Suite à des pressions publiques exercées par des catholiques intransigeants sur son ami Jérôme Bourbon, Vincent Reynouard a offert à ce dernier sa démission de Rivarol dont, de fait, il était devenu membre de l’équipe rédactionnelle.
Sa démission ayant été acceptée, nous l’accueillons désormais dans nos colonnes. Nous déplorons l’intolérance de certains catholiques que nous jugeons contre-productive.
Pourquoi Hitler a-t-il ouvert des camps de concentration ? – Partie IV
Voilà pourquoi le 15 février, après avoir affirmé qu’une lutte à la vie et à la mort opposait désormais l’Allemagne nationale et les forces communistes, le porte-parole du gouvernement annonça que les Sections d’Assaut formeraient désormais une police auxiliaire [1]. Le 24 février, la décision fut mise en application. Hermann Göring la justifia en dénonçant la « menace communiste » [2] :
La police régulière, expliqua-t-il, travaille au-delà de ses forces. Dès lors, il est impossible de continuer sans une police supplémentaire. La police auxiliaire sera utilisée pour assister la police régulière dans le maintien de l’ordre public. Elle surveillera aussi les meetings électoraux, protégera les bureaux des associations politiques et assistera la Police lors de missions. Dans les cas de résistance et autres urgences, elle sera utilisée pour épauler la Police régulière et sera affectée à la protection des bâtiments publics et des usines.
Notons que ces policiers auxiliaires agiraient toujours sous les ordres d’officiers de la Police régulière.
Parallèlement, et dans le plus grand secret, alors que la campagne électorale battait son plein, le gouvernement préparait un grand coup de filet dans les milieux communistes. À Nuremberg, Hermann Göring expliqua [3] :
Quand le besoin se fit sentir de créer de l’ordre avant tout et de supprimer les plus dangereux éléments de désordre dirigés contre nous dans le nouvel État, je pris la décision d’arrêter par surprise les fonctionnaires et chefs communistes. Je fis dresser une liste et je savais qu’en n’arrêtant que les plus importants et les plus dangereux, cela représenterait quand même plusieurs milliers, car il n’était pas seulement nécessaire de saisir les fonctionnaires du parti, mais également ceux des formations du Front rouge, car les communistes avaient également des associations affiliées. Ces arrestations eurent lieu pour des raisons de nécessité et de sécurité de notre État. Il s’agissait d’éliminer un danger. Pour cela, une seule possibilité : celle de l’arrestation de protection. Peu importe si on avait déjà prouvé que ces personnes étaient coupables d’une action de haute trahison ou s’il fallait seulement s’y attendre de leur part. Il fallait la prévenir par cette arrestation de protection. Tout cela n’avait rien de nouveau et ce n’était pas une invention nationale-socialiste. De semblables mesures d’arrestations de protection étaient pratiquées auparavant dans l’ancien Reich, en partie contre les communistes et en partie contre nous, les nationaux-socialistes. Les prisons n’étaient pas à notre disposition dans ce but et je voudrais insister sur le fait qu’il s’agissait là d’un acte politique de défense en vue de la protection de l’État. C’est pourquoi je prétendais que ces hommes devaient être internés dans des camps – on proposa un ou deux camps à ce moment – parce que je ne pouvais pas savoir combien de temps cette arrestation s’avérerait nécessaire. J’ignorais aussi le nombre des intéressés susceptibles d’être découverts au cours des actions entreprises contre le Parti communiste. Lors de l’occupation de la maison Karl Liebknecht, nous avions trouvé tellement d’armes, de matériel et de préparatifs pour une guerre civile, que nous ne pouvions pas encore prévoir les conséquences du développement. J’ai déjà indiqué – et c’est naturel – qu’en ces périodes de tension politique, comme il en existait une entre les deux ailes extrémistes en Allemagne, et au moment où l’âpreté de l’opposition politique entraînait des combats de rue continuels, que la situation pour les internés ne serait en tout cas pas très agréable. J’avais donné des instructions pour que la surveillance fût faite, autant que possible, par les forces de police. Si elles ne devaient pas suffire, des forces auxiliaires devaient alors être demandées. J’ai pris position sur la question des camps de concentration, mais je voudrais faire remarquer que le nom de camp de concentration n’a pas été inventé par nous ; il est apparu dans la presse étrangère ; nous n’avons fait que le reprendre. L’origine de ce nom relève plutôt de l’Histoire.
Les camps de concentration furent donc un acte de défense contre des ennemis politiques jugés — à raison — potentiellement dangereux. Je rappelle qu’à la même époque, le gouvernement autrichien de Dolfuss internait lui aussi les opposants politiques dans un camp de concentration, celui de Kaisersteinbruch. On y trouvait des sociaux-démocrates, des communistes, et 1 800 nationaux-socialistes [4].
Quoi qu’il en soit, en Allemagne, un événement allait tout précipiter.
Dans la nuit du 27 au 28 février, un incendie criminel dévasta le Reichstag. Sur cette affaire, je recommande la lecture de l’ouvrage de Fritz Tobias, The Reichstag Fire. L’auteur démontre que les communistes allemands n’étaient pas liés à cet attentat. L’incendiaire, Marinus van der Lubbe, était un communiste esseulé soucieux de réveiller les foules qu’il jugeait trop léthargiques. Si les nationaux-socialistes exploitèrent cet événement, ils ne le provoquèrent pas. Dans son livre publié en 1934 à l’attention d’un public anglo-saxon, Hermann Göring expliqua [5] :
Si l’on m’accuse également d’avoir commandité l’incendie du Reichstag afin de pouvoir me saisir des communistes, je peux seulement dire que cette idée est ridicule et grotesque. Je n’avais pas besoin d’un événement quelconque pour m’autoriser à agir contre les communistes. La liste de leurs crimes était déjà si longue et leurs délits si atroces que j’étais de toute façon résolu à utiliser tous les pouvoirs à ma disposition pour éradiquer sans pitié ce fléau. Dans les faits, l’incendie du Reichstag ne servit pas du tout mes plans. [...] Il me contraignit à précipiter l’action avant que j’en aie achevé la préparation nécessaire.
Et en effet, le lendemain soir, un décret proclamant l’État d’exception fut publié [6]. Ce fut le fameux décret rappelé par la défense lors du procès de Nuremberg. Entièrement légal, il s’appuyait sur l’article 48 de la Constitution du Reich. Le gouvernement le justifia en arguant qu’il s’agissait de parer le danger communiste [7]. Dans les heures qui suivirent l’incendie, il permit l’arrestation de 130 meneurs rouges [8]. Malgré ces mesures, tout danger n’était pas écarté, bien au contraire.
La veille de l’ouverture du Reichstag, à Potsdam, on apprit que des mesures exceptionnelles avaient été prises afin d’éviter tout incident [9] :
[...] Toutes les maisons situées sur le parcours que doit suivre le cortège parlementaire resteront fermées à partir de 10 heures du matin jusqu’après la fin de la cérémonie. Entre ces heures-là, aucune personne ne sera autorisée, en aucun cas, à pénétrer dans son domicile ou à en sortir sans une autorisation spéciale de la police. Deux détectives stationneront à l’entrée de chacune de ces maisons, tandis que des soldats armés seront postés sur les toits des immeubles faisant le coin des rues. La police a averti les habitants de Potsdam de ne point se trouver mardi matin dans les rues de la ville portant de gros colis, car les agents de service ont reçu l’ordre formel de confisquer tous les gros paquets et de les transporter au poste de police où ils ne pourront être réclamés par les ayants droit qu’après la fin de la cérémonie. La police a également interdit la prise de clichés photographiques le long du parcours, de même que la coutume qui veut que les habitants lancent des fleurs au Président au passage du cortège. Toute personne enfreignant ces ordres sera immédiatement arrêtée.
Ces mesures n’étaient pas destinées à la propagande. Car à la même date, on apprit qu’un attentat à la grenade contre Hitler avait été déjoué. Interrogé, le préfet de police de Munich, Himmler, déclara que [10] :
[...] Depuis plusieurs jours, par des nouvelles venant de la Suisse, la préfecture de police de Munich savait que les milieux communistes préparaient des attentats contre le chancelier du Reich et contre d’autres personnalités dirigeantes de la nouvelle Allemagne.
Le lendemain, la presse annonça l’ouverture du camp de Dachau, dans une ancienne fabrique de munitions [11]. L’endroit était prévu pour recevoir cinq mille détenus, car les arrestations de meneurs rouges continuaient.
Plus de vingt-cinq mille personnes furent finalement appréhendées puis internées, à Dachau et dans d’autres camps qui ouvrirent, comme Oranienbourg, le 21 mars 1933 [12]. Mais la plupart bénéficièrent d’un élargissement avant un an. À Nuremberg, Hermann Göring rappela les deux amnisties de Noël 1933 et de novembre 1934, qui virent la remise en liberté de sept mille détenus [13]. En 1934, il en restait moins de dix mille. Sachant que la population allemande comptait alors 80 millions de personnes, nous étions bien loin d’une terreur organisée.
On me répondra sans doute qu’année après année, le nombre d’internés augmenta. La principale raison est simple. La lutte contre le nouveau régime se poursuivait ; fin 1933 en Allemagne, des groupes agissaient et recrutaient encore [14]. En avril 1934, au Danemark, une réunion internationale permit aux rouges de faire le point sur le combat clandestin en Allemagne [15]. Les textes des communistes allemands étaient même publiés en anglais pour une diffusion mondiale : on y expliquait comment former des cellules communistes ainsi que les différentes formes d’actions militantes. L’objectif final restait le même : le soulèvement pour abattre la dictature fasciste [16].
Personnellement, je comprends ces communistes qui agissaient. Mais il faut aussi comprendre les nationaux-socialistes qui, eux, réagissaient.
En septembre 1934, Hitler définit ainsi les tâches du national-socialisme pour l’année à venir [17] :
1. Poursuivre la réorganisation du parti et de ses organismes en vue d’en faire une seule communauté à laquelle se heurtera quiconque osera toucher à notre État ;
2. Nous voulons épurer cette communauté de tous ceux qui ne veulent pas lui être inébranlablement fidèles et lui obéir sans réserve ;
3. Nous voulons entreprendre une nouvelle offensive pour rallier tous les Allemands de sang que l’aveuglement ou l’ignorance séparent de nous. Nous voulons faire front contre tous ceux qui croient le moment venu de pouvoir reprendre leur œuvre de destruction et de sabotage. Le poing de l’État national-socialiste les frappera où qu’ils se trouvent.
Telle est l’origine de l’ouverture des camps de concentration en Allemagne. Leur objectif était double : 1. conjurer le danger communiste, et 2. rééduquer les détenus. Un journaliste français qui, début 1934, put visiter Dachau, rapporta ce que lui avait dit le commandant du camp [18] :
[...] Nous pratiquons ici la purification intérieure. Il s’agit d’extraire le virus pacifiste et marxiste de ces pauvres têtes malades. Nous faisons des conférences qui permettent aux prisonniers de se familiariser avec les idées nationales-socialistes. Je pense aboutir à un grand nombre de conversions. J’ai bon espoir, j’ai bon espoir.
Dans les années qui suivirent, ce système resta en place et pendant la guerre, sa finalité se modifia. Au procès d’Oswald Pohl – l’homme qui, pendant la guerre, s’était occupé de l’exploitation économique des camps – l’avocat de la défense rappela [19] :
L’échec de l’offensive des armées allemandes aux portes de Moscou pendant l’hiver 1941-1942 et l’entrée en guerre des USA firent que l’Allemagne dut dresser des plans pour une guerre longue.
L’idée vint alors d’utiliser les déportés pour l’industrie de guerre.
Le 30 avril 1942, Oswald Pohl envoya aux chefs des camps de concentration une directive qui expliquait [20] :
La guerre a apporté un changement marqué dans la structure des camps de concentration et a modifié leurs buts concernant l’emploi des prisonniers. L’incarcération des prisonniers pour les seules raisons de protection, d’éducation ou prévention n’est plus la préoccupation principale. La situation économique est désormais le facteur le plus important. La mobilisation des forces de travail de tous les prisonniers, en faveur de la guerre actuelle (accroissement de la production d’armements) et pour la construction de la paix à venir, vient de plus en plus au premier plan.
Telle fut la raison pour laquelle, pendant la guerre, le nombre de camps et de sous-camps se multiplia. Mais c’est une autre histoire...
Je termine avec ce qui suit : si les nationaux-socialistes s’étaient contentés d’interner les opposants mais sans mener une politique positive, leur action aurait au contraire renforcé la détermination des communistes. Or, c’est le contraire qui advint : dès les premiers mois, des masses entières qui avaient lutté pour le Front rouge passèrent dans le camp d’en face. Le 1er juin 1933, la revue Esprit publia le reportage d’un syndicaliste français qui revenait d’Allemagne. Dépité, il lâchait : « Le parti révolutionnaire qui aurait dû sauver au moins l’honneur du prolétariat allemand a laissé la place à l’adversaire sans opposer de résistance. » [21] Et d’expliquer [22] :
Ce qui m’a le plus attristé en Allemagne c’était le visage des quartiers ouvriers de Berlin. Partout des drapeaux aux croix gammées. Dans la rue, que d’insignes fascistes portés par des ouvriers ! Parfois même on reconnaît chez eux la casquette que portaient les jeunes communistes, les chemises noires des gardes antifascistes. On s’arrête, on voudrait parler à ces jeunes, on en connaissait il y a deux ans. Mais tout d’un coup on se rappelle que dans certains quartiers de Berlin 50 à 60 % des jeunesses communistes ont passé aux jeunesses hitlériennes… On ne sait pas si le camarade d’hier n’est pas aujourd’hui un ennemi. Il n’est pas étonnant que dans ces conditions l’appareil du parti soit décimé, parfois complètement détruit, qu’il soit presque impossible de tenir une imprimerie illégale plus de quinze jours. Chaque jour apporte la nouvelle d’une liaison qui saute et qu’il est souvent impossible de renouer.
Avant même qu’un semestre ne fût passé, les premiers résultats de la politique hitlérienne avaient conquis de nombreux anciens opposants, même parmi les plus déterminés. À Nuremberg, l’accusé Fritz Sauckel lança qu’après l’accession au pouvoir [23] :
L’activité centrale du parti était le recrutement. Notre travail le plus intensif consistait à gagner à nous nos adversaires politiques. Je suis très fier du fait que, dans mon [district], de très nombreux ouvriers, anciens communistes ou sociaux-démocrates aient été gagnés par nous et soient devenus chefs de groupe locaux ou fonctionnaires du Parti.
En vérité, l’Allemagne était dans un tel état de décomposition qu’Hitler ne rencontra guère qu’une minorité d’opposants déterminés. Au mois de février 1933, Jean Tharaud avait souligné que les risques d’une grève générale étaient faibles. Et d’expliquer [24] : « On ne constate à aucun degré chez les ouvriers de Berlin un esprit révolutionnaire. Les ouvriers sont fatigués de la guerre, fatigués des combats de rue. » D’où le constat de ce syndicaliste français déjà cité [25] : « Hitler n’a pas vraiment rencontré d’adversaires réels. Ses succès reposent surtout sur la faiblesse de ceux qui disaient vouloir le combattre. »
Voilà pourquoi, finalement, Hitler n’a pas eu besoin, pour s’imposer, d’établir un régime de terreur. Dans le troisième Reich, l’instauration d’un état policier est certaine ; la réduction des libertés publiques incontestable ; l’emprisonnement des ennemis politiques irréductibles afin de prévenir une possible contre-révolution indéniable. Mais ce sont là des choses inévitables en période révolutionnaire, lorsqu’il s’agit de sauver un pays qui sombre. Certes, cela peut révolter et j’avoue que cet aspect de l’hitlérisme ne m’enchante guère. Mais je le souligne : pas plus qu’à Cuba ou qu’aux Philippines, l’établissement des camps de concentration en Allemagne ne fut une conséquence nécessaire de l’idéologie régnante.
À chaque fois, leur établissement fut le résultat de circonstances bien déterminées : une rébellion armée à Cuba et aux Philippines, la menace de soulèvements armés en Allemagne. En juin 1947, au procès de l’équipe qui avait supervisé l’administration du système concentrationnaire, un accusé rappela que les camps allemands avaient été érigés dans un contexte « très dur » [26]. Il avait raison.
La conclusion est simple...
Les camps de concentration ne sont pas une conséquence logique de l’idéologie nationale-socialiste. En Allemagne, leur création fut un accident de l’histoire, un accident dû en premier lieu à la menace d’une insurrection communiste. Il est malhonnête, aujourd’hui, d’occulter cette menace et de n’éclairer que ces camps.
Mais surtout, il est malhonnête d’occulter toutes les réalisations sociales de l’hitlérisme : car c’est à elles, et non à une quelconque terreur policière, qu’il faut attribuer le ralliement des masses à Hitler. Hitler a démontré qu’un amour du peuple et une volonté pure, hors des sentiers battus tracés par les technocrates, pouvait permettre de redresser un pays. C’est la principale leçon à tirer de son histoire.