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Machiavel et le combat politique, vus par James Burnham

Le politologue américain James Burnham (1905-1987) s’est d’abord fait connaître par son livre The Managerial Revolution, publié en 1941 (traduit sous le titre L’Ère des organisateurs). On dit que ce livre, qui anticipe la bureaucratisation tyrannique des sociétés modernes, inspira à George Orwell son livre 1984. Dans The Suicide of the West (1964), Burnham dressa un réquisitoire dévastateur, et tout aussi prémonitoire, contre l’hypocrisie du Parti démocrate qui fait de l’utopie une arme redoutable de manipulation des masses et de destruction de l’identité nationale. C’est Raymond Aron qui a fait connaître Burnham en France dans sa collection « Liberté de l’esprit » chez Calmann-Lévy. Burnham est encore très lu par les républicains américains, qui découvrent chez lui une critique avant l’heure contre le wokisme démocrate. Certes Burnham n’est pas un penseur subversif ; le fait qu’il soit aussi apprécié, voire revendiqué par les néoconservateurs (Burnham est, comme Irving Kristol, un ancien trotskiste converti au libéralisme) doit nous mettre sur nos gardes, tout comme le fait qu’il ait été décoré par Ronald Reagan quatre ans avant sa mort.

 

Néanmoins, sa lecture est enrichissante. Je l’ai découvert récemment à travers son livre The Machiavellians : Defenders of Freedom, paru en 1943 et traduit en français en 1949. Ce livre, complété par quelques autres lectures, m’a fait changé d’avis sur Machiavel, que je connaissais surtout à travers l’interprétation très particulière de Leo Strauss, mais qui s’avère en réalité moins « machiavélique » qu’on le dit. Plus encore, ce livre m’a ouvert une nouvelle perspective sur le combat politique, une perspective qui d’ailleurs résonne avec le message de Lucien Cerise dans sa récente conférence :

« Quand on est déjà engagé dans le conflit, ce qui est notre cas, tout doit être subordonné à une seule priorité : comment gagner le rapport de force ? L’ennemi considère aujourd’hui que tous les coups sont permis. Cela signifie que la ruse est permise, pour camoufler que tous les coups sont permis. C’est pourquoi l’ennemi avance derrière un paravent institutionnel, bureaucratique et technocratique qui lui confère une apparence de légitimité et de légalité. Il faut donc se placer à ce niveau également et ne pas hésiter à utiliser la ruse pour soutenir le rapport de force à armes égales dans ce champs institutionnel. Le pouvoir nous ment. Il faut donc mentir au pouvoir, mais dissimuler le mensonge. Il faut changer de paradigme : l’objectif de la politique n’est pas de respecter des valeurs, mais de gagner un rapport de force. […] Aucune morale, aucune éthique ne doivent nous inhiber pour gagner le rapport de force. Nous devons être par-delà le bien et le mal. Nous devons évaluer notre action à l’aune de sa valeur concrète et pratique pour battre l’ennemi. »

« La fin justifie les moyens. » Cette maxime que l’on prête souvent à Machiavel se comprend dans un contexte de guerre. Or « quand Machiavel écrivait Le Prince, l’Italie du XVe siècle ressemblait à la Syrie du XXIe siècle », commente un auteur.

La version originale en anglais du livre de Burnham est disponible sur archive.org, mais la version française, Les Machiavéliens, est introuvable. C’est pourquoi j’ai voulu ici reproduire, sous forme abrégée, la seconde partie, qui traite spécifiquement de Machiavel. J’ai omis la plupart des citations de Machiavel, par lesquelles Burnham illustre son analyse, car elles sont d’un accès plus difficile (Machiavel écrivait il y a bientôt cinq siècles).

Je dois d’abord dire un mot de la première partie, dans laquelle Burnham fait une analyse critique du traité De Monarchia de Dante Alighieri, écrit vers 1310. Burnham utilise cet exemple pour illustrer sa thèse selon laquelle les traités politiques qui prétendent exposer un idéal de société visent, de manière délibérée ou inconsciente de la part de leurs auteurs, un tout autre but, qui est de servir de propagande à un camp politique contre un autre. La « thèse formelle » de Dante, qui est la défense de la monarchie impériale sur la base de principes abstraits, est l’habillage d’un « sens réel », qui est la défense du parti gibelin dans une guerre qui a déchiré la ville de Florence et forcé Dante à l’exil. Burnham voit donc le traité de Dante comme précurseur de la rhétorique des démocrates : « Les mythes, les fantômes, les abstractions idéalistes changent de nom et de forme, mais la méthode ne varie pas. » Je ne suis pas certain que Burnham fasse justice à Dante dans cette partie, mais il est nécessaire de connaître le sens de sa critique pour comprendre les allusions à Dante dans la partie suivante, où il va contraster la limpidité et le réalisme de Machiavel avec la duplicité et l’utopie qu’il prête à Dante.

Disons un mot sur les autres auteurs présentés par Burnham comme « machiavéliens » – d’une manière peut-être abusive, car aucun de ces auteurs ne se réclame de Machiavel. Le premier est l’Italien Gaetano Mosca (1858-1941), auteur d’un livre sur « la classe dirigeante » (non traduit en français, mais disponible en anglais sur archive.org), qui part du principe que dans toute société, seule une petite minorité, unie par un même esprit de classe, dirige une majorité essentiellement passive. Burnham consacre ensuite une partie au Français Georges Sorel (1847-1922) (à lire sur Kontre Kulture), pour ses écrits sur l’importance des mythes en politique : c’est moins le « mythe de la grève générale » qui intéresse directement Burnham que le mythe démocratique du « peuple souverain » ou du « gouvernement du peuple par lui-même ». Le troisième auteur présenté par Burnham est le sociologue germano-italien Robert Michels (1876-1936), auteur d’une étude sur Les Partis politiques, qui montre que toute organisation démocratique tend à devenir oligarchique. Enfin, Burnham consacre une partie au sociologue et économiste Vilfredo Pareto (1848-1923), pour son Traité de sociologie générale, qui s’intéresse aux raisons cachés de l’action sociale.

Dans sa dernière partie, Burnham résume les principes commun à cette école de pensée qu’il définit comme « machiavélienne ». En voici quelques extraits :

1. Une science objective de la politique et de la société, comparable dans ses méthodes aux autres sciences empiriques, est possible. […] 2. Le sujet principal de la science politique est la lutte pour le pouvoir sous ses diverses formes, avouées ou dissimulées. […] 5. Pour la compréhension de l’évolution sociale, la division sociale la plus importante à considérer est celle qui existe entre la classe dirigeante et les dirigés, entre l’élite et la masse. […] 6. La science politique et historique est avant tout l’étude de l’élite, de sa composition, de sa structure et de ses relations avec la masse. […] 7. L’objet primordial de toute élite ou classe dirigeante est de conserver son pouvoir et ses privilèges. […] 8. La suprématie de l’élite est basée sur la force et la ruse. […] 9. La structure sociale dans son ensemble est résumée et soutenue par une formule politique ordinairement liée à une religion, à une idéologie ou à un mythe généralement admis. […] 10. La domination de l’élite coïncide plus ou moins avec les intérêts de la masse [elle peut coïncider ou non]. […] 13. Il se produit périodiquement de rapides changements dans la composition et la structure des élites, c’est-à-dire des révolutions sociales.

 


 

« Machiavel : la science du pouvoir », par James Burnham (1943)

I. Le but pratique de Machiavel

[…] Le but pratique immédiat de Machiavel est l’unification nationale de l’Italie. Ses écrits présentent d’autres objectifs, dont certains d’un caractère plus général que je discuterai plus loin. Faire de l’Italie une nation, un État unifié est cependant son but principal et constant.

Comparé aux idéals étincelants de Dante, il est sans doute humble, presque sordide. En tout cas, il est spécifique et compréhensible. Nous savons tous ce que signifie, dans le sens moderne, un État national. Écrivant pendant le premier quart du XVIe siècle, Machiavel, de même que ses contemporains, savait, avec l’exemple de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne sous les yeux, ce que ce but voulait dire. Il n’était, du reste, ni nébuleux ni fantastique ; on l’avait atteint ailleurs, en Europe, à cette époque ; il n’y avait aucune raison de le croire impossible à atteindre en Italie.

Nous avons dû, chez Dante, prendre soin de distinguer entre ses buts apparents et ses buts cachés. Chez Machiavel, comme dans tout écrit scientifique, cette distinction n’existe pas. L’apparence et la réalité ne font qu’un, tout est ouvert et explicite. Le dernier chapitre du Prince est franchement intitulé : « Exhortation pour délivrer l’Italie des Barbares » (c’est-à-dire des étrangers). Machiavel y fait appel à un champion qui rassemble les Italiens en vue de leur unification :

« Ayant pesé tout ce qui a été dit plus haut et m’étant demandé sérieusement si, étant donné la situation actuelle des affaires en Italie, les circonstances étaient favorables à l’élévation d’un prince nouveau, il me semble qu’aucun moment n’y a été plus opportun… Il est manifeste qu’elle est prête à suivre la bannière que n’importe qui lèvera ; et il n’est pas possible de discerner à présent où elle pourrait trouver la réalisation de ses espérances plus probablement que dans votre illustre famille (celle des Médicis) dont l’intérêt qu’elle lui porte, le courage et la faveur de Dieu et de l’Église [Léon X, de la famille des Médicis, était pape lorsque Machiavel écrivait ce passage] pourraient l’inciter à prendre la tête de ce mouvement de rédemption. […] » (Le Prince, chap. 26.)

Le traité soigneusement composé par Machiavel sur L’Art de la guerre et les longues discussions sur la guerre de ses Discours sur Tite-Live ont constamment pour objet de montrer aux Italiens comment vaincre les forces de la France, de l’Empire et de l’Espagne et en arriver ainsi à contrôler leur destinée en tant que nation italienne. L’Histoire de Florence trouve dans le passé l’esprit traditionnel capable d’inspirer les combattants. Les exemples des anciens et des modernes réunis dans les Discours sur Tite-Live indiquent la direction de la route politique à prendre.

Il n’y a rien d’ambigu dans l’exposé de son but ; tout lecteur de Machiavel sait exactement en quoi il consiste, et est libre de l’approuver ou de le rejeter. Machiavel n’est pas l’homme des rêves et des fantômes ; il vit et écrit au grand jour.

Contrairement à l’idéal de Dante, l’objectif de Machiavel est approprié à son époque, et il est incontestablement dans la voie du progrès. L’Italie était, de son temps, et cela depuis la chute de l’Empire romain, divisée en un certain nombre d’États divers, de provinces et de demi-États, tous turbulents. La plus grande partie du Sud appartenait au Royaume de Naples. Dans cette campagne arriérée, non organisée, mal cultivée, la féodalité dominait, avec ses barons anarchiques gouvernant leurs fiefs du moment. Au centre, les États du Pape, toujours changeants, se mêlaient aux intrigues de toute l’Europe. Dans le Nord, une partie des districts ruraux subissait encore le joug féodal, mais la majeure partie du territoire dépendait des petites villes-États : Venise, Milan et Florence, les plus puissantes, et de moins importantes comme Gênes, Ferrare et Bologne.

Cette fragmentation de l’Italie en faisait la proie d’une invasion ininterrompue de la part d’aventuriers, de cadets des familles royales, de chevaliers revenant des Croisades, de rois et d’empereurs. […]

Une nécessité impérieuse obligeait l’Italie de faire son choix, un choix que lui dictaient les exemples de l’Espagne et surtout de la France et de l’Angleterre. Si l’Italie conservait sa structure politique, elle était sûre de rétrograder, de décliner économiquement et culturellement. Si elle suivait l’exemple de la France et de l’Angleterre, si elle s’unifiait et s’organisait en nation, elle continuerait à occuper un premier rang et serait peut-être le premier des États du monde moderne.

Machiavel conclut que l’Italie ne pouvait être unifiée que par un prince. Les personnes qui pensent sentimentalement plutôt que scientifiquement interprètent forcément cette conclusion d’une façon erronée. Machiavel ne l’a pas atteinte parce qu’il préférait une monarchie ou un gouvernement absolu — nous verrons plus loin quelles étaient ses préférences — mais parce qu’il la croyait dictée par l’évidence des faits.

De plus, elle était, sans doute, correcte. Toutes les nations européennes s’étaient consolidées par un prince ou, plutôt, une succession de princes, et l’on ne voit pas comment il aurait pu en être autrement. Il en était ainsi en France, en Angleterre, et en Espagne. Les seigneurs féodaux ne voulaient pas d’États nationaux qui, finalement, détruiraient leur puissance et leurs privilèges. Les masses étaient trop incapables de formuler leurs plaintes, trop ignorantes, trop faibles pour agir en tant que force politique. L’Église savait que sa souveraineté internationale serait gravement menacée si le système national triomphait. […]

Machiavel, étudiant comment la monarchie avait formé la nation dans ces autres pays, indiqua qu’il était encore plus nécessaire de le faire en Italie, parce que les divisions politiques y étaient plus accentuées. Seul un prince pouvait rallier autour de lui les forces et l’enthousiasme requis pour écraser et refondre les unités disparates de la péninsule. De cette façon seulement l’Italie pouvait devenir une nation.

Presque tous les commentateurs de Machiavel disent que sa principale innovation, et l’essence de sa méthode, fut de « divorcer la politique d’avec l’éthique ». Il rompait ainsi brusquement avec la tradition aristotélicienne qui avait prévalu dans la pensée politique médiévale. Sa méthode, disent-ils, a permis à la politique de considérer plus scientifiquement et plus objectivement la conduite des hommes ; mais elle présentait le danger de libérer la politique de tout contrôle moral en en supprimant la notion du juste et du bien.

Nous en savons assez pour nous rendre compte du manque de clarté de cette opinion. Machiavel n’a séparé la politique de la morale que dans la mesure où toute science doit s’en séparer. Les descriptions et les théories scientifiques doivent être basées sur des faits et non sur les exigences de quelque système éthique. Si c’est à cela que fait allusion l’affirmation selon laquelle Machiavel a divorcé la politique d’avec l’éthique ; s’il s’agit, en somme, de son refus de déformer la science politique afin de la soumettre à des « principes moraux » – les siens propres ou d’autres – alors cette accusation est justifiée.

Pourtant, ce refus même, cette fidélité à la vérité objective, est, en soi, un idéal moral. D’autre part, Machiavel a entrepris son étude de la politique avec d’autres buts bien définis, dont l’un a déjà été analysé dans ce chapitre. Machiavel a séparé la politique d’une certaine espèce de morale, d’une morale transcendantale, d’un autre monde, de mauvaise qualité en somme. Mais il l’a fait pour mettre la politique et la morale plus étroitement d’accord et pour les situer toutes deux dans le monde réel de l’espace, du temps et de l’histoire, seul monde sur lequel nous soyons informés. Machiavel est un écrivain politique aussi moral que Dante. La différence est que la morale de Machiavel est bien meilleure.

 

II. La méthode de Machiavel

La méthode de Machiavel est la méthode scientifique appliquée à la politique. Naturellement, les conceptions de Machiavel nous paraissent souvent un peu élémentaires ; nous en savons tellement plus que lui. Nous devons, pour le juger, nous rappeler qu’il écrivit il y a plus de quatre siècles. En ce temps-là, la méthode scientifique telle que nous l’entendons, délibérée, systématique et consciente, sortait seulement des limbes. Léonard de Vinci, ce brillant prophète romantique de la science était un contemporain de Machiavel et, lui aussi, Florentin. Les grands travaux de Copernic sur l’astronomie, qui orientèrent la science dans une voie nouvelle, furent publiés peu après la mort de Machiavel. Celui-ci, tout comme Léonard et Copernic, ne comprenait pas pleinement la nature de la méthode scientifique ; tous trois conservaient bien des idées pré-scientifiques, héritées de la métaphysique et de la théologie médiévales. Copernic lui-même croyait encore que les planètes devaient décrire des orbites circulaires [et non elliptiques] autour du soleil parce qu’un Dieu parfait ne pouvait avoir créé qu’un mouvement circulaire parfait pour les corps célestes.

Le sujet que traitait Machiavel offrait des difficultés spéciales. La critique des textes historiques et des sources n’en était qu’à ses débuts et se bornait surtout aux textes de la Bible et de l’Église invoqués dans les controverses religieuses. (Luther était également contemporain de Machiavel et le monde traversait alors une crise de l’une de ses lentes et grandes révolutions sociales). Tous les écrivains de cette époque traitant de questions historiques, entre autres Machiavel, acceptaient les auteurs grecs et latins bien plus littéralement que nous ne le faisons aujourd’hui. Ils admettaient plus facilement les épisodes pittoresques et dramatiques que notre sens plus froid de la réalité ne nous le permet.

Mais si l’on ne demande pas au XVIe siècle siècle d’être identique au XXe, on peut accorder à Machiavel qu’il emploie la méthode scientifique. Nous constatons d’abord qu’il se sert de la langue en connaissance de cause, d’une manière scientifique. C’est-à-dire que, sauf quand il pousse franchement ses lecteurs à l’action, il n’utilise pas les mots pour exprimer ses émotions ou ses attitudes, mais de façon que leur sens puisse être compris et vérifié par rapport avec le monde réel. Nous savons toujours de quoi il parle. Si tout discours scientifique exige cette condition, elle est, dans la discussion politique et sociale, d’une importance primordiale.

En second lieu, Machiavel délimite avec une clarté suffisante le terrain de la politique. De quoi parlons-nous quand nous parlons politique ? À en juger d’après ce qu’ils écrivent, nombreux sont ceux qui croient que nous parlons de la recherche, par l’homme, de la société idéale, ou de son organisation en vue du maximum de bien-être social, ou de l’aspiration naturelle à la paix et à l’harmonie, ou de quelque chose d’également éloigné du monde tel qu’il est et qu’il a été. Machiavel tenait la politique surtout pour l’étude des luttes pour le pouvoir parmi les hommes. Il nous assure ainsi qu’il discute d’une chose qui existe et non des rêves ou des cauchemars d’un idéaliste. Si nous nous intéressons à l’homme tel qu’il est sur la terre, les enseignements des faits historiques et de l’expérience nous obligent à conclure qu’il n’aspire pas naturellement à la paix ou à l’harmonie ; il ne constitue pas d’États afin d’organiser une société idéalement bonne ni en vue du maximum de bonheur pour tous. Les hommes et les groupes d’hommes luttent entre eux pour accroître leur puissance et leurs privilèges. Au cours de ces luttes, des gouvernements sont établies et renversés, des lois sont promulguées et violées, des guerres gagnées et perdues. Une définition est toujours plus ou moins arbitraire, mais celle de Machiavel définissant la politique comme la lutte pour le pouvoir est, en tout cas, une assurance contre l’absurdité.

En troisième lieu, Machiavel rassemble, avec un certain degré de systématisation, un grand nombre de faits : faits tirés des ouvrages historiques dont il disposait, de ses conversations avec les politiciens éminents de son temps, de ses observations pendant sa propre carrière politique. Dans tout autre domaine hors la politique, ce procédé se passerait de commentaire, tant il est courant. Mais quand il s’agit de politique, le plus généralement employé est celui de Dante, qui consiste non pas à commencer par le récit de faits observés mais par l’établissement de soi-disant principes régissant la nature de l’homme, la société et l’univers. Ce sont des déductions tirées de ces principes qu’on en arrive aux conclusions ; si les faits ne les corroborent pas, tant pis pour eux. Pour Machiavel, les faits viennent avant tout ; ils sont le tribunal qui se prononce irrévocablement sur les questions posées. S’ils révèlent que les gouvernants qui réussissent mentent fréquemment et rompent les traités, cette constatation l’emporte sur la loi contraire, issue de quelque dogme métaphysique selon lequel tous les hommes ont l’amour inné de la vérité ou l’espoir optimiste que la vérité triomphera des mensonges à la longue. Si les faits démontrent qu’un gouvernement repose avec plus de solidité sur la confiance du peuple que sur des forteresses, ils résoudront la question de la valeur des forteresses, si fréquemment débattue à l’époque de Machiavel, quelle que puisse être sur ce sujet l’opinion des gouvernants. Florence, qui avait beaucoup d’argent et peu de coeur pour se battre, désirait croire qu’elle saurait se défendre avec des troupes mercenaires ; mais les faits prouvèrent qu’on ne pouvait se fier qu’aux citoyens armés. Pour Machiavel, quand les faits sont probants, les principes doivent être mis au rebut.

Quatrièmement, Machiavel s’efforce toujours de tirer d’une série de faits des généralisations ou des lois. Il ne s’intéresse pas seulement et principalement à l’événement politique individuel, unique, mais aux lois qui relient les événements. Il ne suppose pas qu’il lui soit possible, à ce stade primitif de la science politique, de formuler des lois universelles, couvrant tout le domaine de la politique. Mais il croit évidemment possible d’établir des généralisations approximatives sur des nombreux genres d’événements politiques. Il se demande constamment si une chose racontée par Tite-Live ou Thucydide, ou observée de son propre temps, est une exception, une action unique et particulière, ou si elle ne peut pas être prise comme l’exemple d’un modèle général de conduite politique. Lorsque la République était dans toute sa vigueur, les Romains élisaient les consuls pour une seule année ; même s’ils commandaient les armées sur le champ de bataille, on les rappelait et on les remplaçait à la fin de leur année. C’était souvent un grand inconvénient du point de vue militaire, susceptible de provoquer la défaite ou, du moins, la prolongation de la campagne. Mais n’était-ce pas sage au point de vue de la préservation de la liberté républicaine ? Machiavel trouve que, non seulement à cet égard mais en règle générale, cette mesure était plus que sage : il la tient pour essentielle. Selon lui, la liberté d’une République n’est assurée que si ses fonctionnaires sont élus pour des périodes définies, courtes, et qu’on ne prolonge jamais. Le déclin de la République romaine, comme celui de nombreux autres États républicains, a nettement commencé à se manifester par la prolongation des fonctions gouvernementales.

Comment devraient agir les États, s’ils doivent prospérer, en ce qui concerne le traitement des ennemis intérieurs ou extérieurs, une fois que ces ennemis ont été vaincus ? Machiavel ne s’intéresse pas aux exemples isolés. Il en tire de l’histoire romaine, grecque, carthaginoise, italienne et française, et montre qu’en pareil cas, le « moyen terme » donne invariablement de mauvais résultats ; l’ennemi doit être ou complètement écrasé ou complètement concilié ; un mélange des deux ne fait que perpétuer une cause de revanche et la probabilité de la prendre effectivement plus tard. […]

D’ordinaire, Machiavel illustre ses généralisations d’exemples tirés de diverses périodes de l’histoire ; ceci afin d’éviter l’erreur de prendre un type de conduite caractéristique d’une période déterminée pour une loi historique plus générale. Son désir d’en arriver à une science politique plus large se manifeste surtout dans les Discours sur Tite-Live où il rapproche constamment les événements de l’histoire grecque et romaine de ceux de l’histoire italienne et européenne d’une époque relativement proche de la sienne. […]

Enfin, bien que cela ne fasse pas strictement partie de la logique de la méthode scientifique, nous sentons dans chaque ligne, dans chaque chapitre de Machiavel, son intense et dominante passion pour la vérité. Il lui subordonne tous ses autres buts et intérêts. Aucun préjugé, aucune tradition, aucune autorité, aucun sentiment, quelle qu’en soit la force, ne le détourne de sa recherche de la vérité. […]

 

III. L’homme politique

Les idées supposées de Machiavel sur « la nature humaine » ont donné lieu à de nombreuses discussions critiques. Les uns le défendent, mais on l’accuse le plus souvent de calomnie envers l’humanité, d’idées perverties, choquantes et détestables sur les êtres humains. Ces discussions, toutefois, sont à côté de la question. Machiavel n’avait pas d’idées sur la nature humaine ; ou du moins, il n’en a expose aucune dans ses écrits. Machiavel n’est ni un psychologue ni un philosophe moral, mais un homme de science politique.

L’étude de son œuvre montre que ce n’est pas « l’homme » mais « l’homme politique » qu’il essaye d’analyser, un peu comme Adam Smith a analysé « l’homme économique ». Adam Smith, lui aussi trop souvent mal compris, n’a jamais cru décrire complètement la nature humaine quand il a dit que l’homme économique recherche le profit, que, lorsqu’un homme opère sur le marché capitaliste, il aspire au plus grand profit économique possible. Adam Smith comprenait évidemment que les hommes, au cours de leurs nombreuses et diverses activités, sont inspirés par bien d’autres mobiles que la recherche du profit. Mais il ne s’intéressait pas à l’humanité dans son ensemble. La nature de l’homme n’entrait dans ses études que dans la mesure où l’homme fonctionne économiquement ; il conçut l’idée abstraite d’un « agent économique » dont il croyait, non sans raison, qu’elle l’’aiderait à formuler les lois économiques. […]

Machiavel, lui, s’intéresse à l’homme par rapport aux phénomènes politiques, c’est-à-dire à sa lutte pour le pouvoir ; il ne se soucie pas de l’homme dans ses relations avec ses amis, sa famille ou Dieu. Ce n’est pas réfuter Machiavel que de faire remarquer que les hommes ne se conduisent pas toujours comme il le dit. Il le sait. Mais il croit que bien des aspects de la nature humaine n’ont rien à voir avec la conduite politique. S’il se trompe, c’est par suite d’une théorie erronée de la politique et non à cause d’une idée fausse de l’homme. […]

De l’étude des faits politiques, Machiavel tira certaines conclusions non sur l’homme en général mais sur « l’homme politique ».

Premièrement, il distingue toujours nettement deux types d’hommes dans le champ politique : l’un qu’on peut appeler « le type gouvernant » et l’autre le « type gouverné ». Le premier ne comprend pas seulement ceux qui, à un moment quelconque, occupent des positions dirigeantes dans la société, mais aussi ceux qui y aspirent ou qui y aspireraient si elles leur étaient opportunément offertes ; le second comprend ceux qui ni ne dirigent ni ne sont capables de devenir des dirigeants ; cette seconde catégorie est de beaucoup la plus nombreuse. Une distinction de ce genre est forcément assez arbitraire, et il est évident que la ligne de démarcation est imprécise. Cependant, il est clair que Machiavel — et tous les écrivaient de sa tradition — pense que cette distinction reflète un fait fondamental de la vie politique, que la lutte politique active est menée la plupart du temps par une petite minorité d’hommes, et que la majorité est et demeure, quoi qu’il arrive, les gouvernés.

La caractéristique la plus saillante de la majorité est donc la passivité politique. À moins d’être poussés par une provocation extrême de la part des gouvernants ou par une circonstance rare et exceptionnelle, les gouvernés ne s’intéressent pas au pouvoir. Ils demandent un minimum de sécurité et la possibilité de vivre leur vie et de diriger leurs petites affaires personnelles. « Quand la généralité des hommes vit tranquillement sur ses terres, sans qu’il soit porté atteinte à leur honneur, ils demeurent paisibles, et le souverain ne se heurte qu’à l’orgueil et à l’ambition de quelques personnes qui se manifestent de nombreuses manières et qu’il est facile de refréner. » (Le Prince, chap. 19.) […]

Machiavel ne distingue pas le « gouvernant-type » du gouverné par son niveau moral, par l’intelligence ou la suite dans les idées, ni par la capacité d’éviter les fautes. Il y a cependant certaines caractéristiques qui marquent les gouvernants et les gouvernants en puissance, et les séparent de la majorité toujours destinée à être gouvernée.

D’abord, le gouvernant-type possède ce que Machiavel nomme virtù, mot improprement traduit par « vertu ». Virtù englobe dans sa signification une partie de ce que nous appelons « ambition », « énergie », « courage » et « volonté de commander » [le mot latin virtus signifie « virilité » NDA]. Ceux qui sont capables de gouverner sont, avant tout, ceux qui en ont le désir. Ils s’entraînent eux-mêmes avant d’entraîner les autres ; ils sont doués de la qualité qui fait persévérer, supporter les difficultés et persister malgré les dangers. […]

Le gouvernant-type est généralement fort ; fort martialement. Machiavel tient la guerre pour le champ d’exercice du pouvoir qui, selon lui, n’est assuré que s’il est fondé sur la force.

Mais la fourberie [fraud en anglais, que je traduirai plutôt par « tromperie », NDA] est une qualité encore plus universelle du gouvernant-type. Les écrits de Machiavel contiennent de nombreuses discussions sur le rôle indispensable de la tromperie dans les affaires politiques, depuis l’analyse des ruses et des stratagèmes de la guerre jusqu’à la rupture des traités et aux diverses formes de duperies en usage dans la vie civile quotidienne. Dans ses Discours, livre II, chapitre 13, il généralise en disant : « Les gens s’élèvent de la médiocrité à la fortune plutôt par ruse que par force. » […]

Enfin l’homme politique du type gouvernant est habile à s’adapter à son époque. Machiavel y revient sans cesse : ni la cruauté ni l’humanité, ni l’audace ni la prudence, ni la libéralité ni l’avarice ne comptent dans la lutte pour le pouvoir si elles ne sont adaptées à l’époque.

 

IV. Conception de l’histoire de Machiavel

Machiavel ne professe pas une théorie systématique de l’histoire. Les nombreuses généralisations auxquelles il se livre sont, pour la plupart, limitées et concernent quelque phase particulière de l’action politique. Leur liste serait à peu près le sommaire de ses ouvrages. Cependant, outre ceux que j’ai analysés plus haut, il pose quelques principes plus généraux dont l’influence fut grande sur le développement ultérieur du machiavélisme.

1. La vie politique, selon Machiavel, n’est jamais statique, mais change continuellement. Il n’est pas possible d’éviter ce changement. L’idée d’un État parfait ou même raisonnablement bon, qui durerait éternellement, est une illusion. Le changement s’opère de façon réitérée et approximativement cyclique. C’est-à-dire que des changements similaires se produisent et se reproduisent au cours de l’histoire nombre de fois, si bien qu’en étudiant le passé nous nous instruisons au sujet du présent et de l’avenir ; et la série de ces changements s’inscrit dans un cycle plus ou moins reconnaissable. Un État bon, florissant, prospère, devient corrompu, mauvais et dégénéré ; de cet État corrompu en surgit un nouveau qui est fort et florissant. La dégénérescence peut être retardée, mais Machiavel croit qu’elle ne peut être évitée. Les vertus mêmes du bon État contiennent les germes de sa propre destruction. L’État fort et florissant est craint de tous ses voisins et par conséquent laissé en paix. La guerre et la manière forte sont négligées. La paix et la prospérité engendrent la paresse, le luxe et la licence, et de ceux-ci découlent la corruption, la tyrannie et la faiblesse. L’État est vaincu par la force de voisins incorrompus, ou bien il entre lui-même dans un nouveau cycle où des temps durs et les armes purgent la corruption et amènent une force nouvelle, une nouvelle vertu et une nouvelle prospérité. Mais, une fois encore, la dégénérescence s’annonce. […]

2. Ce retour périodique des changements politiques reflète l’essence plus ou moins permanente de la nature humaine, telle qu’elle s’exprime dans cet ordre d’idées. L’instabilité de tous les gouvernements et formes politiques provient en partie de l’appétit illimité de l’homme pour le pouvoir. […]

3. Machiavel assigne une fonction primordiale dans les affaires politiques à ce qu’il appelle la « Fortune ». Il semble parfois aller presque jusqu’à en parler comme d’une déesse selon la manière des Anciens qui s’était conservée pendant le moyen âge. Il ne ne se borne pas à faire des allusions occasionnelles à la Fortune, il lui consacre de longs passages disséminés dans toutes ses œuvres.

Ces passages montrent clairement ce que Machiavel entend par « Fortune ». Il désigne par ce mot toutes les causes de changements historiques indépendantes du contrôle délibéré et rationnel des hommes. […]

Cette conception de la Fortune est en harmonie avec l’idée, mentionnée plus haut, que le type-gouvernant est celui qui sait comment s’adapter aux circonstances. On ne peut vaincre la Fortune, mais on peut en tirer profit. […]

En dehors de cette accommodation que nous qualifierons aujourd’hui d’ « opportunisme », les hommes et les États profiteront le mieux de la fortune quand ils feront preuve de virtù, quand ils seront fermes, audacieux, rapides dans la décision, sans irrésolution, sans peur et sans timidité.

« Dans toutes les consultations, mieux vaut en venir immédiatement au point dont il s’agit et atteindre un résultat sans trop hésiter attendre… C’est une faute particulière à tous les gouvernements et princes faibles et imprévoyants que d’être lents et fastidieux dans leurs Conseils, faute aussi dangereuse que l’inverse... » (Discours, livre II, chap. 15.)

4. Machiavel croit que la religion est essentielle pour le salut public. Quand il discute de la religion, il se confine, comme pour la nature humaine, à sa fonction politique. Il ne s’engage pas dans un débat théologique, et il ne se demande pas si la religion ou une religion particulière est vraie ou fausse, mais il cherche à évaluer le rôle de la croyance religieuse et de l’exercice du culte dans la vie politique. Nous pouvons dire d’une manière générale qu’il analyse le « mythe » et qu’il l’estime indispensable du point de vue politique. […]

5. Nous avons déjà vu que le principal but pratique de Machiavel était l’unification nationale de l’Italie. En passant en revue ses conclusions sur la nature de l’activité politique, il n’a été fait allusion à aucun but ou idéal plus général qu’il aurait eu en vue. Je reviens maintenant à ce problème du but afin de répondre à la question : quel était le genre de gouvernement préconisé par Machiavel ?

Les écrits de Machiavel, pris dans leur ensemble, ne permettent aucun doute à cet égard. Il croyait que la meilleure forme de gouvernement est la république, qu’il appelait une « communauté ». Non seulement il préfère le gouvernement républicain, mais, toutes choses égales par ailleurs, il tient la république pour plus forte, plus durable, plus sage et plus souple que toute forme de monarchie. Cette opinion est surtout exprimée clairement dans son œuvre la plus importante, les Discours sur Tite-Live, mais elle est au moins contenue implicitement dans tout ce qu’il a écrit. […]

Cette préférence pour la république ne contredit pas sa conclusion selon laquelle la direction d’un prince est indispensable pour l’unification de l’Italie. Si la république est la meilleure forme de gouvernement, il ne s’ensuit pas que la République soit possible à tout moment et dans toutes les occasions. Les préférences de Machiavel sont toujours subordonnées à la vérité. Ici, comme il le voyait très correctement, la vérité était que l’unification de l’Italie ne pouvait, du moins à ses débuts, se faire qu’au moyen d’un prince.

Mais quand il exprime sa préférence pour la forme républicaine, Machiavel ne décrit pas une utopie. Il expose les défauts de son idéal aussi honnêtement que ses vertus. Il est vrai qu’il n’attache pas au choix de la forme du gouvernement autant d’importance que les utopistes qui s’imaginent assurer par la réalisation de leur idéal la solution de tous les problèmes humains. Machiavel, lui, croyait impossible de résoudre tous ces problèmes, ou même la plupart d’entre eux.

Mais Machiavel plaçait plus haut que sa préférence pour une forme de gouvernement son idéal de « liberté ». Ce mot signifiait pour lui, par rapport à un groupe donné de personnes : l’indépendance. C’est-à-dire l’absence de sujétion extérieure à un autre groupe ; et, intérieurement, le gouvernement par la loi et non par la volonté arbitraire d’individus, princes ou roturiers.

L’indépendance, première condition de la liberté, ne peut être assurée, en dernière analyse, que par la force armée des citoyens aux-mêmes, jamais par des alliés, des mercenaires ou de l’argent ; en conséquence, les armes sont le premier fondement de la liberté. On ne sauvegarde sa liberté d’une façon durable que par sa propre force.

Sur le plan intérieur aussi, la liberté repose sur la force, mais sur la force publique, jamais sur celle qu’exercent des individus ou des groupes, et qui est invariablement une menace directe pour la liberté. Donc, garantie par la force, la liberté intérieure implique le gouvernement par la loi, avec une stricte obéissance à la procédure légale stipulée.

Pour protéger la liberté, Machiavel n’accordait aucune confiance aux hommes pris individuellement ; poussés par une ambition illimitée, trompant jusqu’à eux-mêmes, ils sont toujours corrompus par le pouvoir. Mais dans une certaine mesure et au moins pendant un certain temps, les individus peuvent être disciplinés dans le cadre établi de lois sages. Une grande partie des Discours traite de ce problème. Dans un chapitre suivant, Machiavel répète que, si la liberté doit être conservée, aucune personne, aucun magistrat ne doit être au-dessus de la loi ; il faut que des moyens légaux permettent à n’importe quel citoyen de porter une accusation contre n’importe quel autre citoyen ou quel fonctionnaire ; les charges ne doivent être occupées que pendant une courte période qui ne doit jamais être prolongée quelle qu’en puisse être l’incommodité ; les punitions doivent être sévères et impartiales ; il ne faut jamais permettre à l’ambition des citoyens de leur procurer un pouvoir personnel ; elle doit être canalisée au service du bien public.

Machiavel n’est pas assez naïf pour se figurer que la loi puisse se défendre elle-même. Elle est fondée sur la force, mais la force, à son tour, détruira la loi si elle n’est pas bridée elle-même ; cependant, la force ne peut être bridée que par une autre force. Sociologiquement, il s’ensuit donc que la base de la liberté est un équilibre de forces opposées, ce que Machiavel appelle un gouvernement « mixte ». Étant donné que Machiavel n’est ni un propagandiste ni un apologiste, du moment qu’il n’est pas le démagogue d’une secte ou d’un groupe, il sait et il dit combien sont hypocrites les appels à l’ « unité », masque de la suppression de toute opposition, combien fallacieuses sont toutes les convictions selon lesquelles la vérité est l’attribut particulier d’un groupe ou d’un individu quelconque — prince ou démocrate, nobles, peuples ou « multitude ». La liberté ne peut découler que du choc continuel de groupes opposés. […]

Ce conflit qui équilibre des intérêts opposés assurera d’autant plus sûrement la liberté que l’État évitera une trop grande inégalité dans les privilèges et la richesse. « Une autre raison de l’intégrité et de la justice de certains États est que des communautés qui ont su préserver leurs libertés et éviter la corruption ne permettent pas à leurs citoyens de vivre luxueusement… tous vivent dans l’égalité et la parité. » (Discours, livre I, chap. 55.)

La liberté — non pas la liberté rhétorique d’une utopie impossible, mais la liberté concrète telle que peuvent l’atteindre les hommes véritables quand ils ont ce bonheur — est l’idéal dominant de Machiavel et la norme finale de son jugement. La tyrannie est le contraire de la liberté, et aucun homme n’a jamais plus nettement été l’ennemi de la tyrannie. Aucun n’a eu l’esprit plus clair, et bien peu ont été plus éloquents. […]

 

V. La réputation de Machiavel

Les hommes se plaisent à croire que, même s’ils peuvent momentanément se tromper, ils rendent à la longue justice sinon aux personnes, du moins à la mémoire de ceux qui ont apporté au monde un peu de vérité et de lumière. Il nous arrive de brûler un Bruno, d’emprisonner un Galilée, de dénoncer un Darwin, d’exiler un Einstein ; mais nous nous figurons que le temps rétablira ces jugements et qu’une génération nouvelle reconnaîtra les braves capitaines de l’esprit qui ont osé renverser les sombres barrières de l’ignorance, de la superstition et de l’illusion. Machiavel a très nettement été l’un d’eux. Ses armes, ses méthodes — celles de la vérité et de la science — sont les mêmes qu’ont utilisées Galilée, Darwin et Einstein ; et le terrain où il a combattu est, pour l’humanité, d’une bien plus grande importance. Il s’est efforcé de nous instruire non au sujet des étoiles et des atomes mais sur nous-mêmes et notre vie commune. Si les détails de ses conclusions furent parfois erronés, sa méthode, comme le fait toujours la méthode scientifique, fournit le moyen de les rectifier. Il serait le premier à modifier celles de ses idées que des témoignages probants réfuteraient.

Bien qu’il en soit ainsi, le nom de Machiavel n’est pas rangé dans cette noble compagnie. Dans l’opinion commune, son nom est devenu un terme péjoratif et déshonorant. […]

Pourquoi en est-il ainsi ? Si nous nous en référons aux idées qui furent véritablement celles de Machiavel, qu’il exprima franchement et clairement dans ses écrits, il n’y a, dans l’opinion commune, aucune vérité. Nous nous trouvons là devant ce qui ne peut être, après tant de siècles, un simple malentendu. Il doit exister une raison sérieuse pour que Machiavel soit aussi généralement déformé.

L’on pourrait soutenir que certains oppresseurs et tyrans ont, en effet, appris de Machiavel comment servir le plus efficacement leurs desseins, et ceci justifierait l’opinion commune. Il est vrai qu’il a instruit des tyrans presque dès son vivant — Thomas Cromwell, par exemple, le chancelier de basse extraction par lequel Henri VIII a remplacé Thomas More quand celui-ci refusa de mettre sa conscience au service des intérêts de son maître. Thomas Cromwell avait, dit-on, toujours un volume de Machiavel dans sa poche ; et, de nos jours, Mussolini écrivit une thèse sur Machiavel. Mais la science offre, à cet égard, une neutralité troublante. Nous ne blâmons pas le savant qui a déchiffré le mystère chimique d’un poison quand un meurtrier utilise son traité, ni le physicien, spécialiste des alliages, parce qu’un coffre-fort est ouvert à l’aide de ses formules, ni ceux dont les travaux permettent à des bombes d’exploser quand elles tombent sur Varsovie ou Tchoungking. Nous le devrions peut-être ; peut-être toute science est-elle mauvaise, comme le suggère presque le récit de la Genèse. Mais le seul fait que les connaissances exposées par Machiavel ont servi à de mauvais usages, ce qui est le sort potentiel de toute science, ne peut expliquer pourquoi il est spécialement noté d’infamie.

Il est à remarquer que Machiavel est plus généralement mal jugé en Angleterre et aux États-Unis que dans les pays de l’Europe continentale. C’est sans doute naturel, parce que la qualité distinctive de la politique anglo-saxonne a toujours été l’hypocrisie, et que l’hypocrisie s’effraye toujours de la vérité. Il faut dire aussi que les jugements sur Machiavel sont basés d’habitude sur la seule lecture du Prince, ouvrage qui, en dépit de sa clarté, peut être mal compris de bonne foi quand on l’isole du contextes de ses autres écrits. Néanmoins, il s’agit de quelque chose de plus fondamental que ces difficultés secondaires.

Nous sommes forcés de conclure, et non uniquement de la réputation faite à Machiavel, que les hommes ne désirent pas sérieusement être éclairés sur eux-mêmes. Quand nous nous laissons abuser par des raisonnements du genre de ceux de Dante, nous ajoutons facilement foi à des remarques semblables à celle que fait Aristote au début de sa Métaphysique : « Tous les hommes désirent naturellement s’instruire. » Et nous nous imaginons que l’information est toujours bien accueillie. Mais si au lieu de nous en tenir à un principe métaphysique abstrait nous regardons comment les hommes se conduisent, nous en doutons. Même en ce qui concerne le monde physique, la science est souvent obligée de frapper longtemps à la porte. Et quand les hommes en forment eux-mêmes l’objet, ils tiennent leur porte résolument fermée. Il est possible qu’ils aient raison et que la révélation de ce que nous sommes réellement constitue un remède d’une violence excessive.

En tout cas, quels que puissent être les désirs de la majorité des hommes, il est certainement contraire à l’intérêt des puissants que la vérité sur la conduite politique soit connue. Si les vérités politiques que Machiavel énonce ou dont il approche étaient largement répandues, la tyrannie et toutes les autres formes d’oppression politique auraient bien moins de chances de s’établir. Une liberté, plus absolue que celle que Machiavel croyait possible, parviendrait à régner dans la société. Si la généralité des hommes étaient aussi bien renseignés que Machiavel sur le mécanisme du pouvoir et du privilège, ils ne consentiraient plus à les subir, et ils sauraient quelles mesures prendre pour s’en libérer.

En tout cas, quels que puissent être les désirs de la majorité des hommes, il est certainement contraire à l’intérêt des puissants que la vérité sur la conduite politique soit connue. Si les vérités politiques que Machiavel énonce ou dont il approche étaient largement répandues, la tyrannie et toutes les autres formes d’oppression politique auraient bien moins de chances de s’établir. Une liberté, plus absolue que celle que Machiavel croyait possible, parviendrait à régner dans la société. Si la généralité des hommes étaient aussi bien renseignés que Machiavel sur le mécanisme du pouvoir et du privilège, ils ne consentiraient plus à les subir, et ils sauraient quelles mesures prendre pour s’en libérer.

C’est pour cela que les puissants et leurs porte-parole – tous les penseurs « officiels », les légistes, les philosophes, les prédicateurs, les démagogues et les auteurs d’éditions critiques — doivent diffamer Machiavel. Il dit que les gouvernements mentent et manquent à leur parole : ceci prouve, disent-ils, que Machiavel calomnie la nature humaine. Il dit que les ambitieux luttent pour le pouvoir : c’est afin de défendre l’opposition, l’ennemie, et vous fausser les idées sur ceux qui veulent vous diriger pour votre bien et votre bonheur. Machiavel dit qu’il faut strictement surveiller les fonctionnaires et les subordonner à la loi : il encourage ainsi la subversion et détruit l’unité nationale. Machiavel dit qu’on ne peut faire confiance à aucune homme investi du pouvoir : vous voyez qu’il a pour but de détruire votre foi et votre idéal.

Rien d’étonnant si – en public – les puissants dénoncent Machiavel. Une longue pratique les a rendus habiles à mesurer leurs adversaires. Ils savent reconnaître un ennemi qui ne transigera jamais, même quand cet ennemi est aussi abstrait qu’un ensemble d’idées.

 


 

Laurent Guyénot

 

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8 Commentaires

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  • #2971600
    Le 6 juin à 22:03 par Vaevictis80
    Machiavel et le combat politique, vus par James Burnham

    Beaucoup ont perforé sur les intentions réelles de Machiavel. Pourtant sa définition de la politique répond à cette question.
    Car pour Machiavel la politique sert à s’occuper de "Ceux dont l’insolence ne peut être refrenée par la loi".
    Il parlait des grands bourgeois responsables de la chute du gonfalonnier.
    Toujours d’actualité non ?

     

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    • #2971827
      Le 7 juin à 11:15 par tu es tout gris et tout petit
      Machiavel et le combat politique, vus par James Burnham

      Oui mais qui fait la loi ? Celle-ci est déterminée par un consensus démocratique ? Nullement.

      Au-dessus de la loi, il y a ceux qui la font et qui défendent leur liberté à eux, avec leur pouvoir !

      Alors que la proposition du Christ - qui n’est pas celle des libertariens porc-épic - c’est que la liberté de chacun dépend des autres, de tous les autres, et c’est ça le but in fine pour faire société, c’est la question du respect, de la dignité... et non de dire "j’m’en fous, j’t’impose mon truc, bouffe."

      Quand est-ce qu’on va s’intéresser à l’Autre ? C’est ça le vrai challenge, celui qu’on fuit constamment, le reste c’es de la merde, du spectacle, de la consommation qui consume, du fric, de l’ambition, alors que nous avons des sociétés dysfonctionnelles !

      L’Église a échoué dans sa mission voilà le problème, car elle s’est séparée de l’humanité, au lieu de travailler à un système social et économique performant pouvant palier aux penchants de chacun - tâche monstrueuse mais ô combien galvanisante.

      Car depuis que l’Homme a goûté de l’arbre de la connaissance, nous avons le mal en nous, et ceux qui nous dirigent aujourd’hui ont toujours exploité ce côté sombre pour pouvoir régner sur la multitude.

       
    • #2972048

      Alors ! où est le Prince éclairé, issu de la mauvaise lecture de Machiavel ?

       
  • #2971883

    Grand merci pour tout ce travail.

    Je m’associe à l’esprit du texte. Durant la licence de droit, cours de science politique, on nous le faisait lire pour faire passer Machiavel comme le chantre du cynisme et de la manipulation des masses. Alors que lorsque je le lisais et en prenant en compte le contexte, je trouvais le commentaire universitaire très excessif ; il me semblait évident que l’auteur faisait un constat de ce qu’il observait et s’employait à en tirer des leçons générales autour de l’idée fondamentale, aujourd’hui évidente, qu’il ne suffit pas d’avoir de nobles intentions pour durer en politique (il a assisté de ses yeux au funeste destin du grand Savonarole), mais qu’il faut aussi être lion et renard. Bref, le livre dans les mains j’avais la conviction de lire quelqu’un qui crachait le morceau sur les façons de faire des élites de son environnement, qui brisait le silence sur une réalité politique dissimulée par la dévotion obligée de l’époque. Et sans aucunement évacuer la question du Bien contrairement à ce qui se dit.

     

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  • #2971949

    Importe peu la facon dont tu t’empares du pouvoir, la seule chose qui compte est ce que tu en fais !

    Tant que cette réalité n’est pas admise, comprise, toute démarche de conquete de pouvoir est vaine et stérile.

    C’est comme ça que j’ai toujours compris Machiavel...

    Je vais continuer à lire l’article.

    Remarque au passage : certains prétendent aussi que 1984 s’est inspiré de « Nous autres » de E. Zamiatine (les années 30).

     

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  • #2972037

    Grand merci Laurent,
    Je vais relire d’une autre manière "Le Prince" de Machiavel ;
    il est dans ma bibliothèque depuis longtemps.

     

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  • #2972232

    Nous sommes forcés de conclure, et non uniquement de la réputation faite à Machiavel, que les hommes ne désirent pas sérieusement être éclairés sur eux-mêmes.



    Tellement vrai ! Autre ex. : l’hypnose bien conduite donne des résultats proprement miraculeux là où la médecine matérialiste n’en a aucun, par ex. tout ce qui est chronique. C’était connu des égyptiens et des grecs qui avaient des "temples du sommeil", ça a été redécouvert sous Louis XVI par Anton Mesmer, l’hypnotiste le plus efficace de tous les temps puisqu’il avait vidé les cabinets médicaux de Paris, re-redécouvert dans les années 50 par Dave Elman aux USA : et chaque fois ça ne donne rien parce que les gens sont mus par la soumission au Grand et au Bien : la connaissance de soi et du phénomène humain ça ne leur fait rien du tout.

    L’apparition de la rationalité chez les Grecs est réellement un miracle : cet échappement à la soumission n’aurait jamais dû apparaître, la meilleure preuve c’est qu’il a été vite abattu par ce grotesque surnaturalisme oriental qui me dégoutte tellement que je ne vais même pas le nommer.

    Machiavel c’est la même chose : à l’occasion d’un affaiblissement du surnaturalisme provoqué par la scientifisation du cosmos, la pensée vraie et rationnelle resurgit, mais de façon miraculeuse donc fondamentalement anormale : ça n’aura aucun impact et on en reste au singe de troupeau, l’humain réel de soumission et de mensonge.

     

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  • #2972840
    Le 9 juin à 07:54 par Mondialisa-sion
    Machiavel et le combat politique, vus par James Burnham

    "Burnham est, comme Irving Kristol, un ancien trotskiste converti au libéralisme". Bref un mondialiste quoi. Un "cohn bandit" de plus...

     

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