Ce qui suit n’est ni un reportage à visée sociologique sur une secte bien étrange ni un morceau d’apologétique chrétienne, mais quelques réflexions, entre choses vues et défense et illustration d’une vision du monde.
On dit d’emblée une banalité, que le temps du carême est le temps d’un retour sur soi, qui implique un examen et une forme de correction et d’abstinence. Ce lieu commun, conforme au catéchisme, peut amener une première réaction de surprise, en un sens légitime : pourquoi « un temps » de retour sur soi ? N’est-ce pas essentiel ? Essentiel au point que cela devrait être permanent autant que possible ? Et c’est là que le bât blesse, la clausule « autant que possible », trahit le remords d’avoir oublié le principe de réalité. Nous ne sommes pas des anges. La créature, avec sa grandeur et ses limitations, ses déterminations, a besoin de signes, de bornes, de béquilles et pourquoi pas de beauté pour faire cet effort.
Et c’est là que le rite intervient. Il rythme, il coupe, il ponctue le temps autrement étal et indifférent, distribué avec l’équanimité et la rigueur d’un fonctionnaire céleste. Le rite force et rompt cet état angoissant d’indifférence, d’égalité et de trivialité. Voici ce que peut faire comprendre l’entrée en carême.
L’anti-formalisme et ses limites
Pendant la cérémonie des Cendres, comme il peut arriver à tout un chacun lors d’une messe ou d’une célébration quelconque, notre esprit peut parfois vagabonder et on peut finir par se demander pourquoi on s’ennuie, pourquoi on s’inflige cela, les multiples agenouillements, outre la beauté (encore probable malgré tout) du lieu et des chants.
Comme de nombreux chrétiens qui se sont éloignés et sont retournés à la pratique non par remords, mais par acceptation d’une évidence, et qui ont dû conquérir leur foi dans une guerre de position avec les autres options métaphysiques ou anti-métaphysiques, nous sommes particulièrement sensibles à la dimension tragique du christianisme : la frêle arche qu’elle constitue derrière son appareil (de moins en moins, mais encore assez) imposant, son institution, ses pompes (même entachée de discrédit). Nous nous sommes abreuvés à la source paulinienne, augustinienne de la doctrine et nous avons été touchés par l’anti-formalisme, l’anti-littéralisme, (« la lettre tue, l’esprit vivifie » [1]), mais justement c’est un héritier de cette tradition, Blaise Pascal, qui nous offre une clé pour l’usage et la nécessité des formes et des cérémonies et nous met en garde contre leur rejet.
La cérémonie est intrinsèquement spectacle de beauté et de rigueur, délectation et contrainte. Pascal énonçait de façon abrupte : « Le respect est : Incommodez-vous » [2] pour le respect des hiérarchies mondaines [3]. Il développe : se contraindre à une station debout quand on pourrait être assis est marquer du respect devant ceux qui sont assis. Et donc plus précisément pour les cérémonies chrétiennes qui doivent engager la vie intérieure, ou du moins la disposer à advenir, il dit qu’il faut commencer par plier la carcasse : « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature » [4]. Nous ne sommes pas en-dessous des cérémonies, mais nous ne sommes pas non plus au-dessus, semble-t-il dire : « Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. » [5] Cette humilité s’appelle proprement la piété. Et elle se témoigne aussi en famille quand on conçoit encore la piété filiale.
Pascal dit ailleurs qu’il y a de la superstition à croire que la seule observation des cérémonies suffit à la vie intérieure et au salut mais aussi qu’il y a présomption et arrogance à croire pouvoir s’en affranchir : « C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre. » [6] C’est sur cette crête, à l’écart des écueils parallèles du confort cérémoniel et de la confiance en ses seules forces individuelles, que Pascal nous invite à figurer la voie droite, celle qui élève vraiment.
La cérémonie à laquelle on sacrifie est une incommodité pour le participant, un sacrifice, de temps et de confort, une marque de respect donc, un tribut, un token (pour les initiés au bitcoin), un signe de reconnaissance de cet ordre, des supériorités qu’on accepte, un symbole, à la fois signifiant en soi et ouvrant une perspective, la perspective d’un ordre ici-bas relié à l’ordre du monde. Cette hypothèse, parfaitement indémontrable, est le gage, la foi que l’on manifeste par la cérémonie.
Une forêt de symboles
La cérémonie est la plus vive image de la résistance à l’entropie qui envahit notre quotidien. À intervalle marqué, nous lui opposons l’ordre cérémoniel, la discipline des corps et, Dieu aidant, celle des âmes. Elle est le katechon, au sens propre, au sens de ce qui retient dans la chute, dans l’involution qui frappe toutes choses mortelles. Il y a bien un ordre de l’esprit, supérieur à celui des corps, mais le second doit permettre d’accéder au premier. Le dépasser, mais non le nier. Pourquoi la beauté, et non pas des cérémonies uniment tristes et laides ? Ou simplement une morale raisonnable sans appel au surnaturel. Pour cela simplement.
D’abord l’imposition des cendres, le prêtre marquant du signe de la croix le front des fidèles : signe de deuil et d’humiliation, rappel de la destinée humaine selon la chair (« car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière » [7]). On admet bien que les signes de la chose ne sont pas la chose mais ils en laissent une trace, indiquent une voie. D’où l’importance en histoire des religions des marques de la foi, comme en politique des marques de la souveraineté. Et dans la cérémonie, tout n’est que symbole, analogie. C’est-à-dire indication, manifestation ici-bas de promesses plus élevées, tension vers un but. On évoquait tantôt la piété filiale. L’analogie joue ici aussi entre le père charnel et le Père maître et créateur. L’un est une image ou une ombre de l’autre, ils se font mutuellement écho. Le sens du père concret s’enrichit au contact de l’infiniment grand comme il permet un accès, une sorte de familiarité avec Notre Père qui n’en épuise pas le sens. La nécessité de cette tension et d’une interprétation est le résultat, permet ce jeu vertueux de la lettre et de sa signification spirituelle, de la cérémonie et de sa finalité. Ce que comprennent très bien non seulement les chrétiens, catholiques ou orthodoxes, mais aussi les musulmans chiites. Un commerçant iranien me citait l’anecdote de son père qui était chef d’une tribu nomade du Nord. Alors qu’il était assis parmi les siens, ceux-ci lui demandent : « Khan, tu es riche et considéré ici. Pourquoi ne fais-tu pas le pèlerinage à La Mecque ? » Ils lui demandaient pourquoi il n’accomplissait l’un des commandements du croyant de l’islam. Sa réponse : « Mes amis, précisément, mon pèlerinage est ici, parmi vous. » La signification spirituelle du commandement lui semblait à l’évidence primer sa lettre.
Puis le prêtre monta en chaire. Et comme en écho à l’anecdote ci-dessus, il rappela dans son homélie que le sens du Carême, sa finalité, n’est pas l’ascèse. Que l’ascèse en elle-même est un simple moyen d’élévation, à proportionner à ses facultés, sa condition, son style de vie. Qu’elle se traduise par une forme ou une autre de jeûne, l’abstinence d’un aliment, ou le retrait d’un excès ou d’une habitude vaine ou orgueilleuse, qu’elle s’aide ou non des mortifications… Pascal écrivait encore : « Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l’inspiration. La religion chrétienne qui seule a la raison n’admet point pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration. Ce n’est pas qu’elle exclue la raison et la coutume, au contraire ; mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s’y confirmer par la coutume, mais s’offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet, ne evacuetur crux Christi [8]. » [9] Pour les ouailles qui l’auraient oublié, en dernière analyse, le christianisme n’est pas une orthopraxie ni une religion juridique, il renvoie le chrétien à son dialogue intérieur (« Aime et fais ce que tu veux. » [10]) dans lequel il peut être aidé par un directeur spirituel, ou précisément par l’office du prêtre en chaire. Oui, il y a bien des règles pratiques, mais elles sont une béquille, la loi est dans un rapport hiérarchique de subordination avec la grâce. Ou plutôt par la grâce, la volonté se confond avec la loi. Et puis tout ceci est une affaire non de subtilité, de ruse avec plus malin que soi, mais à la fin des fins une affaire entre soi et le bon Dieu, de pastorale intime, où l’entremise du prêtre, du directeur spirituel, de l’ami n’est qu’une aide au colloque intérieur.
Combien, dans cette foule nombreuse (nombreuse car les paroisses offrant une messe latine pour le mercredi des Cendres ne sont pas légion à Paris), nombreuse donc, mais aussi propre, digne, extrait sans doute représentatif d’une France discrète, ont conscience du tragique qui court, qui guette la civilisation ? Nous n’en savons rien. Ce qui est plus sûr, c’est que par leur geste, leur attitude, ils ne prêtent pas la main à l’œuvre de destruction en cours. Et que, à leur façon, ils résistent à l’entropie.
Sortie de l’église, retour dans un bus, dont le conducteur maghrébin de la RATP me regarde à deux fois. Je m’en ouvre à l’ami Lionel, de Colombie [11], qui commente : « Il sait pas ce que c’est. Il pense à un truc hindou. » Il m’avoue humblement aussi qu’il ne savait pas (culture Canal+, années 1980, christianisme zéro, etc…) avant que sa femme lui montre [12]. Qu’importe, il y a eu aussi un temps où on ne savait pas, et on ne sait pas encore grand-chose. Sinon que dans le monde des assassins directs et indirects du jeune Quentin Deranque et des réseaux de Jeffrey Epstein, l’existence de telles cérémonies est déjà un miracle et ce miracle est aussi une invitation à élever le niveau de conscience en soi et autour de soi.


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