"Il n’y a jamais de crises financières, mais des choix politiques"

Entretien avec Jean-François Gayraud à propos de la "guerre financière"

Publié le : lundi 1er août 2016
Commentaires : 1
Nombre de vues : 11 723
Source : les-crises.fr
45 votes

Jean-François Gayraud vient de publier L’art de la guerre financière (Odile Jacob). Il répond aux questions de Pierre Verluise, directeur de Diploweb.com. Un propos qui rompt avec la « petite musique » habituelle à propos des activités financières et de l’endettement public.

 

Pierre Verluise : Comment définissez-vous la finance et la guerre financière ? Quelles sont les représentations fausses à ce propos ?

Jean-François Gayraud : Depuis les années 1980, la finance occupe une place centrale dans le fonctionnement des sociétés contemporaines. Sa position de surplomb par rapport aux échanges économiques et aux classes politiques font que cette matière ne peut plus être analysée simplement avec la focale de la « science économique », surtout orthodoxe. Derrière la technicité se dissimulent des enjeux politiques et des luttes de pouvoir majeurs. Le diagnostic demeure incomplet et biaisé tant que la perspective « économiste », positiviste et néoclassique, est privilégiée. Car ce qui se trame, au sens de la dramaturgie, relève de la Politique. Ainsi, fondamentalement, il n’y a jamais de crises financières, mais des choix politiques ayant des conséquences financières. Rechercher les seules explications techniques et ignorer les racines politiques, consiste à privilégier des causes immédiates et à s’aveugler sur les causes premières. Depuis la mise en œuvre des politiques de dérégulation, d’abord aux États-Unis puis en Europe, la finance est devenue un phénomène de pouvoir, avec de véritables puissances, en partie autonomes poursuivant des objectifs propres. La dérégulation a sorti le génie de la lampe : depuis, la haute finance s’est émancipée au détriment des États et des peuples. De là, le concept de guerre ne relève pas de la métaphore facile mais d’une claire prise en compte des véritables enjeux imposés par la domination inédite de la finance depuis les années 1980. Comprenons bien ce qui se joue : des puissances financières développent des formes d’hostilité en direction des États et des peuples ; telle est la signification exacte du concept de guerre. Il faut avoir une conception réductrice de la guerre, donc de l’hostilité, pour ne l’envisager que sous le seul angle des affrontements militaires. Ce serait oublier que l’hostilité a toujours revêtu dans l’histoire des formes diverses : certes militaire mais aussi politique, culturelle, économique ou finalement financière. Par ailleurs, cette hostilité est en partie criminelle quand on prend en compte deux dimensions. D’abord, les fraudes gigantesques, souvent systématiques et parfois à effet systémique, dont la finance se rend coupable. Ensuite les conséquences destructrices sur les populations de ses actions.

L’idéologie néolibérale est évidement rétive à toute analyse en termes d’hostilité puisque son projet tente de faire accroire que le « doux commerce » cher à Montesquieu (1689-1755) est le pacificateur ultime. Les libéraux veulent imposer l’idée que la concurrence, et non l’hostilité, est la solution ultime. Ainsi que le montrent Julien Freund et auparavant Carl Schmitt, la doxa libérale tente de dépolitiser les rapports sociaux et internationaux afin de conférer au dieu Marché la fonction d’arbitre suprême.

Ce point acquis, la question de l’hostilité conduit ensuite vers le véritable questionnement, sous-jacent : qui est l’ennemi ? Car les vraies guerres – et non ces guerres métaphysiques telles « la guerre à la drogue, à la pauvreté ou au terrorisme », toutes celles déclenchées à partir d’une idée vague –, impliquent des ennemis réels, donc situés géographiquement et historiquement. La désignation de l’ennemi relève d’un choix politique permettant de discerner ce qui est dangereux voire mortel. Ce nominalisme n’est pas neutre, bien au contraire : c’est fondamentalement un acte de souveraineté.

 

Pourquoi parler de « grandes migrations » à propos de la guerre financière ?

La mobilité est l’une des grandes tactiques de l’art militaire. Or la guerre financière, ainsi que je le démontre dans mon livre, s’appuie sur une quadruple migration : des capitaux, des élites, des dettes et des responsabilités. Ces phénomènes migratoires sont une clef d’explication importante pour comprendre la puissance des institutions financières qui mènent de véritables « guerre de mouvement ».

 

Le crime financier est-il puni à la hauteur de ses conséquences ?

Globalement, les crimes financiers majeurs sont impunis. Ou lorsqu’ils le sont, c’est de manière imparfaite car trop souvent dans un cadre transactionnel, ainsi que les Américains nous ont habitué à la faire avec leurs dispositifs de plea bargaining et de deffered prosecution. Les sanctions sont alors principalement financières. Elles peuvent donc être socialisées et elles fonctionnent de fait comme de simples taxes sur la fraude. Comme elles ne touchent que rarement à titre personnel les banquiers, l’incitation à la récidive est gravée dans le marbre. Les raisons de cette impunité sont multiples. Derrière les nombreuses explications conjoncturelles et techniques, il y a une causalité politique unique. Les grands crimes financiers sont des crimes engageant les élites, et non les classes modestes de la société. Les politiciens ne sont donc pas a priori incités à organiser la poursuite d’individus appartenant au même monde qu’eux ou finançant leurs campagnes. Il est par ailleurs aisé de nier l’existence de ces crimes, tant les obstacles sont évidents à leur émergence : caractérisation intellectuelle subtile, définition juridique complexe, invisibilité matérielle fréquente, et administration de la preuve souvent diabolique.

Lire l’intégralité de l’entretien sur les-crises.fr

La guerre pour les financiers, voir sur E&R :

Hillary Clinton, candidate favorite des marchés financiers américains

Mettre un dollar dans la fente pour un sourire
Alors que les deux conventions d’investiture sont passées, le match entre la démocrate Hillary Clinton et le républicain Donald Trump peut commencer. Mais quel candidat à la Maison Blanche a la préférence des traders ? Si Donald Trump a beau avoir sa propre tour en plein cœur de Wall Street, le candidat républicain est loin d’être le favori des marchés financiers. « Je pense qu’Hillary Clinton (...)

Jacques de Larosière, ancien du FMI : "Les marchés financiers sont les maîtres"

Rebelle ou cynique ?
Jacques de Larosière, auteur de 50 ans de crises financières (éd. Odile Jacob), était le vendredi 10 juin 2016 l’invité de la matinale des Échos, sur France Télévisions. Né en 1929, l’année de la plus grande crise financière, Jacques de Larosière a ensuite vécu au plus près les grandes déflagrations économiques, de la fin du système de Bretton Woods à la chute du bloc soviétique. Il a été successivement (...)

Qui se cache derrière Hillary Clinton ?

Israël et Wall Street
Le plouto-sionisme est le mariage à trois de la ploutocratie, du sionisme d’extrême-droite et de la candidate à la présidentielle américaine Hillary Clinton, une criminelle qui a une série de guerres à son actif, une raciste et une servante zélée de Wall Street. Où donc ce ménage-à-trois mortel va-t-il nous conduire ? La réponse est qu’un groupe de donateurs richissimes, entièrement dévoués à la cause de (...)
1 commentaire
Alerter

AVERTISSEMENT !

Eu égard au climat délétère actuel, nous ne validerons plus aucun commentaire ne respectant pas de manière stricte la charte E&R :

  • Aucun message à caractère raciste ou contrevenant à la loi
  • Aucun appel à la violence ou à la haine, ni d'insultes
  • Commentaire rédigé en bon français et sans fautes d'orthographe

Quoi qu'il advienne, les modérateurs n'auront en aucune manière à justifier leurs décisions.

Tous les commentaires appartiennent à leurs auteurs respectifs et ne sauraient engager la responsabilité de l'association Egalité & Réconciliation ou ses représentants.

Suivre les commentaires sur cet article
Le 1er août 2016 à 22:52 par amejidonc
#1525806

Le titre ne pourrait etre mieux choisi, effectivement derriere la vaste majorité des drames economiques se trouvent des décisions politiques. C’était vrai avant la revolution, ca l’est encore aujourd’hui, dans un pays organisé, il n’y a pas de famine sans voleur de nourriture.