L’enseignement constant de l’Église catholique
Les Écritures contiennent plusieurs textes qui condamnent clairement le prêt à intérêt : De 23.19 ; De 15.9 ; Ex 22.25 ; Lé 25.35-37 ; Éz 18.8 ; Éz 13.7 ; Éz 22.12 ; Mt 21.12 ; Mc 11.15-19.
Avant la Révélation du Nouveau Testament, Aristote est celui qui donne les principes communs de l’ordre naturel. Il analyse le prêt à intérêt : « Mais, comme nous l’avons dit, l’art d’acquérir la richesse est de deux espèces : l’une est sa forme mercantile, et l’autre une dépendance de l’économie domestique ; cette dernière forme est nécessaire et louable, tandis que l’autre repose sur l’échange et donne prise à de justes critiques (car elle n’a rien de naturel, elle est le résultat d’échanges réciproques) : dans ces conditions, ce qu’on déteste avec le plus de raison, c’est la pratique du prêt à intérêt parce que le gain qu’on en retire provient de la monnaie elle-même et ne répond plus à la fin qui a présidé la création. Car la monnaie a été inventée en vue de l’échange, tandis que l’intérêt multiplie la quantité de monnaie elle-même. C’est même là l’origine du mot “intérêt” : car les êtres engendrés ressemblent à leurs parents, et l’intérêt est une monnaie née d’une monnaie. Par conséquent, cette dernière façon de gagner de l’argent est de toutes la plus contraire à la nature. » (Politique, livre I, 10, traduction par J. Tricot).
Aristote condamnait lui aussi le prêt à intérêt : l’argent, n’étant pas une chose vivante, ne pouvait donner naissance à d’autre argent : L’argent ne fait pas de petits, disait-il. De plus, les pères de l’Église, depuis les temps les plus anciens, ont toujours dénoncé sans équivoque l’usure.
Saint Léon (vers 450) : « Le profit usuraire de l’argent, c’est la mort de l’âme. » Saint Ambroise dit aussi : « Qu’est-ce que le prêt à intérêt, sinon tuer un homme ? » Saint Jean Chrysostome : « Rien n’est plus honteux, ni plus cruel que l’usure. » Saint Léon : « C’est une avarice injuste et insolente que celle qui se flatte de rendre service au prochain alors qu’elle le trompe... Celui-là jouira du repos éternel qui entre autres règles d’une conduite pieuse n’aura pas prêté son argent à usure... tandis que celui qui s’enrichit au détriment d’autrui, mérite en retour la peine éternelle. »
Saint Thomas d’Aquin (illustration ci-dessus), docteur commun de l’Église catholique, dans sa Somme théologique (IIa-IIae, qu. 78), résume l’enseignement de l’Église sur le prêt à intérêt : « Il est écrit dans le livre de l’Exode (22.24) : “Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu ne l’accableras pas d’intérêts.” Recevoir un intérêt pour l’usage de l’argent prêté est de soi injuste, car c’est faire payer ce qui n’existe pas ; ce qui constitue évidemment une inégalité contraire à la justice... c’est en quoi consiste l’usure. Et comme l’on est tenu de restituer les biens acquis injustement, de même l’on est tenu de restituer l’argent reçu à titre d’intérêt. »
Commentant le passage sur la parabole des talents (Mt 25.14-30 et Lu 19.12-27), qui, à première vue, semble justifier l’intérêt : « Serviteur mauvais... tu aurais dû placer mon argent à la banque, et à mon retour, j’aurais retiré mon argent avec les intérêts », saint Thomas d’Aquin écrit : « Les intérêts dont parle l’Évangile doivent s’entendre dans un sens métaphorique ; ils désignent le surcroît de biens spirituels exigé par Dieu, qui veut que nous fassions toujours un meilleur usage des biens qu’il nous a confiés, mais c’est pour notre avantage et non pour le sien. » Ce texte de l’Évangile ne peut donc en aucun cas justifier l’intérêt puisque, dit saint Thomas, on ne peut fonder un argument sur des expressions métaphoriques.
Un autre texte sujet à interprétation est celui de De 23.20-21 : « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt, ni pour un prêt d’argent, ni pour du grain, ni pour autre chose. Tu ne pourras recevoir d’intérêt que d’un étranger. »
Saint Thomas explique : « Il était interdit aux Juifs de toucher un intérêt de la part de “leurs frères”, c’est-à-dire des autres Juifs ; ce qui donne à entendre que percevoir l’intérêt d’un prêt, de quelque homme qu’on le reçoive, est mal, absolument parlant. Nous devons, en effet, regarder tout homme “comme notre prochain et notre frère” surtout d’après la loi évangélique qui doit régler l’humanité. Aussi le Psalmiste, parlant du juste, dit-il sans restriction : “Il ne prête pas son argent à intérêt” (14.4), et Ézéchiel (18.17) : “Il ne pratique pas l’usure, et ne prend pas d’intérêts.” »
Si les Juifs étaient autorisés à recevoir un intérêt de la part des étrangers, dit saint Thomas, c’était une tolérance pour éviter un plus grand mal, de peur qu’ils ne perçussent des intérêts sur les Juifs eux-mêmes, adorateurs du vrai Dieu. Saint Ambroise, commentant le même texte (« Tu pourras prêter à intérêt aux étrangers »), voit dans le mot « étrangers » le sens d’« ennemis » et conclut : « À celui auquel tu désires légitimement nuire, à celui contre lequel tu prends justement les armes, à celui-là tu peux à bon droit prendre des intérêts. » Saint Thomas admettra la poena conventionalis : indemnité si l’échéance n’est pas respectée. « Le débiteur qui retient l’argent de son créancier au-delà du terme fixé lui fait tort… On fait tort à son prochain en l’empêchant de recueillir ce qu’il avait l’espoir légitime de posséder. Et alors la compensation n’a pas à se fonder sur l’égalité, parce qu’une possession future ne vaut pas une possession actuelle » (Somme théologique : IIa-IIae).
Le docteur commun admet aussi le damnum emergens et lucrum cessans : deux préjudices causés au créancier (perte – impôts – et gain empêché) à rembourser selon saint Thomas d’Aquin : « Dans son contrat avec l’emprunteur, le prêteur peut, sans aucun péché, stipuler une indemnité à verser pour le préjudice qu’il subit en se privant de ce qui était en sa possession ; ce n’est pas là vendre l’usage de l’argent mais recevoir un dédommagement. »
En 1311, au concile de Vienne, le pape Clément V a déclaré nulle et vaine toute la législation civile (positive) en faveur de l’usure, et « si quelqu’un tombe dans cette erreur d’oser audacieusement affirmer que ce n’est pas un péché que de faire l’usure, nous décrétons qu’il sera puni comme hérétique et nous ordonnons à tous les ordinaires et inquisiteurs de procéder vigoureusement contre tous ceux qui seront soupçonnés de cette hérésie ».
Le 1er novembre 1745, le pape Benoît XIV publiait l’encyclique Vix Pervenit, adressée aux évêques italiens, au sujet des contrats, où l’usure, ou prêt à intérêt, est clairement condamnée. Le philosophe économique écossais Adam Smith (1723-1790) consacre un chapitre de La Richesse des Nations au taux d’intérêt (II, 4) en distinguant intérêt et usure (taux trop élevé). Il estime par ailleurs que par l’usure le capital est au risque de l’emprunteur qui est comme l’assureur de celui qui prête. Chez Smith, c’est finalement celui qui a besoin qui devient l’assureur de celui qui possède. K. Marx (1818-1883) a aussi étudié le taux d’intérêt (Capital, III). L’analyse économique marxiste observe que le système de crédit permet à des groupes privés de s’enrichir sans travailler à la sueur de leur front et même sans participer aux échanges économiques légitimes. On voit ainsi des plus-values s’accumuler sur des individus qui se contentent de jeux d’écritures. Boukharine (1888-1938) les nommera les parasites.
Le 29 juillet 1836, le pape Grégoire XVI étendait cette encyclique à l’Église universelle. Il y est écrit : « L’espèce de péché qu’on appelle usure, et qui réside dans le contrat de prêt, consiste en ce qu’une personne, s’autorisant du prêt même, qui par sa nature demande qu’on rende seulement autant qu’on a reçu, exige qu’on lui rende plus qu’on a reçu et soutient conséquemment qu’il lui est dû, en plus du capital, quelque profit, en considération du prêt même. C’est pour cette raison que tout profit de cette sorte qui excède le capital est illicite et usuraire. »
Et certes, pour ne pas encourir cette note infamante, il ne servirait à rien de dire que ce profit n’est pas excessif, mais modéré ; qu’il n’est pas grand, mais petit... En effet, la loi du prêt a nécessairement pour objet l’égalité entre ce qui a été donné et ce qui a été rendu... Par conséquent, si une personne quelconque reçoit plus qu’elle n’a donné, elle sera tenue à restituer pour satisfaire au devoir que lui impose la justice dite commutative...
En 1891, le pape Léon XIII écrivait dans son encyclique Rerum Novarum : « Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l’Église, elle n’a cessé d’être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain, et d’une insatiable cupidité... »
L’enseignement constant de l’Église sur le sujet est donc très clair. Et en dépit de la constance du magistère dans le sens contraire, la pratique a fait tellement de chemin que, pour ne pas perdre dans la concurrence endiablée autour de la fécondité de l’argent, tout le monde aujourd’hui est entraîné dans cette structure de péché comme s’il était naturel pour l’argent de faire des petits. L’Église n’a pas fondamentalement modifié son enseignement, mais des compromissions successives font qu’il lui est devenu impossible d’en exiger l’application.
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