François Hollande et le Brexit

Publié le : dimanche 26 juin 2016
Commentaires : 15
Nombre de vues : 14 706
0 vote

François Hollande a fait le vendredi 24 une déclaration consécutive au vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne [1], ce que l’on appelle le Brexit. Cette déclaration est importante car elle révèle, par ce qu’elle dit mais surtout ce qu’elle ne dit pas, l’imaginaire de la construction européenne de notre Président et, au delà, de l’élite politique.

 

Quand l’émotion remplace la politique

François Hollande commence par dramatiser l’événement, et le présente comme une cause de souffrance avérée ou potentielle. Il se situe donc sur le terrain de l’émotion. On le constate dès la seconde phrase : « C’est un choix douloureux et je le regrette profondément pour le Royaume-Uni et pour l’Europe ». De même place-t-il la question des relations entre la France et la Grande-Bretagne sur le terrain de l’amitié : « La France pour elle-même et pour la Grande-Bretagne continuera à travailler avec ce grand pays ami, auquel l’Histoire et la géographie nous unissent par tant de liens, sur le plan économique, humain, culturel… ». D’emblée la question de ce référendum est ici dépolitisée. On est dans le monde des affects et pas dans celui de l’analyse, dans celui des sentiments et non celui des intérêts politiques. Ceci est révélateur de l’approche que François Hollande à d’un tel événement. Ceci lui permet d’esquiver la question du « pourquoi » de ce dit événement, et donc, par conséquence, les remises en causes qu’il implique. Ou, plus exactement, après avoir situé le débat sur le plan émotionnel, de dénaturer le nécessaire bilan de l’Union européenne.

À cet égard, une phrase est marquante : « … la décision britannique exige aussi de prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte ». Le début de cette phrase donne le sentiment, voire l’illusion, que l’heure du bilan est arrivée. La seconde proposition de cette même phrase enterre cela. En effet on parle des « insuffisances du fonctionnement », ce qui implique que le problème posé est uniquement de mise en pratique (le « fonctionnement »), mais surtout on parle de « la perte de confiance des peuples dans le projet qu’elle porte », ce qui revient à dire que l’on est sur un problème de pédagogie et non un problème d’options politiques. Or, un projet peut être bien expliqué, bien mis en pratique, et par ailleurs critiquable. Dans l’imaginaire profondément européiste de François Hollande il ne peut s’agir d’une remise en cause du projet. C’est pourtant de cela même dont il est question avec le Brexit. Les britanniques ne se sont pas prononcés « contre » l’Europe, et les déclarations de Boris Johnson sur ce point l’attestent [2]. C’est bien une remise en cause du projet fédéral qui est mené, en catimini, par l’Union européenne à travers l’Union Économique et Monétaire (vulgo : la zone Euro) qui est mis en cause. Mais cela, admettre que c’est cette partie du projet qui a motivé une remise en cause de l’Union européenne par les britanniques [3], c’est visiblement trop pour l’estomac, à vrai dire bien délicat, de notre Président.

 

Un profond déni des réalités

Évidemment, cela se traduit dans la réaction de François Hollande, dans ce qu’il entend proposer à l’UE pour répondre au Brexit. L’ordre des priorités est, lui aussi, révélateur : «  La France sera donc à l’initiative pour que l’Europe se concentre sur l’essentiel : la sécurité et la défense de notre continent pour protéger nos frontières et pour préserver la paix face aux menaces ; l’investissement pour la croissance et pour l’emploi pour mettre en œuvre des politiques industrielles dans le domaine des nouvelles technologies et de la transition énergétique ; l’harmonisation fiscale et sociale pour donner à nos économies des règles et à nos concitoyens des garanties ; enfin le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique ». Notons que, quand il est question de sécurité, François Hollande ne parle que de l’Europe alors que, concrètement, ce sont les États qui ont en charge cette sécurité. Il affecte de croire qu’il existe une politique de sécurité européenne alors qu’il n’y a, au mieux, qu’une coordination entre les États. La formule adéquate aurait du être que l’Union européenne devait se recentrer sur la coordination des politiques de sécurité et de défense des États. Le glissement auquel il se livre n’est pas seulement faux ; il traduit la constitution d’un monde imaginaire, dominé par l’idée fédérale, dans l’esprit de François Hollande.

Mais, surtout, ces priorités ne correspondent pas à celles qui ont été exprimées dans le débat sur le Brexit et que l’on retrouve dans divers sondages au sujet de l’UE. Le problème central aujourd’hui est celui de la démocratie en Europe. D’ailleurs, l’argument le plus fort des partisans du Brexit a bien été celui du rétablissement de la démocratie. Or, ce point arrive en dernier (la « gouvernance démocratique » ), venant juste après la zone Euro. Cet ordre de présentation est important. Pour François Hollande il n’est pas question de toucher à l’Euro. Au mieux faut-il le « renforcer », alors que les conséquences politiques de la mise en œuvre de la monnaie unique ont été premières dans les réactions des britanniques qui se sont sentis floués par le « fédéralisme furtif » mis en œuvre par l’UE.

François Hollande, en réalité, n’entend pas remettre en cause la stratégie de « fédéralisme furtif » menée par l’UE depuis maintenant près de 20 ans. Or, c’est très précisément cet aspect là du projet politique de l’UE qui est mis en cause, et sous des formes très diverses, par le vote des britanniques mais aussi par les différents soulèvements contre l’austérité et contre cette idée de retirer aux parlements nationaux le droit final de contrôle sur la politique économique et budgétaire. En fait, François Hollande fait mine de prendre conscience que quelque chose ne va pas dans l’UE, mais c’est pour – en réalité – proposer la poursuite et l’approfondissement, du même projet politique qui a été rejeté par les électeurs britanniques.

Ce déni des réalités et cette radicalisation dans la posture fédérale trahit une incapacité profonde à tirer la leçon des différents événements et un refus radical, on pourrait même dire congénital, à procéder à la moindre remise en cause. C’est un phénomène qui s’apparente à une clôture psychologique qui caractérise les grandes psychoses. Elle annonce un approfondissement de la rupture entre les peuples et les élites européistes, une rupture qui pourrait avoir des conséquences tragiques dans un proche futur.

Retrouvez Jacques Sapir sur E&R :

Valls, la démission ou la crise

La manifestation du 23 juin aura finalement lieu : c’est une victoire contre l’entêtement malsain du gouvernement, contre sa dérive autoritaire et anti-démocratique. C’est une victoire de la liberté d’expression. Mais son parcours – de la Bastille à l’Arsenal et retour – accumule les risques de heurts violents avec la police. La décision prise par le préfet de police est donc grosse de risques. Le (...)

Désigner l’ennemi (Réflexions sur "l’islamisme")

Les tragiques attentats d‘Orlando et de Magnanville relancent le débat sur « l’islamisme ». Au-delà de la haine contre des homosexuels ou des policiers, s’exprime une certaine idéologie. Il faut l’identifier clairement si l’on veut pouvoir la combattre. Mais identifier veut dire aussi préciser. Rien n’est pire qu’une mauvaise définition qui soit désigne un faux ennemi soit permette à cet ennemi de (...)

Jacques Sapir : "L’Europe peut vivoter encore trois ans"

Intervention de Jacques Sapir, économiste, spécialiste des questions monétaires, lors de la conférence organisée par la Fondation pour une Europe des Nations et des Libertés (FENL), à Paris le 14 mai 2016, autour du sujet « La stratégie économique de l’Union européenne est-elle viable ? »
15 commentaires
Alerter

AVERTISSEMENT !

Eu égard au climat délétère actuel, nous ne validerons plus aucun commentaire ne respectant pas de manière stricte la charte E&R :

  • Aucun message à caractère raciste ou contrevenant à la loi
  • Aucun appel à la violence ou à la haine, ni d'insultes
  • Commentaire rédigé en bon français et sans fautes d'orthographe

Quoi qu'il advienne, les modérateurs n'auront en aucune manière à justifier leurs décisions.

Tous les commentaires appartiennent à leurs auteurs respectifs et ne sauraient engager la responsabilité de l'association Egalité & Réconciliation ou ses représentants.

Suivre les commentaires sur cet article
Le 26 juin 2016 à 13:44 par Josée
#1496620

La France a vraiment aux commandes la crème de la crème des abrutis et des vendus. Il est triste de constater que cette bande de minus habens contrôlent la destiné d’un peuple à l’histoire millénaire et que ce dernier laisse faire sans réagir.

Le 26 juin 2016 à 19:17 par VORONINE
#1496837

La FRANCE finira par s’en tirer, 2000ans d’histoire sont là pour prouver que l’on a raison de croire en elle ....Et puis, des vendus et des abrutis, elle en a déjà eu à sa tete :CHARLES VI....CHARLES IX....CHARLES X....

Le 26 juin 2016 à 13:45 par ducegabbana
#1496621

Sapir est de gauche et vote PS, alors pour moi il ne vaut rien.

Le 26 juin 2016 à 20:48 par Eric
#1496894

Sapir voterait PS ? Qu’en savez-vous ? Perso, j’en doute plus que fortement, c’est moins que l’on puisse dire. Vous avez dû rater quelques épisodes, du moins il faut l’espérer, sans quoi c’est encore plus grave qu’il n’y parait. En tous les cas, je ne l’ai jamais lu ou entendu tenir des propos aussi peu fins que votre commentaire qui lui ne vaut clairement rien pour reprendre vos termes.

Le 26 juin 2016 à 13:47 par lloll
#1496622

pareil que draghi. ce sont des fanatiques.

ils vont faire dans le "double down"

Le 26 juin 2016 à 18:37 par Drago
#1496799

Je peux vous le dire. Dans 50 ans on continuera à chercher les "pro-UE"... comme on a cherché les Collabos.

Le 26 juin 2016 à 14:25 par Eddie
#1496653

La cause principale de notre asservissement à des politiciens dictateurs est l’obéissance aveugle des 2/3 des français, et des autres peuples, à une quelconque autorité comme démontrée par l’expérience d’obéissance du psychologue Stanley Milgram. Il a démontré qu’une quelconque population était composée d’environ 66% d’obéissants et de croyants à n’importe quelles autorités (médias, politiciens, religieux…), d’environ 24% de moins obéissants mais pouvant quant même obéir et de seulement 10% de réfractaires à toute autorité. Actuellement environ 70% des français votent servilement pour le parti LRPS qui a conduit la France au désastre, à la faillite, au déclin et environ 30% votent pour des candidats alternatifs qui au final n’ont aucun poids décisionnaire. Voyez aux européennes où les pro-UE ont fait environ 70% et donc décident à 100%, aux dernières régionales où le parti LRPS a également fait environ 70% et ont obtenu 100% des régions. Veuillez également noter le « syndrome breton » des français : ils élisent des politiciens professionnels incompétents et véreux, puis ils descendent dans la rue pour manifester contre ces politiciens qu’ils ont élus, puis aux nouvelles élections ils réélisent ces mêmes politiciens pourris avec des scores très honorables, puis ils redescendent dans la rue pour manifester de nouveau contre ces politiciens veules qu’ils viennent pourtant récemment d’élire triomphalement !!! De plus le bourrage de crâne des médias aux ordres ne ciblent que ces obéissants ultra majoritaires. Ce sont ces obéissants qui gagnent toutes les élections depuis des décennies et qui gagneront également toutes les suivantes. Ce scénario suicidaire prendrait fin seulement en cas d’effondrement économique mondial, qui nous pend au nez, qui verrait tout le monde dépouillé de leur argent par les banques, s’en suivrait très rapidement la vraie guerre civile ultra violente induite par le début de la famine généralisée.

Le 27 juin 2016 à 02:47 par Godwin
#1497070

La conclusion, c’est surtout que la démocratie est essentiellement un leurre ; le méta-politique est une vrai possibilité pour acquérir de l’influence sur la marche des événements.

Le 26 juin 2016 à 14:31 par dudule
#1496658

Ben alors, moi qui croyais que c’était l’antisémitisme qui était la plus grande préoccupation de Hollande.

Le 26 juin 2016 à 19:22 par VORONINE
#1496842

HOLLANDE ne s’intéresse qu’à une seule chose : sa réelection ! tout le reste n’est que du flan , il s’en fout. Il est si bien dans le palais de la pute de LOUIS XV...à sa place !

Le 26 juin 2016 à 17:23 par listener
#1496757

"Fédéralisme furtif" est une excellente expression. Espérons que bientôt on n’aura pas à parler "d’empire furtif" ! De Hohenzollern furtifs, de Habsbourg furtifs. “” Mais furtif parce que l’Europe à quelque chose à cacher. Et c’est sa haine des peuples européens qu’elle tient de la culture politique américaine. C’est gens là ne nous aiment pas ! Voilà ! Si nous ne sommes là, c’est pour cette seule raison. Les peuples commencent à comprendre qu’ils ne sont pas aimés par ceux qui les gouvernent furtivement..

Le 27 juin 2016 à 10:10 par Guillaume
#1497170

Vous humanisez la situation. En ce bas monde il n’y a pas de place pour les sentiments. Qu’ils veulent fondre les états entre eux c’est évident mais nous ne sommes rien d’important à leurs yeux, tout au plus des statistiques, des pourcentages. Comme en parle Pierre Hillard, sur l’amitié franco-allemande et comme le dit Hollande maintenant sur nos "amis" britanniques, cela n’existe pas. Il n y’a que des intérêts et des conflits d’Intérêts discutés dans les hautes sphères. Eux ils jouent au "Monopoly" et nous à "call of duty", pour prendre une image de geek.

Le 26 juin 2016 à 19:00 par PAS
#1496816

L’homme qui va niquer en scooter (enlève t-il son casque ?) n’a pas été affecté très longtemps. On le voit bondir de son siège tout joyeux avec son collier quand les bleus marquent un but. La farce du brexit, il la préfère dans les pintades.

Le 26 juin 2016 à 19:14 par insoumis de la dissidense
#1496835

Quatre réflexions à la suite de cette excellente analyse :

Qui a dit que le Royaume désormais désuni était le « grand pays ami » de la France ? Notre "Président par erreur" devrait réviser (oh quel vilain mot lol !) son Histoire de France mais pas celle de Nathan ou de Michelet.

Tout problème de « pédagogie » soulevé par le système signifie simplement que leurs mensonges et méthodes d’enfumage n’ont pas été performantes. Comme dans les pièces de Feydeau ou de Labiche les explications emberlificotées ne fonctionnent qu’un temps avant que la vérité éclate dans le dernier acte. Mais en se qui nous concerne j’ai bien peur que cette vérité ne s’accompagne pas d’un grand éclat de rire général, encore moins d’un rappel :) Avez-vous confiance en un menteur manifeste ?

Quant à la « défense de notre continent » j’aurais envie de demander au Presquesident de la Ripoublique si sa petite taille lui permet de voir jusqu’à l’Oural, voire même au-delà de cette limite tant géologique que géographique.

Incapacité à traiter le problème du Brexit comme il se devrait mais pas incapacité à régurgiter les éléments de langage imposés par ses commanditaires.

Le 26 juin 2016 à 22:29 par k120
#1496960

Brexit, lors de la fête de la Saint Jean

Saint Jean salue ce qui peut sembler être un obstacle ou entrave aujourd’hui mais qui peut se révéler être une « bénédiction déguisée » demain.