Dans une tragédie, rien ne se produit sans raison et le résultat en est toujours triste ; dans une comédie, la plupart des choses arrivent par accident et typiquement la fin en est heureuse. Les relations sino-américaines ne visent pas au conflit, et pourtant cela peut arriver. Les malentendus qui enveniment les relations entre les deux pays les plus puissants du monde demeurent comiques plutôt que tragiques. Cela vaut probablement mieux, car il n’existe aucune explication qui permette aux Chinois et aux Américains de se comprendre mutuellement.
Là où les Chinois se montrent prudents et sur la défensive, les Américains ont tendance à les percevoir comme agressifs ; là où les Chinois sont expansionnistes et ambitieux, les Américains les ignorent également. Les États-Unis sont une grande puissance du Pacifique habituée à la domination maritime. Lorsque les Américains s’intéressent à la politique étrangère chinoise, c’est pour s’alarmer de ses réclamations territoriales sur des petites îles inhabitées également revendiquées par le Japon, le Viêt-Nam et les Philippines. Pourtant, en dehors de la rhétorique surchauffée et égoïste de quelques leaders militaires chinois, les îles contestées n’ont qu’une importance négligeable à l’échelle des priorités chinoises.
On peut démontrer l’inanité de ce problème par ce qui suit : la semaine dernière, la Chine et le Japon ont publié « un accord de principe sur le traitement et l’amélioration des relations bilatérales », suite aux rencontres entre le conseiller japonais à la sécurité nationale, Shotaro Yachi et le conseiller d’état chinois, Yang Jiechi. La perspective de ce document est « de mettre au point des mécanismes de gestion de crise pour éviter les difficultés » et d’utiliser « le dialogue et la consultation ».
Ni le Japon ni la Chine n’avaient intérêt à une confrontation militaire dans le Pacifique, bien que les deux parties aient utilisé les conflits d’insularité pour parader devant leurs propres circonscriptions électorales nationalistes. L’accord de principe démontre que le spectacle Kabuki est allé trop loin.
La réponse-bateau au supposé expansionnisme chinois dans le Pacifique, consiste à projeter une alliance militaire indienne-japonaise sous sponsoring américain afin de contenir les ambitions chinoises. Vu de l’extérieur, c’était un geste vide de sens, même si au passage il a provoqué l’enthousiasme de quelques nationalistes indiens. Si, par exemple, l’Inde entrait en conflit avec la Chine à cause de frontières contestées, que pourrait bien faire le Japon pour lui venir en aide ?
Fraîchement sorti des urnes, le nouveau gouvernement indien sous l’égide de Narendra Modi n’a jamais pris cette idée au sérieux. Bien au contraire, suite à la récente visite officielle en Inde du Président Xi Jinping, Modi envisage des investissements chinois dans des infrastructures de première nécessité. Les impératifs économiques se soucient peu de contestations territoriales dans le désert montagneux qui sépare les deux nations les plus peuplées du monde.
Il y a également une dimension stratégique à l’augmentation du consensus entre la Chine et l’Inde. Du point de vue de l’Inde, l’appui que la Chine apporte à l’armée pakistanaise est préoccupant, mais il est à double tranchant. Le Pakistan est perpétuellement à la merci d’un basculement vers l’islam militant et le garant principal de sa stabilité, c’est l’armée. La Chine veut renforcer cette armée en tant que rempart contre les extrémistes islamiques, qui sont autant une menace pour la province du Xinjiang en Chine qu’ils le sont pour l’Inde, ce qui sert bien plus les intérêts indiens que le pourrait toute autre politique chinoise.
Les analystes chinois sont sidérés de la réaction américaine à ce qu’ils considèrent comme un spectacle de foire en Mer de Chine méridionale, n’ayant qu’un rapport superficiel avec l’Inde. Ils essaient vainement de comprendre pourquoi les relations avec la Russie se sont fortement améliorées en réponse aux maladresses des Etats-Unis en Ukraine.
Par principe, les Chinois n’aiment pas les séparatistes parce qu’ils doivent eux-mêmes contenir leurs propres séparatistes, à commencer par les musulmans ouïgours dans la province du Xinjiang. Washington pensait que la Révolution de Maïdan à Kiev l’an dernier serait un obstacle à la prise de contrôle de la Russie sur la Crimée et la Russie a répondu en annexant la péninsule où se trouve sa principale base navale méridionale.
Lorsque l’Ouest a en représailles imposé des sanctions à la Russie, Moscou a déplacé ses opérations vers l’Est – une réaction logique qui a fortement impacté le pouvoir occidental. Non seulement la Russie a ouvert ses réserves de gaz à la Chine, mais elle a également consenti à lui fournir sa technologie militaire la plus sophistiquée, y compris le formidable S-400, son système de défense aérienne. Par le passé, la Russie répondait de façon réticente aux manœuvres d’approche chinoises vers l’ingénierie-inverse russe, mais la crise ukrainienne a changé tout cela. Certes, les analystes occidentaux observent maintenant le défi que pourrait représenter pour l’Ouest ce nouveau rapprochement russo-chinois. Le New York Times a consacré sa une du 9 novembre aux opinions des « usual suspects » – les observateurs « soviétologues ».
Ce qui était évident il y a des mois, et aurait dû l’être avant les faits, c’est que l’Ouest a tout simplement renvoyé ce cher Poutine à son « champs de ronces » oriental. De toutes les erreurs de calcul dans la politique occidentale depuis la Seconde Guerre mondiale, celle-ci a peut-être été la plus stupide. Les Chinois en sont encore à se gratter la tête pour comprendre d’où leur est venue cette bonne fortune inattendue.