Au milieu du grand branle-bas de combat des nouveaux médias, pendant la structuration accélérée du secteur de la e-information, Off Investigation a réalisé une percée assez remarquée. Cela vient du pedigree de son directeur, Jean-Baptiste Rivoire, issu de l’écurie Canal+. Quoi, un mainstream qui vient manger chez les dissidents ? Et il faudrait partager ?
Il décrit chez Thinkerview la réduction de la fenêtre de liberté éditoriale du Canal historique au Canal Bolloré. La maison cryptée est passée en dix ans de gauche à droite. Alors que l’invité possède une érudition politico-médiatique certaine, un fil clair et sourcé, l’intervieweur montre, par ses interventions, qu’il n’est pas toujours au niveau.
Vous nous connaissez, dans le genre critique, on est assez naïfs, on dit ce qu’on pense : quand c’est bien, c’est bien ; quand c’est pas bien, c’est pas bien. Mais on se place toujours d’un point de vue moral – on dit déontologique dans le métier –, pas personnel, ou subjectif.
L’AFC Creil, le fameux club de « l’accueil, du partage, du respect », sans distinction « d’origine, de couleur et de religion ». Ça va Mamadou-Rachid, t’inquiète pas on a compris. pic.twitter.com/HFYlLVREmC
— Monsieur X (@MisterX75116) May 10, 2026
On peut par exemple, même si on diffère sur les causes, reconnaître qu’un Sautarel a raison sur le lynchage de Quentin ou de Mattheo (le petit footballeur tabassé par cinq racailles du club de Creil), que Panamza fait du bon boulot sur le dossier Charlie ou l’affaire Richard Berry, même quand il nous crache à la gueule. L’info avant tout : le reste, ce sont des bisbilles. On rappelle encore une fois qu’au XIXe, les journaux se tapaient dessus à coups d’éditos et de pamphlets autrement plus violents.
Il n’y a pas trente-six vérités, il y en a une, et si elle est impossible à atteindre, elle reste difficile à découvrir. Tout l’objet de l’investigation, cette partie prestigieuse du journalisme, consiste à l’approcher, sachant qu’on n’aura jamais la totalité. C’est l’honnêteté dans l’approche, ce processus informationnel, qui fait le journaliste, et qui le différencie du propagandiste, ou du vulgaire agent, qui lui peut se permettre de mentir (Jaku, Devers, BHL, Barbier, Lechypre, Marty). C’est pourquoi les nouveaux journalistes ne sont pas journalistes à l’origine : ils sont honnêtes, et bosseurs.
Bolloré et l’écrasement des Guignols
Ceci étant posé, passons à l’entretien. Nous ne ferons pas de verbatim, car 135 minutes, c’est long. Mais il y a des passages notables, qui montrent le décalage entre l’interviewé et l’intervieweur.
Sky à 20’20 : « j’peux m’faire l’avocat du diable ? C’est c’que j’fais à chaque fois. Euh, Canal, un peu, c’était un peu la gab’gie, non ? La coke, euh, les grandes chambres euh, Cannes, et vas-y que machin. »
Sky de Thinkerview emmerde Rivoire en n’exigeant « que des faits » alors qu’il ignore visiblement ce qu’est une enquête. L’enquêteur fait un travail de recomposition du réel, de type archéologique, avec inévitablement plein de trous, donc des risques de chute. On travaille sur des hypothèses et des probabilités pour livrer un récit qui tient la route, avec un but annexe : éviter d’être par la suite contredit par le bombardement de faits qu’on appelle grossièrement l’actu.
Au milieu de ce bombardement de faits, on isole ceux qui mènent à une révélation ou une découverte. Une fois publiée, l’enquête doit résister au bombardement quotidien des faits qui la concernent, qui arrivent dans sa sphère cognitive. À ce moment-là, on peut juger de sa validité, sachant qu’on ne pourra jamais accéder à la vérité, seul Dieu le peut, puisqu’il est Vérité. Une fois l’interprétation du réel établie, en l’occurrence, pour le cas de Rivoire, le processus de prise de pouvoir de Bolloré dans Canal+, on attend l’épreuve des faits. Si la théorie tient la route, les faits viendront la valider, plutôt que la détruire. C’est la solidité du travail en amont qui garantit la durée de vie d’une information ou d’une révélation. Dans les médias mainstream, la télé par exemple, cette information est quasi mort-née. Sa durée de vie n’excède généralement pas 24 heures. C’est pourquoi il y a un JT par jour...
L’enquête est un travail à la fois de précision et d’équilibrisme. Il s’agit de recomposer un récit crédible, un tableau clair, à partir d’éléments parcellaires. On avance avec prudence – en général on vérifie une thèse, une intuition – et on apprend à ne pas tomber dans l’affirmation simplette, rapide, rassurante. On évolue dans une zone d’inconfort permanente qui ne peut que rapporter des ennuis dans tous les domaines : juridique (on a affaire aux huissiers, puis au juge), médiatique évidemment (la concurrence pas d’accord, parfois acharnée), politique (on est rejeté dans l’enceinte du cordon sanitaire), économique (une enquête c’est long, compliqué, et ça n’aboutit pas toujours), policier (ça vous surveille, vous met la pression en bas de chez vous, parfois chez vous)...
Si Sky de Thinkerview titille Rivoire, c’est pour la bonne cause, celle de l’info. De plus, il a droit à des invités prestigieux, et il les choisit dans les deux camps, ce qui dénote une bonne ouverture d’esprit. Cela lui a été reproché par les habituels chasseurs de complots, mais c’est pour nous un bon point. Ne pas avoir peur des agents du Système est une marque de courage. Après, avoir un pied dans le mainstream et un pied dans le non-mainstream, un dans la lumière et un dans l’obscurité, c’est un travail d’équilibriste.
Ce qu’on peut lire comme conneries sur le Wikipédia de Thinkerview !
Selon France Info, les personnes interviewées ont parfois un certain penchant pour les pensées « contestataires ». Dans Libération le journaliste Olivier Cyran classe la chaîne YouTube à l’extrême droite, considérant que mettre sur le même plan des personnalités d’extrême droite avec d’autres rendaient l’extrême droite gagnante, ce que Thinkerview conteste, considérant l’extrême gauche plus agressive à son encontre que l’extrême droite sur les réseaux sociaux. Plusieurs comptes les critiquant sur ce point ou les accusant de complotisme ont été bloqués sur Twitter et menacés de poursuites.
À cet égard, Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, affirme : « Même s’il invite parfois des invités intéressants, on sent qu’il y a une culture complotico-compatible, qu’on est dans la culture du caché ». Selon lui, des invités comme Michel Collon, Étienne Chouard, Kémi Séba ou Juan Branco « participent de cette mouvance complotiste » et Thinkerview « contribue à banaliser la parole de ces gens-là, qui n’élèvent pas le débat. Il leur donne une légitimité, une caution évidente et accroît leur audience ».


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