Le 21 février 1916, l’artillerie allemande déverse un million d’obus sur les lignes françaises. La bataille de Verdun vient de débuter. Mais en une du numéro du 22 février du Journal des débats politiques et littéraires, n’est publié que le communiqué officiel du 20 quant à la situation militaire. En dernière page, le communiqué de l’après-midi présente la version autorisée de la situation sur le front pour la journée du 21 : « Faible action des deux artilleries sur l’ensemble du front sauf au nord de Verdun où elles ont eu une certaine activité ».
L’accès à l’information subit une double entrave, temporelle (la presse informe de la situation militaire d’après les communiqués officiels, qui souffrent des délais de transmission des informations au ministère de la Guerre, puis de rédaction et de diffusion) et institutionnelle (la censure militaire préventive a été acceptée [Christian Delporte, Antoine Flandrin, « En 1914, la presse accepte la censure parce que la France participe à l’effort de guerre », Le Monde, 18 juillet 2014.]] par les organes de presse et légiférée à l’été 1914).
Contenu autorisé, contenu censuré
Le 23 février, le lecteur de la presse quotidienne n’est toujours pas en mesure d’appréhender l’importance de l’offensive allemande (la veille, l’artillerie allemande a tiré son deuxième million d’obus, les pertes françaises sont très lourdes) : « Dans toute la région de Verdun, les deux artilleries ont continué à se montrer très actives. » (communiqué daté du soir du 21, en première page) ; « Continuation de l’activité d’artillerie dans la région de Verdun. Les Allemands ont attaqué hier en fin de journée nos positions à l’est de Brabant-sur-Meuse, entre le bois d’Haumet et Herbedois. Ils ont pris pied dans quelques éléments de tranchées avancées et poussé par endroits jusqu’aux tranchées de doublement. Nos contre-attaques les ont rejetés de ces dernières. » (communiqué de l’après-midi du 22, en dernière page). Il faut attendre le 24 pour voir apparaître une carte de Verdun dans le Journal des débats politiques et littéraires, et L’Humanité titrer sur la « bataille autour de Verdun ».
Mais les effets du contrôle de l’information se manifestent aussi dans la forme même de la publication, par son « blanchiment ». Les commissions de censure appliquent des consignes d’ordre politique ou militaire (le bureau de la presse du ministère de la Guerre en édictera plus de mille entre 1914 et 1919 [1]), qui conduisent à caviarder mots, passages ou articles complets. Le numéro du 22 février donne un exemple du premier cas (il est ici question de désamorcer le sujet polémique des « planqués de l’état-major ») :
et dans le numéro du 24, un passage relatif à la situation militaire (probablement du front de Verdun) a été censuré :
Ces « blancs », réalisés directement sur la forme d’impression en passant au burin l’œil des caractères déjà composés, ne sont que la face visible et marginale d’un système de censure opérant derrière la scène. Car une organisation efficace du contrôle de l’information (et de la propagande) implique que les premières épreuves soient soumises aux censeurs, puis renvoyées aux rédactions avec les modifications exigées, et enfin représentées pour une dernière validation. Les blancs ne sont que la trace d’une demande de censure réalisée de manière abrupte ou tardive, juste avant le tirage, du fait d’aléas survenus dans le processus lui-même : retard dans l’examen des épreuves, double censure (civile puis militaire), censure de contenus déjà validés (dépêches d’agence de presse, communiqués officiels alliés) [2].
Mais comment repérer ces blancs (quand on est historien, chercheur ou simple amateur) ? Un dépouillement manuel est toujours possible (fût-il numérique). Mais si l’on souhaite obtenir un large panorama des effets de la censure durant la Grande Guerre (les titres de presse d’information, d’opinion, nationale ou régionale ayant appliqué avec plus ou moins d’empressement les directives du bureau de la presse), il sera laborieux… Fouiller les métadonnées peut alors aider.