Suite à des pressions publiques exercées par des catholiques intransigeants sur son ami Jérôme Bourbon, Vincent Reynouard a offert à ce dernier sa démission de Rivarol dont, de fait, il était devenu membre de l’équipe rédactionnelle.
Sa démission ayant été acceptée, nous l’accueillons désormais dans nos colonnes. Nous déplorons l’intolérance de certains catholiques que nous jugeons contre-productive.
Pourquoi Hitler a-t-il ouvert des camps de concentration ? – Partie III
Les communistes divisés espèrent tirer parti de l’accession au pouvoir d’Hitler
En octobre 1933 aux USA, la Ligue communiste de combat affirma que le Parti communiste allemand avait aidé les « fascistes » (comprenez : les nationaux-socialistes) à prendre le pouvoir [1]. Un an auparavant, un organe communiste américain avait expliqué ainsi cette apparente contradiction : au-delà des protestations de forme, le Parti communiste allemand souhaitait la victoire brune, car il pensait qu’une fois Hitler au pouvoir, les travailleurs s’uniraient contre la dictature fasciste, ce qui permettrait enfin un soulèvement unitaire en vue d’imposer les Soviets [2]. D’autres espéraient qu’Hitler s’attaquerait directement aux communistes et que dans une contre-attaque massive, les Rouges réunis vaincraient puis imposeraient la république des Soviets [3]. Certains allaient jusqu’à imaginer qu’une fois au pouvoir, les nationaux-socialistes massacreraient les communistes, ce qui provoquerait en retour une grève générale, donc une paralysie du pays [4].
30-31 janvier 1933 : les communistes mettent leur plan à exécution et passent à l’action
Le 30 janvier 1933, la première partie de leur plan se réalisa : Hitler fut nommé chancelier. Sans attendre, les communistes passèrent à l’action et lancèrent des appels au soulèvement. Leur appel massif fut répercuté dans la presse américaine. Elle parlait de mots d’ordre qui circulaient, appelant à la rébellion [5]. Le 30 au crépuscule, les troupes hitlériennes organisèrent des marches aux flambeaux. Paris-Soir écrivit : « Disciplinées, ardentes, orgueilleuses, elles ont voulu, par cette parade nocturne, célébrer la prise du pouvoir par leur chef et démontrer, une fois de plus, leur puissance et leur volonté. » [6] Le terme à retenir est « disciplinées » ; car ces parades furent avant tout des célébrations opérées dans le calme. Or, durant cette nuit, un chef des SA qui revenait du défilé et un policier qui assurait le service d’ordre furent assassinés à coups de feu [7]. Le lendemain, un quotidien américain titra : « Les communistes se mettent en branle pour la révolte » [8]. Mensonges de la presse capitaliste ? Absolument pas. Dans sa livraison du 31 janvier 1933, en page 3, L’Humanité publia l’appel du Parti communiste allemand. C’est un document historique de la première importance, dont il convient de citer un large extrait. À la manière de l’assassin qui hurle qu’on l’égorge, les adeptes de la stratégie de terreur écrivaient [9] :
Le régime de terreur sanglant du fascisme est érigé en Allemagne. Masses ouvrières, ne permettez pas que les ennemis mortels du peuple allemand, que les ennemis mortels des ouvriers et des paysans pauvres, des masses travailleuses des villes et des champs, accomplissent leurs crimes ! Dressez-vous contre ces attaques et contre la terreur de la contre-révolution fasciste ! Défendez-vous contre la réaction sans bornes de la dictature fasciste ! Descendez dans la rue ! Arrêtez le travail dans les usines ! Répondez immédiatement par la grève de masse, par la grève générale, à l’attaque des chiens sanglants fascistes. Ouvriers, ouvrières ! Jeunes ouvriers ! Dressez-vous dans toutes les entreprises, dans tous les syndicats, dans toutes les organisations ouvrières, dans tous les bureaux de placement, en faveur de la grève générale, contre la dictature fasciste ! Décidez partout la cessation du travail ! Organisez partout des démonstrations de masse et élisez des comités d’unité et des comités de grève. Organisez la lutte.
La suite était un appel lancé à toutes les organisations dites « de gauche » pour qu’elle se groupent autour du Parti Communiste. L’appel se terminait ainsi : « Vive le front unique prolétarien contre la dictature fasciste de Hugenberg ! À bas Hitler-Papen-Hugenberg ! Vive la grève générale ». Si ce n’était pas encore une insurrection armée, du moins était-ce un appel clair à cette insurrection. J’ajoute que les socialistes se rapprochèrent alors des communistes en lançant l’appel suivant [10] :
La lutte du prolétariat contre le fascisme est entrée dans une phase nouvelle et nous voudrions tous pouvoir espérer qu’à cette occasion nos rapports avec les partis communistes entrent également dans une voie nouvelle.
Répondant à ce mot d’ordre, un militant socialiste de Hambourg tenta d’organiser dans sa ville une grève générale [11]. Des combats sanglants éclatèrent dans cette ville, ainsi qu’à Lubeck, Zittau, Pforzheim et Homberg, où trois nationaux-socialistes et un policier furent tués [12]. C’est donc un front rouge et rose qui se constituait, menaçant le nouveau régime d’Allemagne. À Nuremberg, Hermann Göring le rappela : l’époque était aux tensions politiques très vives et « tout cela pouvait mener à des attaques révolutionnaires du parti communiste » [13]. Face au danger, Hitler réagit au plus vite afin de parer le danger.
Gouverner sans craindre l’obstruction de l’opposition
Face au danger, le nouveau régime devait pouvoir gouverner sans être entravé par les manœuvres de gauche, donc en disposant d’une majorité absolue au Reichstag. Or, les élections du 6 novembre 1932 ne la lui avait pas donnée. Seule une coalition avec le parti Centre, catholique, pouvait permettre de l’obtenir [14]. Voilà pourquoi dès le 31 janvier, Hitler entreprit des négociations avec son chef, Mgr Kaas. Mais, dès le début, la presse annonça leur échec, le Centre refusant de collaborer avec les nationaux-socialistes [15]. Les pourparlers n’ayant effectivement pas abouti, le 1er février, face à l’urgence, le Führer décida et obtint un décret de dissolution du Reichstag, avec organisation d’élections le 5 mars suivant [16].
On prétend que cette mesure aurait été décidée pour « éliminer » les Partis socialiste et communiste [17]. Cette présentation tendancieuse frôle le mensonge : en vérité, il s’agissait d’une mesure légale et constitutionnelle destinée à obtenir une majorité absolue. La Deutsche Allgemeine Zeitung le rappela en ces termes : « La dissolution est, il est vrai, un moyen rigoureusement légal et constitutionnel pour essayer de l’obtenir. » [18] On ne pouvait être plus clair. Dans Paris-Soir, les frères Tharaud soulignèrent : « Le nouveau cabinet a donc pris l’engagement de ne rien entreprendre de contraire à la légalité, de ne pas changer la Constitution, ni de dissoudre le Reichstag, sans fixer en même temps la date des nouvelles élections. » [19] Et plus bas : « Le maréchal Hindenburg, usant des pouvoirs que la Constitution lui accorde, a prononcé ce décret [de dissolution] sans attendre la réunion de l’Assemblée. » Bref, arrivé légalement au pouvoir, Hitler souhaitait obtenir tout aussi légalement une majorité afin de ne plus craindre les obstructions de la gauche. J’ajoute que les élections organisées furent libres ; le Parti national-socialiste ne put remporter la majorité absolue. Il ne l’obtint qu’en s’alliant aux nationaux allemands [20].
La lutte anticommuniste
Quoi qu’il en soit, ce 1er février 1933, en même temps qu’il obtenait la dissolution du Reichstag, Hitler sonna le tocsin : dans une déclaration publique, il souligna que l’Allemagne devait renaître sans quoi le drapeau bolchevique flotterait bientôt sur le pays [21]. Car dans tout le pays, les manifestations communistes se multipliaient, entraînant des désordres révolutionnaires : près du siège du Parti, les militants nationaux-socialistes devaient circuler protégés par la Police [22]. Voilà pourquoi ce 1er février 1933, les autorités du pays interdirent les manifestations publiques communistes [23]. Un appel à l’insurrection ayant été lancé, des perquisitions furent organisées dans les locaux et les permanences du Parti communiste, qui permirent de saisir des documents importants [24]. Parallèlement, et pour décourager tout recours à la violence révolutionnaire, les SA organisèrent un grande démonstration de force devant siège du PC [25]. Le 3 février, la presse française titra : « La lutte est engagée contre les communistes » [26]. Cependant, loin d’intimider les Rouges jusqu’au-boutistes, ces actions renforcèrent au contraire leur détermination.
L’agitation rouge se poursuit : émeutes, blessés et morts
Le 2 février, les principaux meneurs communistes appelèrent leurs millions d’adhérents à se réunir pour monter à l’assaut du nouveau gouvernement, qualifié de réactionnaire [27]. Le même jour, les premières grèves débutèrent : à Mannheim et, surtout, dans la ville rouge de Lubeck. Plus grave : à Koenigsberg, des chômeurs descendirent dans la rue et renversèrent des autos ainsi que des tramways. Au cours des émeutes, plusieurs policiers et nationaux-socialistes furent blessés [28]. Le 3 février, les autorités gouvernementales lancèrent un avertissement : la poursuite des manœuvres terroristes entraînerait la prise de mesures d’exception [29]. Il était notamment question de remettre en vigueur une ordonnance de 1932 qui prohibait les appels au désordre par voie de presse [30].
La journée et la nuit n’ayant apporté aucun signe de détente, un arrêté fut publié le lendemain, qui frappait d’interdiction plusieurs organes communistes. Car le mouvement semblait s’étendre : ce même 4 février, 230 grèves, réunions de masse et assemblées de comités d’entreprise avaient été organisées afin d’organiser la riposte [31]. Quant au Parti communiste allemand, il appelait les masses aux actions extra-parlementaires, sous la forme de grèves et de « lutte la plus énergique » [32]. Le 5 février, les autorités organisèrent les obsèques nationales au chef des SA et au policier tués le 30 janvier précédent [33]. L’objectif était de calmer les esprits en démontrant la détermination du nouveau régime à riposter. En vain. Dans la nuit du 5 au 6 février, de nombreuses bagarres éclatèrent, faisant des morts et des blessés : à Bochum, un chef de section national-socialiste périt lors d’une rixe. À Leipzig, des communistes attaquèrent un cortège hitlérien ; à Düsseldorf, une camionnette qui ramenait dans leur village des militants tomba dans une embuscade. Le chef mourut tué d’une balle au front et dix de ses compagnons furent blessés [34]. La nuit suivante connut également des rixes sanglantes à Bonn, à Charlottenburg et dans un autre quartier de Berlin [35]. Le 7 février, L’Humanité titra : « Contre le fascisme, la riposte ouvrière s’organise. Grèves et combats de rue dans tout le Reich. » Oui, vraiment, le torrent révolutionnaire montait.
À la même époque, sous le titre : « L’Allemagne risque de connaître des jours sanglants », un éditorialiste américain écrivit : « Il serait téméraire de dire ce qui arrivera en Allemagne au cours des prochains 60 jours. Mais ce sera un miracle si le sang n’est pas répandu dans une large mesure. » L’auteur terminait en soulignant que le spectre de la guerre civile la plus féroce planait sur le pays [36]. Le 9 février, L’Humanité titra : « La riposte ouvrière s’accentue. Grève générale à Strassfurt, grèves à Mannheim, Suttgart, Constanz ». La fin de semaine fut sanglante. Les rixes firent onze morts et vingt-trois blessés [37]. À Eisleben, notamment, un détachement de SA essuya le feu de communistes embusqués dans une de leurs imprimeries. Une bagarre s’ensuivit, au cours de laquelle le bâtiment fut investi et saccagé [38]. Des perquisitions organisées dans les locaux communistes permirent la saisie de nombreuses armes clandestines. Bien que les communistes n’aient pas atteint leur objectif, l’Allemagne menaçait de devenir un baril de poudre et la Police s’avouait débordée.