Egalité et Réconciliation
https://www.egaliteetreconciliation.fr/
 

Une mystique de l’élection

Puisqu’on ressasse à plus soif le thème de « l’islamisme radical » et du « fanatisme religieux » du Hamas, un petit rappel historique n’est pas superflu. Comme le montre la partialité des prises de position sur la crise actuelle, on ne comprend pas ce conflit, en effet, si l’on oublie l’essentiel : le sionisme n’est pas un mouvement d’émancipation juive, ni un nationalisme séculier classique.

 

En réalité, c’est un colonialisme européen qui a ceci de particulier qu’il est fondé sur une mystique de l’élection. Lorsque Nétanyahou est reçu au congrès américain, il parle du « peuple élu » et il invoque la « destinée manifeste ». En validant les prétentions israéliennes sur Jérusalem, Trump ne s’était pas contenté de piétiner la loi internationale. Flattant le narcissisme israélien, il accréditait la mythologie fondatrice de l’État-colon.

On s’inquiète de la confessionnalisation du conflit, mais on oublie que ce conflit est confessionnel depuis l’origine. Non pas du fait de la résistance arabe, mais du fait de l’entreprise sioniste. En fait, le mouvement auquel le sionisme ressemble le plus est le suprématisme blanc des Afrikaners. Dans les deux cas, ils se prennent pour le peuple élu, et la guerre coloniale vise à s’emparer de la « Terre promise ». L’État d’Israël, cet enfant chéri de la conscience laïque occidentale, est un implant colonial justifié par l’Ancien Testament.

Même s’ils ont raison sur le fond, le déni de légitimité que les juifs orthodoxes antisionistes opposent au sionisme est plutôt trompeur. Il faut lire les penseurs sionistes du début du XXe siècle : le sionisme n’a pas trahi le judaïsme, il s’est simplement affranchi de sa passivité. Il substitue à l’attente du sauveur une action politique, mais cette action vise à prendre possession d’« Eretz Israël », et non d’une lointaine contrée indifférente au récit biblique. Le sionisme moderne n’a pas laïcisé l’espérance messianique, il l’a détournée à son profit pour implanter au Proche-Orient un État occidental.

D’un même élan, la conquête coloniale de la Palestine se fonde sur une mystique de l’élection, et cette mystique se nourrit d’une géographie du sacré. Interprétant la Thora comme un acte notarié, elle le brandit comme si un texte religieux pouvait fonder un droit territorial opposable. Croyant occasionnel, Theodor Herzl avait bien compris la puissance symbolique de cette supercherie. « Si la revendication d’un coin de terre est légitime, disait-il, alors tous les peuples qui croient en la Bible se doivent de reconnaître le droit des juifs ». Quel Occidental contestera, si elle est bibliquement établie, la légitimité d’un État juif en Palestine ?

L’entreprise sioniste repose sur une idée simple : la Thora tient lieu de titre de propriété, et cette propriété sera reconnue par un Occident pétri de culture biblique. Il faut reconnaître que ce tour de passe-passe a porté ses fruits. Loin d’être une nouveauté, le sionisme chrétien est constitutif du sionisme lui-même. L’idée du retour des exilés en Terre sainte fut une idée protestante avant d’être une idée juive, et le gouvernement britannique s’en fit l’ardent défenseur à l’apogée de l’Empire. Ce n’est pas un hasard si cette entreprise a fini par voir le jour avec la bénédiction d’une Grande-Bretagne férue d’Ancien Testament.

Malheureusement, ce n’est pas la première fois qu’une idée absurde exerce une force matérielle. Pour les sionistes, la cause est entendue : si le droit des juifs sur la terre d’Israël n’est pas négociable, c’est qu’il dérive de la transcendance. Combattre l’entreprise sioniste, c’est faire offense à Dieu, se rebeller contre sa volonté. Avant la proclamation unilatérale de l’État d’Israël, le grand rabbin de Palestine déclarait, devant une commission internationale, sa « forte conviction que personne, ni individu, ni pouvoir institué, n’a le droit d’altérer le statut de la Palestine qui a été établi par droit divin ».

Chef du parti national-religieux, le général Effi Eitam expliquait en 2002 :

« Nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu en tant que peuple. Un État réellement juif aura pour fondement le territoire, de la mer au Jourdain, qui constitue l’espace vital du peuple juif. »

On comprend pourquoi le sionisme, à l’appui de ses prétentions, n’invoque pas le droit international, mais la promesse de Yahvé à Abraham :

« C’est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d’Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate » (Genèse, 15).

Cette mythologie a fait de Jérusalem le joyau de la promesse. La cité de David est l’écrin de la présence divine depuis que son successeur Salomon y bâtit le premier Temple. Espace de communication avec le divin, Jérusalem porte témoignage de la geste hébraïque. Le martyre subi lors de sa destruction en accentue la sacralité, en la déclinant sur le mode messianique. Dans la narration biblique, Jérusalem est le centre d’une histoire sainte. Mais le tour de force du sionisme est de l’avoir fait passer pour une histoire tout court.

Cette conversion de la narration biblique en narration historique, pourtant, est un véritable château de cartes. Israël s’est lancé à Jérusalem dans une quête obstinée des vestiges de sa grandeur passée. À coup d’excavations frénétiques, on a exhibé la moindre breloque comme si elle était la preuve d’une gloire ancestrale, et un tesson de poterie attestait le rayonnement immémorial du royaume hébraïque. Mais cette manie de fouiller le sous-sol palestinien à la recherche d’une gloire perdue a montré ses limites, et les archéologues israéliens ont fini par tirer un trait sur ces affabulations.

« Les fouilles entreprises à Jérusalem n’ont apporté aucune preuve de la grandeur de la cité à l’époque de David et de Salomon ». Mieux encore :

« Quant aux édifices monumentaux attribués jadis à Salomon, les rapporter à d’autres rois paraît beaucoup plus raisonnable. Les implications d’un tel réexamen sont énormes. En effet, s’il n’y a pas eu de patriarches, ni d’Exode, ni de conquête de Canaan, ni de monarchie unifiée et prospère sous David et Salomon, devons-nous en conclure que l’Israël biblique tel que nous le décrivent les cinq livres de Moïse, les livres de Josué, des Juges et de Samuel, n’a jamais existé ? »

Ces citations ne sont pas tirées d’un brûlot antisioniste, mais du livre d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Les nouvelles révélations de l’archéologie, Bayard, 2002, p. 150. La mythologie sioniste avait maquillé le mythe en histoire pour les besoins de la cause. Cette histoire en carton-pâte est balayée par la recherche scientifique. La véritable histoire reprend ses droits, et la géographie du sacré sombre dans les sables mouvants. Mais peu importe. Avec de vieilles pierres en guise de témoins muets, les sionistes revendiquent obstinément la propriété d’une terre arrachée en 1948 à ses détenteurs légitimes.

Bruno Guigue

Les dernières analyses de Bruno Guigue, sur E&R

 
 






Alerter

19 Commentaires

AVERTISSEMENT !

Eu égard au climat délétère actuel, nous ne validerons plus aucun commentaire ne respectant pas de manière stricte la charte E&R :

- Aucun message à caractère raciste ou contrevenant à la loi
- Aucun appel à la violence ou à la haine, ni d'insultes
- Commentaire rédigé en bon français et sans fautes d'orthographe

Quoi qu'il advienne, les modérateurs n'auront en aucune manière à justifier leurs décisions.

Tous les commentaires appartiennent à leurs auteurs respectifs et ne sauraient engager la responsabilité de l'association Egalité & Réconciliation ou ses représentants.

Suivre les commentaires sur cet article

Afficher les commentaires précédents
  • #3261639
    Le 13 octobre 2023 à 14:17 par Æmilia
    Une mystique de l’élection

    On comprend pourquoi le sionisme, à l’appui de ses prétentions, n’invoque pas le droit international, mais la promesse de Yahvé à Abraham :

    « C’est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d’Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate » (Genèse, 15).



    Il suffit de demander aux sionistes une preuve généalogique qu’ils sont bien les descendants d’Abraham... or aucun d’eux n’en est capable. C’est ce que Shlomo Sand a bien compris : sionistes noirs aux cheveux crépus venant d’Ethiopie, sionistes blonds aux yeux bleus de Russie, sionistes rastaquouères du Maghreb, sionistes turco-mongols de Khazarie... en réalité, aucun d’eux ne descend d’Abraham. Les ancêtres de ces gens n’ont jamais quitté la Palestine, et eux, ils n’ont strictement aucun droit sur la terre des Palestiniens. Ils se prennent pour des juifs, mais ils ne le sont ni ethniquement, ni religieusement puisqu’en l’absence de temple, aucun d’eux ne peut pratiquer la religion judaïque... Ils sont des « juifs » non-ethniques et non-pratiquants...

    Quant à la religion judaïque, elle est cauchemardesque (voir Exode, Nombres, Lévitique), et si jamais sa pratique était rétablie, elle se montrerait au monde dans toute son horreur. Flots de sang des boeufs, moutons et colombes offerts en sacrifice, aspersions de sang, viandes jetées au feu et entièrement carbonisées, fumées grasses des corps brûlés sur l’autel, cendres des victimes... Racket de la population par le dieu et ses prêtres : les premiers-nés sont conduits au temple pour y être sacrifiés, ils sont dûs aux sacrificateurs, et au prix de 5 pièces d’argent, les parents doivent « racheter » leur enfant... Le fait que les premiers-nés soient toujours dûs aux prêtres pour être sacrifiés, et l’énorme boucherie des holocaustes, rendent aujourd’hui une restauration du culte judaïque assez problématique.

    Les sionistes d’aujourd’hui, si jamais ils réinstallent le culte dans un temple à Jérusalem, après avoir massacré des milliers de Palestiniens innocents, ils se dégoûteront assez vite des holocaustes... Ils voudront alors tous sortir du rêve éveillé, ils feront tous comme Shlomo Sand. Quand ils gaspilleront chaque jour la viande en la laissant carboniser sur l’autel... face au reste du monde... ils vomiront alors... Tout ça pour ça ! Tous ces mensonges, ces souffrances... pour en arriver à ce gâchis, à cette odeur infecte ?

     

    Répondre à ce message

    • #3261961
      Le Octobre 2023 à 22:08 par Poutine72
      Une mystique de l’élection

      Ce qui est intéressant c’est l’opinion de cet historien israélien sur sa propre religion. On apprend que l’histoire a souvent été remanié pour qu’elle corresponde au but sioniste de la nation juive. Quand on sait que les juifs et les musulmans s’entraidait très bien au Xe siècle pour combattre le christianisme et conquérir des territoires , on peut être interrogatif sur ce conflit israel/palestine qui finalement réunis des peuples d’origine commune il y a de cela 2000 ans.

       
    • #3262427
      Le Octobre 2023 à 16:28 par calal
      Une mystique de l’élection

      vous avez mal compris le truc :
      - devoir son premier ne au sacrificateur ca veut dire remercier dieu de ne pas etre sterile,d’avoir une famille et donc le premier ne masculin deviendra pretre pour que le service de la religion continue
      - les animaux sacrifies c’est les betes surnumeraires qui sont "donnees" aux pretres qui se les partagent entre eux,donnent aux pauvres et aux veuves et en brule une certaine partie
      - pourquoi bruler les offrandes ? parce que dieu n’est pas de ce monde,c’est un esprit qui se "nourrit" de la "fumee".La combustion transforme le materiel en "immateriel",le visible en ce qui est "invisible". Evidemment certains pretres ont en surement profiter pour reclamer plus de "sacrifices" que recommandes par les lois et empochent "les meilleurs morceaux" en douce...

      Par contre la bible et l’ancien testament est remplie de texte qui precisent bien que dieu punit les juifs en les soumettant a des puissances etrangeres quand ils ne respectent pas les commandements donnes. Et je crois que les raves party,les gay prides et le comportement de nombreux jeunes israeliens sont de nature a assurer des ennuis a israel si on se place dans une lecture "surmaturelle" de l’histoire...

       
  • #3261808
    Le 13 octobre 2023 à 17:49 par Jean-Marie L.
    Une mystique de l’élection

    Ça rejoint les très bonnes mises au point de Youssef Hindi dans le 17e épisode de C’est parti mon qui... qui ?!,

     

    Répondre à ce message

  • #3261848
    Le 13 octobre 2023 à 18:43 par anonyme
    Une mystique de l’élection

    "le mouvement auquel le sionisme ressemble le plus est le suprématisme blanc des Afrikaners".
    Pas tout à fait d’accord. Les africaners et boers sont arrivés sur des terres vierges. Ils n’ont pas mis les noirs dans des camps et ne les massacraient pas régulièrement. Le niveau de vie des noirs d’Afrique du Sud (même sous apartheid) était supérieur aux autres pays d’Afrique. De plus l’Afrique du sud n’avait pas de lobbies qui s’ingérait dans les autres pays !

     

    Répondre à ce message

  • #3261899
    Le 13 octobre 2023 à 19:36 par bienveillant
    Une mystique de l’élection

    Si Israël demande aux Gazaouis d’évacuer la partie nord de Gaza (1 million d’habitants) c’est évidemment pour l’ ANNEXER, "pour assurer la sécurité d’Israël" . Le Golan au Nord est, Gaza au sud est .

     

    Répondre à ce message

  • #3261910
    Le 13 octobre 2023 à 19:56 par Harold
    Une mystique de l’élection

    La mythologie sioniste avait maquillé le mythe en histoire pour les besoins de la cause.



    Oui mais le contenu des mythes est politique et ainsi, il exprime une histoire sociale. Les mythes ne sont pas des poèmes romantiques écrit par un jeune homme dans sa chambre, ils sont des quasi-constitutions coutumières, de nature politique.

    Les mythes bibliques parlent de l’expérience sociale et politique des juifs, cette expérience est réelle, mais ça ne veut pas dire que tout y est vrai. Par exemple, les problèmes d’héritage et de succession sont très développés, très récurrents dans la Bible. Les royaumes qui sont décrits dans la Bible étaient probablement tout à fait modestes, à peine sortis de la sauvagerie, peinant toujours à engendrer une civilisation, mais leurs problématiques royales et successorales sont les mêmes que partout ailleurs. Donc des événements historiques plutôt marginaux à l’échelle des civilisations, mais des problématiques sociales, politiques, religieuses tout à fait réelles (et souvent inspirées par les civilisations voisines).

    La Bible, ce n’est pas de la poésie, mais ce n’est pas non plus de l’histoire au sens de la discipline universitaire, c’est entre les deux. Et donc il faut faire gaffe à ne pas exagérer en réaction aux thèses parfois délirantes des protestants américains, et nier en réaction tout fondement réel à la Bible.

     

    Répondre à ce message

    • #3262063
      Le Octobre 2023 à 06:16 par paramesh
      Une mystique de l’élection

      quand un mythe est politique cela s’appelle de la propagande idéologique.
      un mythe se fonde sur la mémoire collective, sur l’accumulation de récits variés sur un même thème (une origine, un concept, etc ). le mythe est culturel dans son élaboration et religieux dans sa sacralisation. la shoah est un mythe uniquement pour les juifs. pour un non juif c’est un fait historique obscur qu’on n’a pas le droit d’interroger.

       
  • #3261919
    Le 13 octobre 2023 à 20:19 par politzer
    Une mystique de l’élection

    Remarquable article , du grand Guigue !

     

    Répondre à ce message

  • #3261976
    Le 13 octobre 2023 à 22:45 par Harold
    Une mystique de l’élection

    devons-nous en conclure que l’Israël biblique tel que nous le décrivent les cinq livres de Moïse, les livres de Josué, des Juges et de Samuel, n’a jamais existé



    Bien sûr que cet Israël a existé, les livres de l’ancien testament sont tellement pleins de faiblesse humaine, pleins de vols, de meurtres, de sacrifices humains, de ratages, de jalousies, de viols, d’émeutes, de cruautés, de cannibalisme, de génocides, de tortures, de mutilations, de démembrements, d’injustices et d’horreurs, qu’il n’y a vraiment aucune raison d’y voir une quelconque idéalisation... c’est la misère humaine dans toute sa splendeur. La partie exagérée doit être rapportée aux proportions d’un petit peuple entouré de grandes civilisations, mais le reste, l’immense majorité du texte, exprime plutôt un existentialisme radical, et en des termes d’une crudité naïve...

     

    Répondre à ce message

  • #3261994
    Le 13 octobre 2023 à 23:48 par The blue horse
    Une mystique de l’élection

    Article intéressant, mais qui ne mentionne pas le Coran et ses sourates concernant Moise et la « promesse « faite à son peuple. La paix ne se faire pas avec des sophistes.

     

    Répondre à ce message

  • #3262233
    Le 14 octobre 2023 à 11:24 par JL29
    Une mystique de l’élection

    Tous les peuples de cette planète qu’on appelle la Terre ont imaginé des narratifs justificateurs de leur existence, qu’ils soient de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie ou de l’Europe (désolé pour l’Océanie, qui n’est qu’une invention de l’Europe, quant à l’Antarctique, est-il besoin de mentionner ce continent de glace sans vie ?.. encore que..)
    Que pèse Israël dans ce monde de géants qui l’entoure, mis à part une outrancière estime de soi ?

     

    Répondre à ce message

  • #3262815
    Le 15 octobre 2023 à 10:11 par anonyme
    Une mystique de l’élection

    C’est vrai que la mentalité occidentale imprégnée de concepts bibliques ne peut que légitimer un état juif en Palestine ! N’est-ce pas les papes qui ont toujours promu "Jérusalem capitale mondiale" ? Bien avant Attali !

     

    Répondre à ce message

Afficher les commentaires précédents