Le dernier cinéma X de Paris a fermé ses portes

Publié le : dimanche 10 décembre 2017
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D’aucuns pourraient probablement s’en réjouir, mais ce ne serait qu’une victoire à la Pyrrhus. Le dernier cinéma X de Paris ferme ses portes et c’est triste pour tout esprit conservateur un peu nostalgique mais à la fois désespérant pour toute personne dotée d’un peu de morale et de bon sens.

En effet, la disparition du dernier cinéma X de Paris signe la fin d’une activité qui a toujours existé et qui, comme la prostitution, ne choque que les bigots ou, pire, les faux progressistes (qui valideront en revanche toutes les perversions qui les arrangent et arrangent le marché). Mais cette disparition signe aussi notre entrée définitive et complète dans une nouvelle ère où la pornographie est offerte à tous et pour tous et non plus seulement réservée à l’intimité d’une salle obscure un brin interlope mais non sans un certain charme suranné voire un rôle social certain.

Maurice Laroche, 74 ans, est de ces hommes dont le nom, l’allure et la vie nous rappelle qu’il y eut une France si française, faite d’un mélange de joyaux et d’imperfections créant un style de vie unique. Nous vivions alors une époque enivrante mariant des structures traditionnelles et une saine soif d’évasion et de fraîcheur. Mais la transgression était encore innocente ou tout au moins raisonnable et le marché n’avait pas fait son oeuvre de recyclage, pervertissant tout ce qu’il touche comme à son habitude.

Maurice Laroche, propriétaire du Beverley

 

Cette parenthèse enchantée d’après-guerre (que l’on avait connu déjà, dans une autre mesure, après la Grande guerre – qu’on se rappelle le quartier du Montparnasse des années 20), profita du regain économique que font naître les décombres et les ruines, mais profita aussi de la joie de vivre qui habite toujours les survivants. Et la pornographie, concentration photographique de la puissance sexuelle qui anime tout être vivant et permet la perpétuation de son espèce, ne fut pas en reste.

 

Nostalgique pornographie d’antan

Née avec la photographie, dès le XIXème siècle, renouvelée sous forme animée par le cinéma naissant, la pornographie s’échangeait sous le manteau et c’est précisément son caractère interdit et secret qui en aiguisait encore davantage la convoitise. Les années 60 virent sa légalisation progressive et donc son développement rapide. Mais les corps et les pratiques qu’elle nous proposait étaient encore bien frais et naïfs. La pornographie ne faisait que déposer sur de l’argentique ce qui se déroulait dans la chambre à coucher. Les protagonistes étaient encore humains et les activités, quoique coquines et parfois aventureuses, bien débonnaires.

Filmé sur un support analogique, coûteux et contraignant, par des techniciens et des hommes de l’art, ces films au scénario rarement convaincants, certes, avaient quelque chose encore du travail de l’artisan. Le matériau noble de la pellicule, le bruit inimitable de la bobine qui défile, les innombrables imperfections de l’image et du son, tout concourrait à donner un charme certain à ces objets sulfureux mais finalement guère plus que la littérature érotique qui jalonne les civilisations jusqu’aux plus anciennes.

Plus que tout encore, le caractère difficilement accessible de ces œuvres qui ne se dévoilaient que dans des salles obscures dûment réservées aux adultes augmentait le désir du spectateur. Les enfants étaient absolument tenus à l’écart de ces représentations et quand ils en prenaient connaissance c’était après un certain nombre de rites progressifs et parfaitement balisés qui les avaient menés à l’âge adulte.

 

La sexualité moderne, mélange d’hygiénisme et de terreur

La société contemporaine est fabuleuse en ce qu’elle nous permet de nous extasier de peu, comme elle permet à d’aucuns de s’inventer une insoumission à peu de frais. Aujourd’hui la pornographie à portée de clic, dont les études décrivent parfaitement la chute vertigineuse de l’âge de sa première consommation (9 ans en 2017 !), nous permet de nous émerveiller de l’époque où l’on projetait au Beverley et dans les 40 autres salles classées X de Paris ces films pour adultes – dûment contrôlés – finalement bien sages et mesurés.

Clouscard nous disait que le monde moderne nous permettait tout mais rendait à la fois tout impossible. Aujourd’hui tout est bel et bien permis dans le cadre régenté du marché pornographique (dont on pourrait s’étonner qu’il est parfaitement ignoré des combats féministes si nous n’étions pas si peu naïfs) mais plus rien n’est possible dans le monde réel où la sexualité est devenu un exercice presque irréalisable. Cet objet curieux est devenu un mélange d’hygiénisme et de terreur.

L’injonction du port d’un latex protecteur ou celle des corps parfaitement glabres où l’on traque le moindre poil et la moindre imperfection nous a éloignés de l’amour charnel et naturel. Les femmes, pour beaucoup de raisons et parfois même légitimes (drague grossière de rue, en général dans un esprit peu français), évitent désormais tout contact visuel (eye contact) dans les lieux publics, les rendant hautaines pour des hommes qui se sentent méprisés. Et aujourd’hui la peur larvée d’être accusé de harcèlement ou rétrospectivement qualifié de porc pour avoir été un peu hardi avec sa partenaire (parfois même avec son consentement) a terminé de démolir les rapports hommes-femmes.

 

Scénario, musique, décors et femme naturelles

Maurice Laroche, le propriétaire donc du Beverley, se souvient lui aussi avec une mélancolie non dissimulée de cette époque et de ces films qu’il projeta, choisis parmi les 300 bobines de 35mm qu’il possède :

Oui, il y a des jeunes. Parce qu’ils découvrent un cinéma qu’ils n’ont pas connu. C’est à dire le 35mm, des films avec un petit scénario, avec de la musique, avec des beaux décors, et une femme nature, c’est à dire des seins qui ne sont pas refaits, un sexe avec des poils.

En 2017 donc, la pandémie pornographique a façonné les fantasmes de toute la génération née dans les années 90. Cette jeunesse a formé son désir sur des images brutes, des séquences violentes, des sexes épilés aux origines pédophiles manifestes, des femmes ravalées au rang de pur objet de jouissance et la sexualité à de la performance quantitative.

Et les femmes, qui ne consomment pas de pornographie – à peine 5% des visiteurs du site YouPorn d’après leurs propres chiffres –, en ont pourtant accepté un à un tous les codes. Et elles les ont accepté parce que le marché les y a poussées (hygiène, épilation, produits divers), et que les magazines féminins ont fait leur ouvrage de rabatteur pour les marques qui les financent. Enfin – ne nous mentons pas – les hommes aussi les ont poussées à accéder à leurs fantasmes masculins, ceux qu’ils se sont façonnés en visionnant inlassablement depuis leur plus jeune âge ces images offertes désormais à tous, celles de femmes aussi glabres que dociles – l’un étant intimement lié à l’autre et réciproquement.

On n’a pourtant pas vu beaucoup de féministes prendre à bras le corps le problème primordial de la pornographie moderne qui asservit les femmes et les enferment dans des rôles peu glorieux où 50 hommes peuvent jeter leur dévolu sur une seule femme, où les pratiques les plus répugnantes leur sont infligées, où on les voit parfois même objectivement souffrir à l’image, décuplant probablement le plaisir – de moins en moins coupable – du spectateur...

 

Épilogue

C’est alors qu’en jetant un regard par dessus son épaule, on se retourne presque avec bienveillance sur ce vieux cinéma qu’on pensait crapoteux. On se prend alors de tendresse pour Maurice, ce survivant qui faisait tourner infatigablement ses bobines honteuses. Pour le plaisir secret de spectateurs, ultimes survivants d’une époque où la sexualité restait un jardin secret, une sexualité qui n’avait pas encore envahi le monde. Ce monde moderne désormais désenchanté.

 

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Le 10 décembre 2017 à 17:32 par Auri
#1858369

Je n’ai jamais compris cette mode du sexe glabre, de toute les actes contre-natures de notre époque l’épilation pubienne est bien le pire.

Le 11 décembre 2017 à 19:04 par Domino92
#1859125

Entièrement d’accord. Quoique ! les vidéos S.M. soient à mon gout bien pires ; et je ne jurerai pas que toutes les "actrices" soient consentantes. Une partie de la réponse est en dessous de l’article :

"L’épilation intégrale est le résultat d’une société pédophile"

Et si Axelle Red mettait le doigt sur quelque chose ?

Pas faux. Mais ne serait ce pas plutôt ceux qui détiennent le marché du X qui nous ont imposé leur gout ?

Le 13 décembre 2017 à 10:55 par LeD
#1860277

Ben je sais pas moi mais donner mon avis sur ce qu’il y a dans le slip ou le string de l’autre j’ai plutôt l’impression que je ferais mieux de m’occuper d’autre chose et que " cela ne nous regarde pas " ! ;)

Le 10 décembre 2017 à 18:18 par Dubuis
#1858399

Ah, le cinéma X en 35 mm dans les salles obscures ! J’ai commencé il y a une quarantaine d’années dans ma ville de province, c’était tout un rituel, il fallait se déplacer, affronter des regards réprobateurs, la crainte de rencontrer un collègue, un voisin. En sortant de la salle, c’était encore plus compliqué. Et les films ! Des films de Gérard Kikoïne, de Burd Tranbaree (anagramme de Jean-Claude Aubert), avec comme acteurs, Alban Ceray, Richard Lemieuvre, et chez les femmes, Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess (on peut dire qu’elle m’a fait fantasmer celle là). Quand je montais à Paris pour le boulot, je faisais toujours un petit crochet par les cinémas du boulevard de Strasbourg, notamment le Scala, j’avais souvent mon hôtel juste à côté. Et puis j’ai fréquenté d’autres cinémas X, même à l’étranger, surtout en Suisse. Les titres des films, sur ces affiches sans photo, me procuraient déjà une forme de plaisir. Et puis, ils ont tous fermés progressivement, effectivement livrés au marché, à des promoteurs pas toujours très regardants. On est presque dans la chanson d’Eddy Mitchell, la dernière séance. Aujourd’hui, il ne reste plus rien de cette époque, que j’ai connu, cette âge d’or du X, qui est pour moi, la période 1978 - 1983. Le porno d’aujourd’hui est triste, brutal, pas excitant du tout. Un peu à l’image de ce capitalisme en phase terminale.

Le 10 décembre 2017 à 21:15 par Gégé
#1858546

Très joli témoignage concret de ce que dit l’article !

Je dirais pour ma part que l’âge d’or de la pornographie commence dès les débuts du cinéma et se termine dans les années 80, mais j’irais peut-être jusqu’à la fin des années 80.

Mais pour le reste, on est d’accord !

Le 10 décembre 2017 à 18:25 par Palm Beach Post : "Cult !"
#1858408

Les articles où il est question de porno, d’industrie du sexe, t’as tous les ex-branleurs qui viennent te faire la leçon. Retourne te branler.

Pourquoi ?

Parce que tu n’as pas d’argument de fond autre que de t’astiquer dans le sens inverse pour soulager une haine furieuse dont le porno n’est pas la cause.

C’est bien, le porno : tu te branles sur une p’tite meuf, qui correspond à peu près à tes fantasmes, et tu continues ta journée sur d’autres activités.

Viens pas nous faire une leçon sur l’humanité : arrête plutôt les guerres, dans le monde. Là, on va peut-être t’écouter. Mais encore, c’est pas sûr : y’a p’têtre un mec qui va te fracasser le crâne, un redoublant, qui ne t’auras pas entendu, qui se sera fait manipuler... branleur.

.

Le 10 décembre 2017 à 20:06 par Vedensen
#1858492

L’érotisme des uns est le porno des autres. Le cinéma porno était un degré moindre de la décadence morale que l’on connait, mais ça s’inscrivait quand même dans le registre de l’immoralité ! Je n’apprécie pas cette tendance qu’a l’homme d’être nostalgique du mauvais parce qu’il y a pire maintenant ; ce n’est en fait qu’une longue descente aux enfers.

Le 11 décembre 2017 à 08:19 par anonyme
#1858747

Et c’est bien pour ça que le monde ne changera pas, ils n’a toujours pas compris quils étaient en phase de chute !

Le 10 décembre 2017 à 22:57 par Staline
#1858622

Pour les intéressés, le ciné Beverley fermera définitivement fin février ! Encore une possibilité d’y aller...

Le 10 décembre 2017 à 23:54 par Seb
#1858652

Bonne nouvelle, j’y passe dès que je monte à Paris ! (en appuyant le fait que j’ai lu l’info sur E&R ;-))

Le 11 décembre 2017 à 07:16 par Mike
#1858732

Ca force énormément le trait pour essayer de démontrer que "c’était mieux avant". Avant, c’était l’hypocrisie généralisée dans la société. Faites ce que je dis pas ce que je fais sans les réseaux sociaux pour le dénoncer. La sexualité était peut être possible, mais à la source d’angoisses terribles. Les codes de séduction disaient une chose, et les soirées lycéennes démontraient que le succès venait en faisant le contraire. Mais il n’y avait personne pour le constater.

On ne savait jamais si ce qu’on pensait être la réalité était du lard ou du cochon, des fois qu’on nous cache encore des choses. Impossible de trouver les livres importants.

Bref, on se plaint, mais c’est aussi parce qu’on a acquis une certaine lucidité. Je ne la rendrais pour rien au monde.

Le 11 décembre 2017 à 09:19 par lincredule2
#1858779

Message plus spécialement destiné à l’auteur de l’article. Et tout d’abord bonjour à tous,

Je croyais être sur un site qui prônait l’égalité (que l’on peut d’ailleurs chercher en vain en ce bas monde, car c’est la loi naturelle) et réconciliation.

Pourquoi dès lors, parler de bigots, quand des personnes essaient de respecter la morale (dans le sens chrétien et sans tyrannie), et j’insiste sur le "essaient", car la perfection n’est pas de ce monde ? Mais peut-être l’auteur n’a-t’il pas voulu être blessant, et dans ce cas, je le remercie de préciser.

Dans l’attente d’une réponse, courtoisement.

Le 11 décembre 2017 à 11:40 par Inquiétant.
#1858837

Ces cinémas X servaient pour ceux qui n’arrivaient pas à ceinturer des femmes pendant la semaine, c’était une forme de substitution, de permutation, de recherche d’une autre alternative à l’accession du plaisir sexuel, de la jouissance dans un temps donné. De nos jours la pornographie c’est incontestablement imposée comme une conformité présente dans l’intimité de chacun au point que celle-ci a totalement remplacée la sexualité reproductrice pour un grand fragment de la population.

Le 11 décembre 2017 à 12:32 par frederic
#1858888

Je me souviens à 18 ans je suis allé voir un film "érotique", mon premier film interdit au moins de 18 ans, avec un bon pote. Nous étions un peu fébrile, penauds et honteux en passant à la caisse... L’impression de violer un interdit. C’était autre chose que tout ce dégueulis sur YouPorn & Co.

Ca s’appelait "Caligula et Messaline" au cinéma de Vélizy 2 en région Parisienne. Sacré époque.

Le 11 décembre 2017 à 13:39 par ici la monnaie
#1858945

Pas de regrets : un de mes tontons m’avait narré une expérience dans ces lieux, entre les odeurs de semence, les vieux mouchoirs au sol, les regards lubriques, c’était triste et glauque ; Regarder ce sous-genre cinématographique est une démarche intime et solitaire, pas collective ... (et je ne crois pas trop à un "âge d’or", soit dit en passant)