L’avantage des élections municipales, du point de vue des électeurs, c’est la visibilité et le décompte des bulletins. Une élection municipale commence dans un bureau de vote et se termine en mairie, là où l’opposition peut surveiller le dépouillement. Il n’y a qu’un degré de liberté, mais les bulletins ne sont jamais perdus de vue.
Autrement, dès que les bulletins quittent la mairie, pour partir chez le préfet ou au centre, à l’Intérieur (de manière dématérialisée), c’est foutu : la chaîne de froid est rompue, tout est traficable. C’est pourquoi les municipales sont les seules élections démocratiques et honnêtes de notre grand et beau pays.
Cela n’empêche pas les magouilles entre candidats, mais ça, c’est le jeu politique : la politique, c’est la magouille. Faut que les pleurnichards se mettent ça bien dans le crâne, une fois pour toutes. Politique égale magouille, point à la ligne. C’est ce qu’explique ou tente de comprendre Pierre Cassen. Pourquoi Cassen ici ? Parce qu’il parle sans ambages des trois grâces en lice pour la mairie de Paris : Sarah, Rachida et Sophia. On dirait vraiment un casting écrit par des spécialistes de l’ingénierie sociale ! Comme si Paris devait forcément appartenir à une femme, sinon à un homosexuel...
En revanche les trois citées sont bien hétérosexuelles (enfin, y a une bi quand même).
Théoriquement, la méchante droitiste Sarah, créditée de 13 % au premier tour, devrait se désister pour la droitiste gentille Rachida, créditée de 26 % dans un sondage Elabe pour BFMTV-La Tribune Dimanche-Le Figaro (un sondage ça coûte cher, donc on se met à plusieurs pour payer), mais les choses ne sont pas aussi simples.
Cinq candidats peuvent rêver du deuxième tour (on n’écrit pas second car il peut y avoir un troisième tour) puisqu’ils dépassent les 10 % des suffrages exprimés. Emmanuel Grégoire, le socialiste, avec ses 32 % sera au deuxième, éventuellement avec Sophia (10 %) et Bournazel de Renaissance (12 %).
Que les non-Parisiens (on les appelle les provinciaux) ne se lamentent pas, les élections (dans les grandes villes) sont corrélées : un candidat X d’un parti P1 pourra dealer avec un candidat Y d’un parti P2 un report de voix de Y à X dans une ville, tandis que dans une autre, ce sera l’inverse. On cède donc une ville où on n’est pas major de promo contre une ville où on a toutes les chances de gagner la mairie. C’est du Monopoly. On appelle ça de la tambouille, c’est plus précis et moins connoté que magouille. La série Canal+ Baron noir, inspirée par Julien Dray, l’homme des basses œuvres du PS avant qu’il ne passe chez Sarkozy, raconte tout ça de l’intérieur.
Cela se passe ainsi entre toutes les grandes villes, les plus de 100 000 habitants. Quant aux très grandes villes, on n’en parle même pas : ça tambouille tard dans la nuit, ça passe des nuits blanches entre états-majors, ça deale, ça achète, ça vend, ça crie, ça hurle, ça menace, c’est la realpolitik démocratique. Personnellement, ça ne nous gêne pas. C’est comme ça qu’on a eu la peau de Manuel Valls lors de la primaire des gauches en janvier 2017 : on a tous voté pour Hamon, et Manu est allé pleurer sur son destin présidentiel, malgré tout ses sacrifices pour le lobby.
On ne va pas rentrer dans les détails de toutes les tambouilles entre états-majors, mais un article nous a surpris par sa clarté politico-sociologique. Il émane du Monde et de Brice Teinturier, le délégué de l’institut Ipsos BVA. Comme on est dans le cœur du réacteur mainstream, faut pas s’étonner que l’enveloppe soit bien-pensante, ici anti-LFI au possible : ils n’arrêtent pas de rappeler que « 71 % des Français considèrent que LFI est “dangereuse pour la démocratie”... ». Une fois qu’on jette la coque, le fruit est mangeable.
On va faire un petit résumé sans IA, car 1, ça se voit ; 2, ça laisse passer des choses intéressantes ; et 3, ça évite de lire, donc d’assimiler. Et sachez une chose, vous qui utilisez l’IA de manière intensive : si on ne lit plus, on ne nourrit plus sa mémoire, qui garde tout et sait recracher tout.
L’aspect sociologique : en dessous de 30 000 habitants, les Français sont pour la stabilité, c’est-à-dire qu’ils ne veulent pas trop changer de maire. Ils y sont attachés et trouvent, poule ou œuf, que son bilan est globalement bon. De plus, dans leur vote, c’est l’aspect local qui compte (à 75 %), beaucoup plus que l’aspect national.
C’est dans les villes de plus de 100 000 habitants que l’élection se nationalise, et quitte sa logique locale : le rôle de l’étiquette, comme l’écrit Brice, passe devant celui de la politique locale. On vote pour un parti plus que pour une personnalité. De plus, les maires de ces grandes villes sont durement critiqués, plus sur leur couleur politique que sur leur réelle gestion. Le respect de l’édile existe encore dans les villes de moins de 30 000 habitants, à l’échelle humaine, dirons-nous.
Quand on a travaillé un peu dans les sondages, on comprend une chose : c’est que les gens ne choisissent pas. Ce sont leurs déterminismes qui choisissent pour eux. Un ouvrier de 34 ans habitant en Haute-Loire, marié et père de deux enfants, votera d’une certaine façon, aisément calculable, avec une faible marge d’erreur, par le sondeur. La bourgeoise culturelle célibataire de 46 ans du centre-ville, on sait tous qu’elle votera à gauche, écolo ou socialo. Si elle gagne mal sa vie, genre employée dans un service public, elle votera LFI. Tout est écrit. Les corrections sont minimes.
Viennent là-dessus les chocs intérieurs et extérieurs, qui bouleversent les logiques inscrites dans le marbre : les attentats de 2015-2016 ont été organisés pour briser la gauche en deux factions claires, irréconciliables, la sioniste et l’antisioniste, l’islamophobe et l’antiraciste. Les guerres actuelles de l’axe israélo-américain tendent à repolariser les votes : beaucoup de ceux qui votaient RN pour son souverainisme pourront voter LFI pour sa critique des guerres impériales, même si ça reste un parti gauchiste. Tout dépend du domaine où chacun place son essentiel, le déterminant du vote. Il n’y en a pas 36.
Ce sont ces décrochages et mouvements de blocs qui font évoluer la sociologie du camembert français, plus que les personnalités ou les programmes (dont tout le monde se fout puisque les candidats mythonnent). Il reste la notion de rejet : Hidalgo à Paris, qui a souillé la ville, ou Doucet à Lyon, qui a administré au profit d’une minorité. Ces deux maires ont contribué à ériger un barrage d’automobilistes, de commerçants, de souverainistes, de catholiques, de contribuables surtaxés et d’anti-LGBT. Ça fait du monde, mine de rien.


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