La liberté de parole est morte depuis longtemps mais, parce que nous l’avions tellement chérie, parce qu’on nous avait tellement répété qu’elle était un de nos biens le plus précieux, nous avions refusé de le voir. Désormais, seuls les plus obtus peuvent encore se bercer de l’illusion qu’ils tiennent dans leurs bras un être vivant et non un cadavre en état de décomposition avancé. Ceux-là ne se rendront jamais à l’évidence et doivent donc être abandonnés à leurs songes creux.
Tout comme la décomposition d’un être vivant, la décomposition d’une liberté produit à la fois un vide et une prolifération. Un être vivant disparaît mais sa dépouille mortelle devient le réceptacle d’une surabondance de vie grouillante ; une liberté disparaît mais elle donne en même temps naissance à une quantité infinie de parasites qui se nourrissent de sa substance.
Ainsi, notre liberté de discuter publiquement et sérieusement de sujets intéressants au plus haut point le bien commun – par exemple l’immigration, la sexualité, la religion – a été réduite comme peau de chagrin, en sorte que seuls les plus téméraires ou les plus désespérés se risquent encore sur certains terrains. Et dans le même temps l’espace public déborde « d’expressions » – livres, films, musique, etc. – qui, il n’y a pas si longtemps, auraient été considérées comme immorales, dangereuses pour les mœurs et la survie de la société, et fermement réprimées. Il nous est, par exemple, interdit en pratique de discuter des problèmes posés par une société multiethnique, mais nous pouvons en quelques clics accéder à toute la pornographie possible et même inimaginable. Pire, peut-être, nous laissons croitre et prospérer des associations et des discours qui visent clairement, ou qui ont pour évidente conséquence, le renversement de la démocratie et la dissolution de la communauté nationale. Nous combattons officiellement l’État Islamique, mais nous laissons l’UOIF diffuser son poison dans le corps social, pour prendre un exemple.
En bref, le despotisme et une permissivité irresponsable coexistent aujourd’hui, et même se nourrissent mutuellement l’un l’autre.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Pouvons-nous espérer retrouver une condition plus satisfaisante ?
Un réflexe compréhensible, mais malavisé, serait de se raidir en proclamant que la « liberté d’expression » est un absolu et que, face au despotisme du politiquement correct soutenu par la loi, nous devons défendre bec et ongles la liberté de chacun de « s’exprimer » quand et comment il le veut. Une telle réaction n’est pas dépourvue de noblesse, mais ne nous mènera nulle part, si ce n’est au chaos le plus total, inévitablement suivi d’un despotisme intégral et non plus partiel comme aujourd’hui. En fait, si l’étrange situation dans laquelle nous nous trouvons a bien évidemment des causes multiples, l’une des causes les plus directes est justement l’oubli des limites nécessaires de la liberté de paroles.
Dans un régime libre, il n’existe pas de moyen plus sûr de détruire une liberté que de la transformer en licence. C’est ce que nous avons fait, et le résultat est devant nous. En fait, il n’est pas excessif d’affirmer que la liberté de parole a commencé à agoniser le jour où elle s’est transformée officiellement en « liberté d’expression ».
Pour comprendre le mal dont nous souffrons il faut donc, avant toute chose, retracer nos pas et retrouver une compréhension juste de ce qu’est la liberté de parole.
De la liberté de parole à la liberté d’expression
Commençons par rappeler ce qui devrait être une évidence, mais qui a depuis longtemps cessé de l’être : en société toute liberté a des limites, limites qui varient en partie en fonction des circonstances de l’heure.
D’autre part, aucun régime politique avant la démocratie libérale n’a jamais proclamé son attachement à la liberté de paroles, n’en a fait un droit individuel opposable au gouvernement. Jusqu’à une époque somme toute très récente, en Occident, le régime ordinaire était celui de la censure, c’est-à-dire qu’il était communément admis que les gouvernants pouvaient légitimement interdire l’expression des opinions qu’ils estimaient dangereuses pour la collectivité, pour une raison ou pour une autre. Il y avait danger, et même parfois très grave danger, à défendre publiquement des opinions différentes de celles professées officiellement par la communauté, notamment en matière de politique et de religion, et nul homme sensé ne l’ignorait. Et cette position n’était pas défendue seulement par les gouvernants – qui après tout, en cette matière, sont juges et parties – mais aussi par les plus grands philosophes, ceux dont l’on pourrait penser qu’ils devraient être le plus attachés à cette liberté. Socrate lui-même n’a jamais remis en question le bien-fondé des lois en vertu desquelles il a été condamné.
Enfin, il faut remarquer que la liberté de parole ne peut pas être considérée comme un droit naturel à strictement parler, au sens où l’entendaient ceux qui ont posé les fondements théoriques de nos démocraties libérales. Ou, pour le dire autrement, le fait de pouvoir communiquer librement ses opinions ne fait pas partie de ces désirs fondamentaux qui animent les êtres humains et sur lesquels est censé être bâti notre régime politique. La liberté de paroles est un droit politique, ou civique, qui découle de ces droits naturels pour la préservation desquels les hommes se donnent des gouvernements.
Elle est un droit instrumental, qui vise à protéger d’autres droits, et elle est par conséquent limitée par le but qu’elle sert.
Pour le dire en peu de mots, la liberté de parole, dans son acception originelle, sert à conserver un gouvernement libre. L’une des conditions essentielles de l’exercice de nos droits naturels est un gouvernement libre, qui, tout en étant capable de contrôler les individus, répond aux souhaits de la population et n’abuse pas des pouvoirs qui lui sont confiés. Cela n’est possible que si les citoyens peuvent discuter librement des affaires publiques, des mérites de leurs gouvernants, et s’informer mutuellement des dangers qui peuvent menacer leurs droits. En ce sens, comme le dit l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, « la libre communication des pensées et des opinions » est bien « un des droits les plus précieux de l’homme ». Mais ce même article ajoute immédiatement : « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Et juste avant, l’article 10 avait proclamé que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par les lois ».
On le constate, les inventeurs du concept de la « liberté de parole » n’avaient nullement renié l’idée qu’il appartient au gouvernement de réguler l’expression publique des opinions. Ils comprenaient simplement cette régulation d’une manière différente de celle des partisans de « l’Ancien Régime ». D’une part, la démocratie libérale étant un régime politique officiellement détaché de toute préférence religieuse, les autorités doivent permettre l’expression de toutes les opinions religieuses, du moins tant que celles-ci ne troublent pas l’ordre public. Et par ailleurs, les besoins du gouvernement démocratique font que la liberté de paroles doit être la règle et la restriction l’exception ou, pour le dire autrement, le régime ne peut plus être celui de la censure mais devient celui de la répression des abus a posteriori. Au lieu de devoir solliciter la permission de censeurs avant de publier, censeurs qui opéreront dans le secret de leur cabinet et sans règles fixes et connues de tous, les citoyens peuvent s’adresser librement à leurs compatriotes mais pourront être punis après un procès public et équitable, et de préférence par un jury composé de leurs pairs, s’ils ont franchi les limites tracées par la loi.
Ces limites sont, dans les grandes lignes, celles nécessaires pour protéger les droits et l’honneur d’autrui et pour protéger l’ordre public.
Ainsi, en France, la grande loi de 1881 qui fixait le régime de la liberté de la presse et qui, pendant très longtemps, est restée le cadre essentiel délimitant la liberté de paroles, assure aux individus une protection contre l’injure et la calomnie. La législation prohibe également l’atteinte à la vie privée et réprime les discours incitant à la commission d’infractions ou mettant en danger la vie et la sécurité des personnes. Elle protège enfin, ou elle protégeait, ce que l’on appelait encore la moralité publique, catégorie dont il reste fort peu de choses aujourd’hui mais qui n’a pas entièrement disparu.
Ces limites ne sont pas propres à la France. Les auteurs du Premier Amendement de la Constitution des États-Unis n’avaient pas une conception différente de la liberté de paroles de celle des auteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et les lois et la jurisprudence américaine traçaient, grosso modo, les mêmes limites à cette liberté que les lois et la jurisprudence française sous la Troisième République.
Ainsi, dans ses célèbres Commentaires sur la Constitution des États-Unis (1833), Joseph Story, un juge de la Cour Suprême, écrivait à propos du Premier Amendement :
« Que cet amendement ait eu pour objet de garantir à chaque citoyen un droit absolu de parler, d’écrire, ou de publier tout ce qu’il pourrait lui plaire, sans aucune responsabilité, publique ou privée, est, par conséquent, une supposition trop absurde pour être entretenue par n’importe quel homme raisonnable. Cela reviendrait à accorder à chaque citoyen un droit de détruire à sa fantaisie la réputation, la paix, la propriété, et même la sûreté personnelle de tout autre citoyen (…) Il est évident, par conséquent, que le langage de cet amendement signifie seulement que tout homme devra avoir le droit de parler, d’écrire et d’imprimer ses opinions sur n’importe quel sujet, sans aucune restriction préalable, pourvu seulement qu’il ne porte pas atteinte aux droits de quelqu’un d’autre, à sa personne, à sa propriété ou à sa réputation ; et pourvu seulement qu’il ne trouble pas ainsi l’ordre public ou ne tente de subvertir le gouvernement. »
Ainsi définie et délimitée, la liberté de parole est assurément, comme l’écrivait Story « un privilège inestimable dans un gouvernement libre ».
Malheureusement, les victoires préparent souvent les défaites, et le succès même de ces conceptions nouvelles a conduit à leur démantèlement progressif.