de l’Est, l’isolement du reste du monde a donné des orchestres symphoniques qui avaient gardé la grande tradition du 19ème siècle.
    De plus, tout esprit mercantile était absent contrairement aux formations occidentales.

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  • #3573875

    Comme la presse, soumise au milliardaire ou au dictateur, deux agents de censure, le cinéma reste voué à formater les cerveaux et fixer pour l’éternité une lecture partiale et partielle de l’Histoire. Il prépare le peuple à la dystopie qui s’en vient, le gavant des valeurs d’un occident moribond ou bien s’attache à promouvoir un système traditionnel que nul ne peut ni ne doit questionner. D’un côté comme de l’autre, les gueux n’ont pas leur mot à dire, l’information au sens large est surveillée, maîtrisée. Je sais que chez ER, katekon et moindre mal oblige, l’homme providentiel autoritaire arrive en tête des suffrages. Publirez-vous ce commentaire d’un lecteur assidu de vos articles qui partage nombre de vos analyses mais peine à choisir entre charybde et scylla - je désamorce par anticipation le "peine à jouir" qui pourrait fleurir comme au printemps la fleur sauvage, tout va très bien de ce côté-là

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  • #3573887

    "La cruauté était nécessaire"... Il paraît que c’est ce que dit Netanyahou !
    A ce propos, il aurait fallu demander à Ilia Ehrenburg, le propagandiste du régime de l’époque...

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  • #3573908
    Le 7 novembre 2025 à 09:41 par anonymous19

    Il n’y a que trois théories politiques : Un gouvernement omniprésent, un gouvernement limité et pas de gouvernement.

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  • #3574097
    Le 7 novembre 2025 à 21:42 par le cherusque farceur

    les yeux bleus de la révolution/brillent d’une cruauté nécessaire

    éluard (de mémoire)

     

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    • #3574215

      C’est marrant mais je ne vois pas beaucoup "d’yeux bleus" (cheveux blonds ?) à la tête de la révolution de 1917 et du régime judéo-bolchévique puis soviétique...
      Tenez le narratif pendant 3 générations (grands-parents, parents, enfants) et vous avez gagné presque définitivement... Aie, aie, aie !

  • #3574189

    "Les Américains ont bombardé l’industrie tchécoslovaque. C’est la ligne de conduite qu’ils ont suivie partout en Europe. Il était important pour eux de détruire l’industrie qui leur faisait concurrence. Ils ont bombardé avec goût !" dit Staline. Édifiant.

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  • #3574296
    Le 8 novembre 2025 à 18:17 par Chibreman

    Moi je dis que c’est pas avec Dolfi qu’il y aurait eu ce genre de dialogue surréaliste, voire lunaire...

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  • #3574653
    Le 9 novembre 2025 à 21:37 par Chibreman

    Ça ne vaut pas Leni Riefenstahl, quand même… ;-)

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