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Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

 

Byzance est une civilisation engloutie dans les ténèbres de l’histoire, effacée de l’historiographie sous la pression du roman européen. Vous pouvez lire une centaine de livres sur le « Moyen Âge », sans jamais en entendre parler. Si l’on vous parle de l’Empire Byzantin, ce sera généralement pour le présenter comme une version tardive, orientale et décadente du seul et vrai Empire romain, celui d’Occident disparu quelque part entre le IIIe et le Ve siècle, et comme étranger ou marginal à la civilisation médiévale européenne, voire comme un élément perturbateur de cette civilisation. Le nom de « Byzance » communément utilisé depuis le XIXe siècle pour désigner la ville que le monde entier nommait « Constantinople », et le nom de « Byzantins » donné à ceux qui se désignaient toujours comme « Romains », témoignent d’un malaise profond dans l’historiographie.

 

Le niveau d’ignorance et de préjugé sur Byzance (cédons à l’usage) continue d’être exemplaire en France. Cela est bien illustré dans le livre de 850 pages du médiéviste Jérôme Baschet, sur La Civilisation féodale (Flammarion, 2006), qui ne consacre qu’une brève section à Byzance, intitulée « Le déclin byzantin », avant la section « La splendeur islamique ». L’auteur se satisfait d’un jugement péremptoire sur « l’orgueil de Constantinople, sa prétention à incarner les valeurs éternelles de Rome et à constituer l’empire élu de Dieu, son mépris aussi pour tout les peuples extérieurs, y compris les chrétiens d’Occident, plus ou moins explicitement assimilés à des barbares » [1].

Fort heureusement, on n’en est plus là dans le monde anglophone (sans parler bien sûr de la Russie et de la Grèce). La jeune étoile montante des études byzantines, l’Américain d’origine grecque Anthony Kaldellis, vous apprendra par exemple ceci :

« Au tournant du premier millénaire, l’empire de la Nouvelle Rome était l’État le plus ancien et le plus dynamique du monde et comprenait les parties les plus civilisées du monde chrétien. Ses frontières, longtemps défendues par les troupes frontalières indigènes, étaient en expansion grâce à l’armée la plus disciplinée et la plus avancée technologiquement de son temps. L’unité de la société byzantine était fondée sur l’égalité du droit romain et un sens profond d’une identité romaine commune et ancienne ; cimentée par l’efficacité d’une bureaucratie complexe ; nourrie et fortifiée par les institutions et les principes de l’Église chrétienne ; sublimée par la rhétorique grecque ; et confirmée par le passage de dix siècles. À la fin du règne de Basileios II (976-1025), le plus long de l’histoire romaine, son territoire comprenait l’Asie Mineure et l’Arménie, la péninsule balkanique au sud du Danube et les régions méridionales de l’Italie et de la Crimée. La Serbie, la Croatie, la Géorgie et certains émirats arabes de Syrie et de Mésopotamie avaient accepté un statut dépendant. » [2]

En 1018, lit-on encore, le même Basileios (ou Basile) était « le souverain le plus puissant et le plus victorieux du monde chrétien » [3]. C’est pourquoi Vladimir le Grand (980-1015), que les Russes et les Ukrainiens se disputent comme fondateur et saint patron de leur nation, épousa la sœur de Basile, adopta sa foi et construisit une église Sainte-Sophie à Kiev. Le jeune empereur allemand Otton III (996-1002), lui-même à moitié byzantin par sa mère, était sur le point d’épouser la nièce de Basile lorsqu’il mourut à l’âge de 21 ans. Tout à la cour ottonienne était calqué sur Byzance, jusqu’au titre de kaiser, emprunté, non pas au latin caesar, mais à la forme grecque kaisar.

À ce stade, si vous estimiez avoir une assez bonne idée de la civilisation médiévale au début du XIe siècle, acquise par des centaines d’heures de lectures de livres spécialisés, vous tombez des nues. Vous commencerez peut-être à soupçonner que votre vision traditionnelle du « Moyen Âge » n’est pas tout à fait complète, qu’elle n’est même qu’un fragment d’une image beaucoup plus vaste, dont le plus gros morceau a été déchiré et jeté. Vous vous mettez à la recherche de celui-ci dans la proverbiale poubelle de l’histoire. Vous êtes déjà sur la voie du « révisionnisme byzantin ».

Je n’avais jamais entendu cette expression, « révisionnisme byzantin », jusqu’à ce qu’un article me colle cette étiquette en raison de mes questionnements chronologiques. Ce n’était pas un compliment, mais j’ai décidé de le mériter tout de même avec le présent article. J’expliquerai ce qu’est le « révisionnisme byzantin » et pourquoi il est la clef de l’histoire du monde, l’axe autour duquel commence à s’écrire une nouvelle historiographie mondiale, dégagée de l’ethnocentrisme que dénonçait déjà Oswald Spengler. Le révisionnisme byzantin vous donne plus qu’un aperçu de ces forces qui font bouger les civilisations, et il peut même vous aider à deviner dans quelle direction générale va le monde. C’est l’une des quêtes de vérité historique les plus passionnantes que je connaisse.

Le nom qui apparaît en premier si vous googler Byzantine revisionism est celui d’Anthony Kaldellis, que je viens de citer (voir la liste de ses publications et vidéos sur kaldellispublications.weebly.com). Mais on peut faire remonter le révisionnisme byzantin à l’historien britannique Sir Steven Runciman (1903-2000), dont l’Histoire des croisades en trois volumes est encore considérée comme fondamentale. Avant Runciman, il y a eu le russe George Ostrogorsky. Et n’exagérons pas : en France, Sylvain Gouguenheim se débrouille plutôt bien, et l’on trouve quelques bons ouvrages sur Byzance, parmi lesquels je signale celui d’Hélène Ahrweiler, L’Idéologie politique de l’Empire byzantin, PUF, 1975, librement consultable en ligne.

Runciman a raconté l’histoire de Byzance avec rigueur et empathie, tandis que Kaldellis est plutôt dans les théories sur Byzance. Le présent article est principalement inspiré par ses thèses sur la civilisation byzantine.

 

La fin du « Moyen Âge »

Le révisionnisme byzantin commence par remettre Constantinople sur la carte. C’était de loin la plus grande ville du monde chrétien durant tout le Moyen Âge. Autour de l’an mil, ses murs auraient pu contenir les dix plus grandes villes de l’Occident. On estime qu’au XIIe siècle, sa population approchait le million, faubourgs compris. Sa splendeur et sa richesse émerveillaient tous les nouveaux venus : « Il n’y eut jamais, dans les quarante plus riches cités du monde, autant de biens que ceux qu’on trouva à l’intérieur de Constantinople » [4], écrivait Robert de Clari, un des croisés qui la mirent à sac en 1204. Jusqu’à cette catastrophe de la quatrième croisade, Constantinople était le plus grand carrefour commercial du monde, reliant la Chine, l’Inde, l’Arabie, l’Europe et l’Afrique. Tous les yeux des Européens étaient tournés vers elle.

Ayant remis Constantinople au centre de la carte, nous devons aussi lui rendre sa juste place dans la grande frise de l’histoire. Anthony Kaldellis écrit :

« La civilisation byzantine a commencé quand il y avait encore des gens qui savaient lire et écrire les hiéroglyphes égyptiens ; l’oracle de Delphes et les jeux olympiques existaient encore ; et le dieu principal du culte à l’est était Zeus. À la fin de Byzance, le monde avait des canons et des presses à imprimer, et certaines personnes qui ont été témoins de la chute de Constantinople en 1453 ont vécu pour entendre parler du voyage de Christophe Colomb vers le Nouveau Monde. Chronologiquement, Byzance couvre tout l’arc de l’Antiquité au début de la période moderne, et son histoire est étroitement liée à celle de tous les acteurs majeurs de l’histoire mondiale de ce côté de l’Indus. » [5]

On commence à comprendre que l’expression « Moyen Âge », forgée à la Renaissance dans un but polémique, voire propagandiste, trahit la réalité historique plutôt qu’il ne la sert. Il faudrait renommer ces mille ans « l’âge byzantin ». Contrairement au « Moyen Âge », dont les contours chronologiques et géographiques font l’objet d’interminables débats, Byzance est extrêmement facile à identifier. « Il n’y a ici ni ambiguïté ni flou chronologique. » [6].

Si le terme « Moyen Âge » est « intrinsèquement problématique », dit Kaldellis, l’invention plus récente de « l’Antiquité tardive » n’a fait qu’ajouter à la confusion : « L’Antiquité tardive a creusé un fossé entre Byzance et ses racines dans l’Antiquité. » Elle s’est également « approprié des domaines majeurs de l’innovation byzantine qui ont eu un impact mondial, tels que la création de la plupart des aspects du christianisme post-constantinien, y compris ses doctrines, sa littérature, ses églises, ses conciles, ses canons et ses structures institutionnelles. Tout cela a été créé en Orient par des Romains chrétiens de langue grecque, c’est-à-dire par des Byzantins » [7]. En effet, les sept conciles œcuméniques qui ont fondé l’unité doctrinale et hiérarchique de l’Église furent tenus à Constantinople ou à proximité (entre 325 et 787), sur convocation de l’empereur byzantin. Il s’avère qu’aucun évêque de Rome n’a participé directement à ses grands conciles fondateurs. Durant toute cette période, et même bien au-delà, le monde chrétien est centré en Méditerranée orientale. À tort, « le "christianisme médiéval" est compris comme étant celui de l’Europe occidentale et centrale, alors que la majorité des chrétiens de la période médiévale vivaient en Orient, dans les régions slaves, byzantines et musulmanes, ou encore plus à l’est » [8].

Si Byzance cadre mal avec l’Antiquité tardive et le Moyen Âge, c’est tout simplement parce que ces catégories ont été créées précisément pour occulter ou marginaliser Byzance. On nous a appris que Byzance était une vague persistance de l’Empire romain déchu, déclinant lentement dans l’insignifiance. Mais que peut bien signifier un « déclin » de 1 123 ans ? C’est à peu près aussi inconcevable qu’un « empire » de 43 ans (la durée de l’Empire carolingien, compte tendu de son démantèlement à partir du traité de Verdun en 843). La réalité est que Byzance était l’Empire romain jusqu’à ce que l’Occident, après s’en être trouvé exclu, puis après avoir aidé à sa chute finale, l’effaçât de sa mémoire, et effaçât du même coup sa dette envers elle, pour y mettre à la place la Rome antique. Du point de vue du révisionnisme byzantin ici présenté, c’est-à-dire dans une perspective élargie au-delà de l’Europe occidentale, on pourra dire, sans boutade, que la chute de l’Empire romain eut lieu officiellement en 1453 (date la prise de Constantinople par les Turcs ottomans), mais qu’il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même au XIIIe siècle, après sa première conquête par les Francs, sous prétexte de croisade.

Le révisionnisme byzantin ne consiste pas seulement à balayer les stéréotypes orientalisants sur Byzance, pour comprendre les fondements originaux de sa longévité. Cela signifie également écouter la version byzantine de sa longue lutte avec l’Occident, et reconnaître que le récit du vainqueur est trompeur, comme il l’est toujours. On nous a dit, par exemple, que les croisades étaient la réponse généreuse de l’Occident à l’appel à l’aide des Byzantins. Et si un historien indiscret vous parle du sac de Constantinople par les croisés en 1204, il expliquera que c’est là une regrettable bavure. Le révisionnisme byzantin dissipe ce brouillard. « Il n’y a jamais eu de plus grand crime contre l’humanité que la quatrième croisade », a fameusement écrit Steven Runciman [9].

« Il est difficile d’exagérer le dommage causé à la civilisation européenne par le sac de Constantinople. Les trésors de la cité, livres et œuvres d’art conservés depuis des siècles lointains, ont tous été dispersés et pour la plupart détruits. L’Empire, ce grand rempart oriental de la chrétienté, a été brisé en tant que puissance. Son organisation très centralisée fut ruinée. Les provinces, pour se sauver, furent contraintes à la dévolution. Les conquêtes ottomanes ont été rendues possibles par le crime des croisés. » [10]

C’est une bonne chose que le pape Jean-Paul II se soit excusé – assez discrètement, à Athènes – pour la quatrième croisade, 800 ans après [11], mais cela ne change rien au fait que son prédécesseur Innocent III avait exalté la prise de Constantinople comme un acte de Dieu bien mérité par les Grecs, dont le refus d’affirmer le filioque était comparable au refus des juifs de reconnaître la divinité du Christ [12].

Je ne vais pas, ici, m’étendre davantage sur les croisades, dont j’ai parlé en détail dans mon article « La Croisade est terminée ». On y voit que le révisionnisme byzantin ne concerne pas seulement Byzance : c’est un miroir permettant à l’Occident de mieux se connaître, et de mieux comprendre ce qui lui arrive aujourd’hui.

 

Byzance et l’hellénisme

Anthony Kaldellis jette une lumière nouvelle sur la véritable nature de la civilisation byzantine, en éliminant les couches de préjugés, de polémiques et de tromperies occidentales, sans pour autant négliger la critique de la propagande impériale de Byzance.

Par exemple, Kaldellis soutient que le christianisme, bien qu’essentiel à l’identité byzantine, n’était pas aussi central et exclusif dans la vie quotidienne que les auteurs ecclésiastiques nous le font croire. Même au VIe siècle, réputé pour être une époque d’orthodoxie intolérante, de nombreux hauts fonctionnaires et intellectuels byzantins ne se sentent pas tenus de professer la foi chrétienne : c’est le cas du païen Zosime, auteur d’une Nouvelle Histoire en six livres, ou encore de Procope, qui dans son récit des guerres de Justinien parle des « chrétiens » en s’excluant de ce groupe, considérant comme « incroyablement stupide d’enquêter sur la nature de Dieu » [13].

La civilisation byzantine repose sur un certain nombre de polarités entre principes antagonistes [14]. Il y a en particulier un équilibre dynamique entre la culture chrétienne et la culture hellénistique. Les Byzantins ont un amour profond pour la culture grecque antique, qu’Anthony Kaldellis documente dans Hellenism in Byzantium (2007), complété par Byzantium Unbound (2019). Contrairement à ce qu’il s’est passé dans l’Occident latin sous l’influence de Tertullien, d’Augustin et quelques autres, les Pères de l’Église d’Orient n’ont pas condamné l’héritage païen. Au IVe siècle, Grégoire de Naziance faisait valoir que les textes classiques n’étaient pas intrinsèquement religieux et pouvaient donc être étudiés avec profit par les chrétiens. Son ami Basile de Césarée a écrit un bref traité intitulé Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques, qui a fait autorité. Homère a toujours été « le poète » des écoliers byzantins, et ses œuvres ne nous sont parvenues que grâce à cet amour que lui vouaient les Byzantins. Il en va de même pour la plupart des historiens, tragédiens et poètes de la Grèce antique.

Photios, patriarche de Constantinople de 858 à 867 et de 877 à 886, est reconnu dans l’Église orthodoxe comme saint Photios le Grand, bien qu’il soit surtout connu pour avoir promu la conservation et la diffusion de la littérature grecque préchrétienne. Même les œuvres de l’empereur anti-chrétien Julien (361-363), connu en Occident comme « l’apostat », ont été copiées et conservées : « Son héritage était un rappel constant que l’hellénisme n’était pas, comme beaucoup voulaient le croire, simplement un servante docile de la foi, mais pourrait plutôt être activée comme une alternative puissante. » [15]

La connaissance de la littérature grecque antique fut apportée en Occident par les émigrés byzantins entre le XIIIe et le XVIe siècle [16]. L’un d’eux, Gémiste Pléthon, mort vers 1453, fut « le véritable initiateur des études platoniciennes en Occident » [17]. Tous les textes grecs « ont dû passer par Byzance pour nous parvenir », écrit Kaldellis. L’Occident n’a cessé de nier cette dette immense envers Byzance : « Même les ouvrages récents continuent de présenter Byzance non pas comme un véritable participant à la culture grecque, mais comme au plus le gardien de la tradition classique au profit ultime de l’Occident, son "véritable héritier". » [18] Mais, remarque Kaldellis, si la civilisation occidentale se définit comme l’héritière de la Grèce classique, alors « Byzance apparaît comme la quintessence de la civilisation occidentale » [19]. Il ne pouvait y avoir de « Renaissance » à Byzance, parce que la culture antique n’y était jamais morte.

À la suite de Hellenism in Byzantium, Kaldellis a écrit un livre plus court sur l’attachement affectif des Byzantins envers Athènes et son Parthénon : The Christian Parthenon : Classicism and Pilgrimage in Byzantine Athens (2009).

« Après l’Antiquité, Athènes et l’héritage classique qu’elle représentait encore dans l’esprit de nombreux Byzantins n’ont pas disparu de la scène de l’histoire comme on l’a affirmé. Le Parthénon, transformé en église, devient un important lieu de pèlerinage dont la renommée se répand dans le monde chrétien. Pourtant, [...] ce qui attirait les pèlerins n’était pas des reliques ou des icônes sacrées, mais plutôt le Parthénon lui-même, l’édifice en soi, dont le passé classique était connu et bien visible. La dévotion chrétienne était ici engagée dans un dialogue direct et continu avec l’Antiquité, au siège même de sa grandeur classique. » [20]

Constantinople est tout autant hellénique que chrétienne, et depuis son origine. Constantin et ses fils n’avait pas seulement fait du christianisme sa religion officielle, ils l’avaient aussi conçu comme la capitale mondiale de l’hellénisme, et donc le réceptacle de l’héritage hellénistique. Constantius construisit la première bibliothèque impériale, contenant plus de 100 000 volumes grecs. À ses périodes d’expansion, l’Empire byzantin recouvrait à peu près le territoire conquis par Alexandre, et dans la perspective byzantine, il n’y a pas de solution de continuité entre l’hellénisme et le byzantinisme, pas plus qu’il n’y en a entre la Grèce classique et la période hellénistique. Le byzantiniste français Michel Kaplan fait remarquer que les humanistes occidentaux qui étudièrent la littérature grecque importée de Constantinople à partir du XIVe siècle, « ne faisaient pas de distinction entre les œuvres de la Grèce classique et hellénistique et celles de l’époque byzantine » [21]. C’est tout simplement parce que les Byzantins eux-mêmes ne traçaient pas de telles frontières.

Le lien intime, et même généalogique, de Byzance avec l’hellénisme a créé un type de chrétienté très différent de l’Occident. La plupart des papes médiévaux avaient une sainte horreur de tout ce qui était « grec », terme toujours péjoratif chez eux (à commencer par Augustin et Grégoire le Grand). En Orient, bien qu’il y ait toujours eu des tensions entre les deux cultures, ces tensions ont maintenu un équilibre qui a empêché le christianisme de sombrer dans l’exclusivisme et le totalitarisme qui ont caractérisé le catholicisme romain.

Une des grandes différences entre l’Empire byzantin médiéval et l’Europe de la même période, c’est le niveau général d’éducation. Le pouvoir impérial byzantin pouvait toujours compter sur une abondante réserve de fonctionnaires laïcs formés à la culture antique. Une conséquence majeure est que la philosophie politique qui guidait l’élite dirigeante était fondamentalement classique, alors que la « théologie politique occidentale était tirée de l’Ancien Testament, les princes se prenant souvent pour de nouveaux Moïse, Josué ou David (jamais comme un nouveau Jésus).

 

La monarchie républicaine de Byzance

La vie politique byzantine a été présentée par Kaldellis dans The Byzantine Republic : People and Power in New Rome (2015). Là encore, il met fin à des siècles de désinformation. « Une construction moderne imaginaire étiquetée "Byzance", identifiée à la théocratie et à l’absolutisme, est venue se dresser entre nous et la culture politique dynamique des Romains de l’Est.  » [22]

Byzance, soutient Kaldellis, était essentiellement une république, au sens romain du terme, c’est-à-dire un peuple régi par des lois. C’était une basileia (royaume) au service d’une politeia (l’équivalent grec de res publica), une monarchie républicaine dans laquelle l’acclamation populaire faisait des empereurs et la désapprobation populaire les défaisait. Cela n’a pas toujours été le cas dans la pratique, mais c’était au moins « une idéologie profondément ancrée ; c’est-à-dire que c’était le seul cadre acceptable pour la légitimation du pouvoir impérial à Byzance, et il façonnait fondamentalement la manière dont il pouvait être utilisé ». « Il n’y avait pas de légitimité impériale sans consentement populaire. » [23]

Bien sûr, le principe dynastique a toujours joué. Cependant, « les revendications dynastiques n’étaient pas un droit, mais seulement l’un des nombreux arguments rhétoriques qu’un empereur (ou un empereur potentiel) pouvait faire valoir » [24]. « Tout comme le peuple pouvait se mobiliser contre une dynastie (en 695, 1042, et 1185), il pouvait aussi se rallier pour sa défendre lorsqu’elle était populaire et qu’ils la percevaient comme menacée. » [25]

Selon Kaldellis, « l’hypothèse explicite ou sous-jacente de tous les récits, discours, déclarations et documents relatifs à la politeia » est que « l’empereur était censé travailler dur pour le bien de ses sujets ». C’est ainsi qu’en 491, lorsque Anastasios Ier fut « élu » (entendre « acclamé ») empereur dans l’hippodrome, il déclara : « Je n’ignore pas que cette responsabilité m’a été imposée pour la sécurité commune de tous. […] Je supplie Dieu le Tout-Puissant que vous me trouviez travaillant aussi dur aux affaires publiques que vous l’aviez espéré lorsque vous m’avez élu universellement maintenant. » [26] En 511, lorsqu’une controverse l’opposa au patriarche Makedonios, et que la guerre civile menaçait, « Anastasios apparut dans l’hippodrome sans sa couronne et proposa d’abdiquer, ce qui calma la foule. Lorsque le peuple lui dit de remettre sa couronne, il le réinvestit symboliquement de l’autorité impériale » [27].

Le caractère électif de la royauté ne doit bien entendu pas être confondu avec l’usage moderne du vote secret. L’« élection » signifiait l’acclamation populaire collective, ce qui faisait de l’hippodrome, adossé au palais impérial, le cœur de la République byzantine. On n’imagine pas qu’un empereur se fasse huer par la foule dans l’hippodrome et ne soit pas immédiatement renversé, voire exécuté sur place. Les Byzantins n’étaient pas des sujets passifs. « Ils étaient à l’affût des opportunités d’intervenir dans la politique de la Ville et pouvaient se mobiliser en quelques heures. Ils avaient tendance à agir comme un seul groupe et étaient rarement divisés en partis opposés ; les groupes minoritaires réussissaient rarement. » [28] Kaldellis signale de nombreux épisodes où « le peuple de Constantinople prenait l’initiative de défendre ou d’imposer ses vues en matières de religion, de politique, de fiscalité, et de transmission dynastique » [29].

« Byzance était une monarchie républicaine et non pas "constitutionnelle". S’il n’y avait pas de mécanismes juridiques réguliers par lesquels le peuple pouvait exercer le pouvoir, il n’y avait pas non plus d’accords formels qui pouvaient protéger un empereur de la colère du peuple ou d’autres éléments de la République, lorsqu’ils avaient recours à des mesures extralégales. » [30]

La possibilité pour le peuple de renverser un dirigeant indigne, n’est-ce pas là au fond une meilleure garantie de démocratie saine que le suffrage universel, qui permet, comme l’expérience le prouve, à des scélérats de prendre et de garder le pouvoir ?

À Byzance, les expressions du pouvoir populaire ont souvent pris la forme de guerre civile. Les chroniques byzantines précisent que cela était considéré comme une manifestation malheureuse mais légitime de l’esprit républicain. C’est pourquoi « aucun État dans l’histoire n’a jamais eu plus de guerres civiles qui n’ont rien changé à la structure ou à l’idéologie du régime. Les guerres civiles byzantines ne concernaient généralement que le personnel » [31].

Dans l’introduction de son livre Streams of Gold, Rivers of Blood (2017), Kaldellis a couvert d’autres aspects de la tradition républicaine de Byzance, en l’opposant au féodalisme occidental de la même période. La hiérarchie politique de Byzance, écrit-il, était « une aristocratie de service public, pas de sang, malgré la rhétorique occasionnelle ». Il n’a jamais existé de noblesse héréditaire à Constantinople, où prévalait au contraire l’idéal de la méritocratie. L’élite dirigeante « était marquée par un roulement élevé et n’avait aucun droit héréditaire à la fonction ou aux titres, et aucune autorité légale sur les personnes et les territoires, sauf celle qui découlait de la fonction ». « Les familles ne sont devenues puissantes que lorsqu’elles ont réussi dans la politique de la cour et ont réussi à conserver la faveur impériale. »

« Constantinople attirait les plus talentueux et les mieux connectés, mais aussi les plus démunis, car c’est là que la philanthropie impériale et ecclésiale était la plus abondante. C’était un lieu d’opportunités. Le fondateur de la dynastie macédonienne régnante, Basileios Ier (867-886), était un paysan qui est allé à la ville pour échapper à la pauvreté et a manœuvré son chemin vers le trône. » [32]

Byzance se révèle à la fois intensément romaine et profondément pertinente aujourd’hui. Runciman a expliqué dans Byzantine Civilisation : « Le fait que l’Empire byzantin ait duré onze cents ans était presque entièrement dû aux vertus de sa constitution et de son administration. Peu d’États ont été organisés d’une manière aussi bien adaptée à l’époque et aussi soigneusement dirigées pour éviter que le pouvoir ne reste entre les mains des incompétents. » [33]

On comprend mieux pourquoi le « byzantinisme » reste un idéal politique pour la Russie d’aujourd’hui (voir mon article « La Russie, entre panslavisme et byzantinisme ») : un pouvoir autoritaire, personnalisé, soutenu par l’Église et dépendant du soutien populaire. Le byzantinisme est peut-être une bonne recette pour des « États civilisationnels » durables. 

Laurent Guyénot

 

Notes

[1] Jérôme Baschet La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Flammarion, 2006, p. 96.

[2] Anthony Kaldellis, Hellenism in Byzantium : The Transformation of Greek Identity and the Reception of the Classical Tradition, Cambridge UP, 2007, p. 189.

[3] Anthony Kaldellis, Streams of Gold, Rivers of Blood : The Rise and Fall of Byzantium, 955 A.D. to the First Crusade, Oxford UP, 2019, p. 81.

[4] Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, Champion Classiques, 2004, p. 171.

[5] Anthony Kaldellis, Byzantium Unbound, ARC Humanities Press, 2019, kindle l. 728.

[6] Ibid., l. 1325.

[7] Ibid., l. 891.

[8] 8. Ibid., l. 1292.

[9] Steven Runciman, A History of the Crusades, vol. 3 : The Kingdom of Acre and the Later Crusades (1954), Penguin Classics, 2016, p. 130.

[10] Steven Runciman, Byzantine Civilisation, E. Arnold & Co., 1933, pp. 54-55.

[11] www.vatican.va/content/john-...

[12] George Demacopoulos, Colonizing Christianity : Greek and Latin Religious Identity in the Era of the Fourth Crusade, Fordham UP, 2019, p. 86.

[13] Anthony Kaldellis, Procopius of Caesarea : A Tyranny, History, and Philosophy at the End of Antiquity, University of Pennsylvania, 2004, p. 4.

[14] Lire par exemple Hélène Ahrweiler, L’Idéologie politique de l’Empire byzantin, PUF, 1975, sur https://docplayer.fr/85331992-L-ide....

[15] Kaldellis, Hellenism in Byzantium, op. cit., p. 144.

[16] Jonathan Harris, Greek Émigrés in the West, 1400-1520, Porphyrogenitus, 1995 ; Nigel G. Wilson, From Byzantium to Italy : Greek Studies in the Italian Renaissance, 1992, second edition, Bloomsbury Academic, 2017.

[17] Steven Runciman, The Great Church in Captivity : A study of the Patriarchate of Constantinople from the Eve of the Turkish Conquest to the Greek War of Independence, Cambridge UP, 1968, p. 124.

[18] Kaldellis, Hellenism in Byzantium, op. cit., p. 4.

[19] Ibid., p. 2.

[20] Anthony Kaldellis, The Christian Parthenon : Classicism and Pilgrimage in Byzantine Athens, Cambridge UP, 2009, p. xii.

[21] Michel Kaplan, Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles, Folio/Gallimard, 2016, p. 39

[22] Anthony Kaldellis, The Byzantine Republic : People and Power in New Rome, Harvard UP, 2015, p. 199.

[23] Kaldellis, The Byzantine Republic, op. cit., pp. 109 et 139.

[24] Ibid., p. 215.

[25] 25. Ibid., p. 130.

[26] 26. Ibid., pp. 55-56.

[27] 27. Ibid., p. 120.

[28] 28. Ibid., p. 137.

[29] Ibid., p. 124.

[30] Ibid., p. 181.

[31] Ibid., p. 138.

[32] Anthony Kaldellis, Streams of Blood, Rivers of Blood : The Rise and Fall of Byzantium 955 A.D. to the First Crusade, Oxford UP, 2017, p. 5.

[33] Runciman, Byzantine Civilisation, op. cit., p. 61.

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  • #3270029
    Le 28 octobre 2023 à 20:05 par Gerbert d’Aurillac
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Laurent Guyénot est toujours bienvenu, parce qu’il est instructif et stimulant. C’est un gros bosseur comme j’aimerais pouvoir l’être. J’apprécie beaucoup, par exemple, les mises au point du genre de celle-ci : « Mais que peut bien signifier un « déclin » de 1 123 ans ? C’est à peu près aussi inconcevable qu’un « empire » de 43 ans (la durée de l’empire carolingien (…)) ? »
    Mais on n’est pas forcé d’approuver Guyénot quand il reprend à son compte certaines positions d’un historien d’Amérique qui est manifestement une sorte de nationaliste grec (ce qu’il est tout à fait légitime d’être ; de toute façon, l’histoire progresse par le débat, lequel est nourri surtout par des passions, y compris la passion nationaliste), ni quand il cède à son habitude de voir du mensonge dans toutes les contre-vérités. Deux phrases me font plus que froncer le sourcil. La première : « Si Byzance cadre mal avec l’Antiquité tardive et le Moyen Âge, c’est tout simplement parce que ces catégories ont été créées précisément pour occulter ou marginaliser Byzance. » C’est une erreur que de croire qu’une vision qui a pour effet d’occulter Byzance est faite pour occulter Byzance. Comme tout le monde, les Occidentaux se voient eux-mêmes davantage qu’ils ne voient les étrangers. C’est la vie des XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe et XIXe siècles qui occulte à nos yeux le monde byzantin et marginalise l’importance de son passé. La deuxième, qui dit à peu près la même chose : « Byzance est une civilisation engloutie dans les ténèbres de l’histoire, effacée de l’historiographie sous la pression du roman européen. » C’est plutôt l’inexistence de Byzance depuis 1453 qui me paraît en cause, son absence apparente dans notre Europe à nous (alors que des espèces de lambeaux d’empire romain d’Occident y sont visibles à nos yeux à nous) Depuis 1453... c’est-à-dire depuis une époque très antérieure à la naissance de l’histoire moderne.
    J’en profite pour faire une observation qui ne concerne pas du tout le coeur du sujet. Attention à une affirmation telle que : « À ses périodes d’expansion, l’Empire byzantin recouvrait à peu près le territoire conquis par Alexandre (…) » ! À l’est, l’empire romain d’Orient n’a même pas couvert la moitié de l’empire d’Alexandre. Au contraire d’Alexandre, Byzance à aucun moment n’a atteint ne serait-ce que le golfe Persique, ni possédé des pays qui sont aujourd’hui en Iran, Afghanistan, Pakistan, Turkménie, Ouzbékie, Tadjikie…

     

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  • #3270036
    Le 28 octobre 2023 à 20:19 par Cardinal de Richelieu
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    vision erronée et occidentophobe dont on ne comprend pas très bien l’intérêt. Si vous allez chercher chez nos ennemis (Byzance, Islam, etc.) une vision négative et méprisable de notre civilisation, je ne comprends pas très bien l’intérêt. C’est une forme de wokisme.

    Sauf pour les gens qui en sont restés au niveau de l’école communale, Byzance n’a jamais été ignorée. Ce sont au contraire les Occidentaux, notamment à partir des Grandes Découvertes de la Renaissance (que l’auteur semble dénigrer sans l’argumenter), qui se sont plongés dans l’étude du caractère et du génie propre de chaque civilisation.

    Excusez-nous de commencer par étudier notre propre civilisation, étant donné que c’est la plus riche et la plus brillante sous tous les aspects à ce stade de l’histoire, ce qui nous demande déjà beaucoup de travail. Avant d’étudier les huttes gauloises, je passe déjà ma vie à étudier l’architecture de nos églises et de nos châteaux. Je pense que quand j’aurai les cheveux blancs et le front ridé, je n’aurai pas fini d’épuiser l’insondable profondeur et rayonnement de notre civilisation. Les huttes gauloises attendront donc.

     

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    • #3270264
      Le Octobre 2023 à 10:21 par gw
      Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

      Cher Cardinal,

      Si effectivement, vous démarrez votre réflexion en considérant Byzance comme un ennemi de l’occident, en le confondant avec un empire ottoman qui marque pourtant la fin de Byzance (et qui a de toute façon constitué un allié relativement constant de notre pays dans l’histoire), vous faites là un hors sujet de toute beauté.

      Vous prétendez vous focaliser sur votre civilisation alors que vous êtes dans le déni de ses racines. Byzance, c’est à la fois le christianisme et l’hellénisme, mais libre à vous d’ignorer ces apports, mais dans ce cas, je me demande bien si vous ôtez cela, qu’est-ce qui reste de votre civilisation !

      D’autre part, vous semblez mettre sur le même plan Byzance et les huttes gauloises… et pourtant, vous dénoncez le wokisme ! Il est peut-être temps de demander à votre médecin qu’il modifie votre traitement….

       
    • #3270397
      Le Octobre 2023 à 14:11 par Gerbert d’Aurillac
      Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

      Attention, tout de même, à ne pas parler de l’empire byzantin comme de l’un de "nos ennemis". Un cousin concurrent, tout au plus.

       
    • #3270564
      Le Octobre 2023 à 20:27 par Cardinal de Richelieu
      Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

      chers messieurs, ce n’est pas moi qui ait ouvert les hostilités en l’occurrence. Je suis un peu stupéfait que seul le point-de-vue de nos détracteurs (si vous préférez ce mot) soit mis en avant. Depuis le schisme de 1054, il y a une querelle, et nos cousins byzantins ne sont guère tendres vis-à-vis des "latins" ; de même que les protestants ne perdent pas une occasion de dérouiller "l’église romaine". A un moment donné, il faut remettre les points sur les i.

      "Que reste-t-il de notre civilisation sans Byzance" ? Mais tout ! Byzance n’est pas la seule héritière de Rome, du Christ et de la Grèce nom d’une pipe ! De même que vos cousins ne sont pas plus héritiers que vous de votre grand-père commun ! On a la même légitimité ! Ca me fait penser à ces gens qui vous expliquent pompeusement que c’est "l’islam qui nous a tout appris" etc. A un moment donné il faut arrêter ! Ce n’est pas vrai ! L’Occident a eu sa propre transmission, tout en n’ayant pas eu peur de faire venir les savoirs étrangers (comme, plus tard, la France classique fit venir les grands Italiens). Ce qui fait que l’Occident a débouché sur la Renaissance et la Révolution industrielle, alors que les deux autres aires en question sont restées ancrées dans leurs certitudes.

      Les Asiatiques ont bien compris cela. Le premier fut le Japon qui entreprit l’Ere Meiji, qui fut une ouverture contrôlée aux savoirs de l’Occident. La Russie tsariste a fait de même. La Chine communiste aussi gère cette modernité, en puisant dans l’inépuisable richesse occidentale les sources de son accroissement. Aujourd’hui, ce sont d’ailleurs les états-civilisation ayant su s’ouvrir de façon contrôlée à la puissance de la modernité occidentale qui sont en train de changer le monde.

      Mon point central : les civilisations ne sont pas des filiations inertes. L’Occident a su, mieux que d’autres, tirer sa part de l’héritage greco-romain et chrétien, pour fonder sa propre dynamique civilisationnelle. Et il faut en être les fiers héritiers.

      Je suis un peu déçu par M. Guyennot qui avait fait véritablement un superbe travail sur la littérature courtoise médiévale, et contribué à la faire connaître auprès du public patriote contemporain. J’espère qu’il retrouvera cette veine. Voilà tout, c’est mon petit avis, il vaut ce qu’il vaut.

       
  • #3270411
    Le 29 octobre 2023 à 14:57 par Simão
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Au XVI siècle le Titus Livius portugais, Joao de Barros, écrivait un roman intitulé Cronique de l’empereur Clarimundo, dans lequel Clarimundo deviens roi d’Hongrie et Empereur de Constantinople. Il serait l’ancêtre, selon une legende, des rois Portugais. (et Français ? D. Henrique de Bourgogne, pére du premier roi du Portugal est descendant des rois Français). Ce livre était dédié au prince, futur roi D. Jean III :

    "Sa prolifique carrière littéraire commence à l’âge d’environ vingt ans avec un roman de chevalerie, la Crónica do Emperador Clarimundo, donde os Reys de Portugal descendem (pt), (Chronique de l’Empereur Clarimonde, d’où les roys du Portugal descendent"
    ...
    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jo%...)

    https://pt.m.wikipedia.org/wiki/Cr%...

     

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  • #3270453
    Le 29 octobre 2023 à 16:25 par Skrokri
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Oh si j ai bien compris l empire byzantin a été détruit par la croisade des occidentaux.
    Les turcs n ont fait que porter le coup de grâce.
    Mince alors on m aurait menti ...

     

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  • #3270544
    Le 29 octobre 2023 à 19:37 par Mike
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    "l’axe autour duquel commence à s’écrire une nouvelle historiographie mondiale, dégagée de l’ethnocentrisme que dénonçait déjà Oswald Spengler."

    C’est sûr qu’avec un "américain d’origine grecque" qui glorifie Byzance, aucun risque d’ethnocentrisme.

    "Byzance est extrêmement facile à identifier. Il n’y a ici ni ambiguïté ni flou chronologique."
    "on pourra dire, sans boutade, que la chute de l’Empire romain eut lieu officiellement en 1453 (date la prise de Constantinople par les Turcs ottomans), mais qu’il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même au XIIIe siècle, après sa première conquête par les Francs, sous prétexte de croisade."

    Les cartes disent tout. La Boisseau de 1641 "Europe françoise" vous montrerait que l’Empire de Constantinople n’a pas encore disparu, et que c’est un Empire grec. Elle vous montre même d’où viennent les Francs.

    "La plupart des papes médiévaux avaient une sainte horreur de tout ce qui était « grec », terme toujours péjoratif chez eux (à commencer par Augustin et Grégoire le Grand)."
    Ce qui est grec et que déteste Augustin correspond à ce qui est juif et que déteste Luther : la kabbale, les visions apocalyptiques... Les ouvrages d’Athanasius Kircher en sont un bon exemple.

     

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  • #3270630
    Le 30 octobre 2023 à 00:54 par gw
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Si on veut vraiment mettre les points sur les « i » alors il ne faut pas parler d’une querelle entre Byzantins et Latins, mais entre deux interprétations du christianisme puisque la querelle est essentiellement religieuse. S’il en avait été autrement, la migration en Europe de l’Ouest des élites byzantines après la prise de Constantinople par les musulmans n’aurait été ni aussi conséquente, ni aussi bienvenue. Gardons à l’esprit que si le latin a été la langue de l’église, c’est principalement le grec qui a véhiculé la culture, et ce, dans une partie non négligeable du monde connu d’alors et durant une période très longue.

    C’est là que le récentisme me semble une alternative intéressante puisque les archives anciennes sont soit parties en fumée, soit farcies de faux en écriture jusqu’à plus ou moins l’invention de l’imprimerie. Bien que nous soyons éduqués pour penser que c’est la Rome d’Italie qui est la mère de notre occident, il y a une autre version de l’histoire qui se fait jour petit à petit et qui n’est pas moins pertinente et qui fait à l’inverse de Byzance, la mère de notre civilisation et de Rome, une histoire de renaissance et non d’antiquité.

    Personnellement, j’opte aujourd’hui pour une introduction tardive du christianisme en Europe, une religion byzantine et même orientale au sens large à la base et ramenée en Europe de l’Ouest après le sac de Constantinople. Avignon, dans cette optique, ne serait pas le fait d’un schisme, mais le lieu d’une implantation première.

    Mais ma manière de contester la chronologie et les méthodes de datation ressemble à une immense paresse intellectuelle, ça, je l’accorde volontiers au point du jour : je ne suis ni historien ni universitaire et je n’ai aucun titre pour prétendre faire la leçon à quiconque. Comme il serait trop long d’expliquer ma démarche, disons que l’idée est néanmoins lancée : s’en saisisse qui veut…

     

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  • #3270631
    Le 30 octobre 2023 à 00:56 par gw
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Pour néanmoins répondre succinctement aux questions, je dirais que la croix est également un symbole qu’on retrouve dans de nombreuses religions ou spiritualités de par le monde et notamment dans le druidisme. Quant à l’orientation, s’il est vrai qu’à l’Ouest il y a Jérusalem (plutôt sud-ouest d’ailleurs), c’est aussi là qu’à notre époque, se lève le soleil. Sinon, je pense effectivement que la christianisation de la France n’a pu se faire qu’après un événement extrêmement traumatisant et bouleversant la société en profondeur, au point d’accepter un nouveau pouvoir ayant comme emblème, un supplicié rachetant par sa mort tous les péchés du monde. Ça donne du sens, pour le moins. La grande peste pourrait être un événement de cet ordre, mais il y en a eu d’autres également, avant celui-ci. Disons que sans être trop strict à l’année près, on a dans cette période une synchronicité d’événements qui me semblent significatifs : une extrême dépopulation, l’anéantissement des templiers que, personnellement, je rattache à une tradition préchrétienne (les gents de bonne foy), et le début de la christianisation en Europe.

     

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  • #3270736
    Le 30 octobre 2023 à 08:56 par Tikai
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Article très intéressant ! Vivement le livre, puis le documentaire !

     

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  • #3271752
    Le 1er novembre 2023 à 10:08 par goran
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Merci M. Guyenot, votre article m’inspire une question : d’où vient l’expression de "querelles byzantines" et la réputation qu’en s’occupant de petites choses on ne voit pas les grandes, qui a été collée à l’histoire de Byzance ?

     

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  • #3286576
    Le 28 novembre 2023 à 01:29 par Geneviève
    Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis

    Article très intéressant et vivifiant, mais un peu de nuances serait souhaitable.
    Par exemple :

    "Contrairement à ce qu’il s’est passé dans l’Occident latin sous l’influence de Tertullien, d’Augustin et quelques autres, les Pères de l’Église d’Orient n’ont pas condamné l’héritage païen ».
    "La plupart des papes médiévaux avaient une sainte horreur de tout ce qui était « grec », terme toujours péjoratif chez eux (à commencer par Augustin et Grégoire le Grand). »

    Si les papes n’aimaient pas ce qui était grec, cela ne veut pas dire qu’ils n’appréciaient pas la culture antique païenne latine, notamment Virgile
    Virgile qui a continuellement été lu et recopié en Occident pendant plus de 2000 ans !

    Quant à Augustin s’il a rencontré des difficultés dans l’apprentissage de la langue grecque, il n’a pas rejeté le platonicisme qu’il a tenté de marier avec le christianisme. Il n’a pas condamné l’héritage païen, il en a pris tout ce qu’il contenait de bon, y compris sa rhétorique dont il a fait abondamment usage !
    Quasiment tous les évêques latins de l’Antiquité tardive ont été formés dans des écoles de rhétoriques païennes, et personne ne trouvait à redire quelque chose à cela. Si on lit n’importe quel écrivain latin chrétien du IVe siècle jusqu’à Isidore de Séville au VIIe siècle, on voit bien qu’ils connaissent tous les auteurs païens latins et grecs qui les ont précédés.
    Ensuite, l’antique culture latine a été perpétué à l’abri du monde, dans les monastères, à une époque de relative barbarie où la chasse et la guerre passionnaient plus l’élite féodale que la culture livresque. La langue grecque et ses auteurs ont bien été oublié, mais pas les auteurs païens latins ; si les moines ne les avaient pas recopié leurs oeuvres, on ne les connaîtrait pas !
    Donc non, l’héritage païen n’a pas été condamné par les héritiers occidentaux de l’Empire romain. C’est l’héritage grec qui s’est vu rejeté à partir du IXe siècle.

    "Une conséquence majeure est que la philosophie politique qui guidait l’élite dirigeante était fondamentalement classique, alors que la « théologie politique occidentale était tirée de l’Ancien Testament, les princes se prenant souvent pour de nouveaux Moïse, Josué ou David (jamais comme un nouveau Jésus)".

    Avant de se chercher des racines dans l’Ancien Testament, les princes occidentaux se sont tournés du côté d’Enée, modèle des Romains, et ont fait remonter leur origine à la glorieuse Troie, ennemie des Grecs !

     

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