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Recension de La Controverse de Ravenne de Damien Viguier dans l’éminente revue d’anthropologie L’Homme

L’Homme, revue française d’anthropologie, est une revue scientifique française internationalement reconnue fondée en 1961 par Claude Lévi-Strauss, Émile Benveniste et André Leroi-Gourhan. L’Homme publie sur les aires culturelles du monde entier.

 

Damien Viguier, La Controverse de Ravenne.
Genèse antinomique des structures familiales orientale et occidentale

 

Damien Viguier, juriste doté d’une solide formation en anthropologie, retrace dans cet ouvrage la genèse des structures familiales sémitique et occidentale. Il montre comment la première, restée endogamique, a toujours autorisé le mariage avec les cousines germaines, tandis qu’au XIe siècle, à l’époque de la controverse de Ravenne, la seconde, exogamique, en est venue à n’autoriser le mariage qu’aux cousins issus de germains.

 

Le thème central de cette étude est l’interdit de l’inceste dont, en préambule, l’auteur en examine la casuistique qui intéressera les anthropologues de la parenté non accoutumés à ce genre d’exercice. Cela étant, cet essai a particulièrement retenu mon attention car, pour la première fois à ma connaissance, on y trouve une interprétation anthropologique et historique qui tente de rendre compte de la façon dont le système de parenté, qui était patrilinéaire chez les Grecs et les Romains, est devenu cognatique au Moyen Âge, en Occident. Reprenons-en le fil.

Autrefois, dans les sociétés traditionnelles auxquelles ont succédé les Grecs et les Romains, le système de parenté patrilinéaire était constitué de tribus divisées en phratries, composées chacune d’une trentaine de clans exogames. À l’appui d’une recherche étymologique fine, Émile Benveniste avait montré que les anciens Romains avaient une nomenclature parentale de type iroquois, qui différenciait la tante maternelle (matertera) de la tante paternelle (amita), et la cousine croisée patrilatérale (amitina) de la cousine croisée matrilatérale (consobrina). On peut donc supposer que les alliances matrimoniales scellées entre les clans visaient d’une manière ou d’une autre, pour les hommes de cette époque, à échanger leur sœur contre une cousine croisée bi- matri- ou patrilatérale, sans qu’on puisse parler pour autant d’endogamie comme Claude Lévi-Strauss l’avait établi dans Les Structures élémentaires de la parenté.

Quel que soit le type de mariage pratiqué dans ces sociétés anciennes, lorsqu’une femme se mariait, elle était exclue du droit de succession dans son propre clan. « Dans les systèmes de parenté traditionnels, qui dit “bien commun” dit “femme interdite”, et qui dit “bien d’autrui” dit “femme permise” » (p. 207). Autrement dit, le droit de se marier écartait la femme du droit de succession, les femmes et les biens étant séparés comme l’étaient, dans les systèmes de parenté traditionnels, l’alliance matrimoniale relevant de la sexualité et la filiation régissant les propriétés. Un homme pouvait échanger une femme contre des biens, mais il lui était impossible d’avoir les deux à la fois. Ce régime matrimonial est en ce sens l’exact opposé de celui du mariage dotal pratiqué par la bourgeoisie occidentale naissante au XVe siècle, selon lequel le fiancé recevait de son futur beau-père, en sus de sa future épouse, un capital représentant sa part d’héritage. Comment une telle permutation s’est-elle effectuée au cours de l’histoire ? Par trois révolutions sociologiques successives, nous montre Damien Viguier.

La première a eu lieu dans l’Antiquité avec l’avènement de la Cité qui « instaure le passage du vote par clan au vote par quartier, passage si l’on veut du sang au sol, ou si l’on préfère de la race aux classes sociales » (p. 144). L’organisation politique change du même coup complètement de nature. Le clan emporte avec lui la tribu et la phratrie qui se dissolvent par le haut dans la res publica, et se disloquent par le bas dans la familia représentée par les plus anciens survivants. « Les questions d’inceste sont désormais soumises aux magistrats, aux jurisconsultes, au Sénat et aux appareils administratifs constitués de juristes éduqués » (Id.). Le mariage est alors interdit à l’infini dans la phratrie patrilinéaire et à partir du septième degré dans la famille de la mère. Quant à l’alliance matrimoniale, toujours extérieure au droit de succession interne réservé aux membres de la seule filiation patrilinéaire, elle fait l’objet de la reconnaissance d’un droit de parenté cognatique pour les femmes. Lorsque, par exemple, un individu s’émancipait de sa famille, il sortait de la légalité de la filiation paternelle, mais restait l’enfant naturel de sa mère. Inversement, un enfant naturel pouvait par adoption être intégré légitimement dans un clan où il devenait bénéficiaire de l’héritage de ses parents à leur mort. Les Grecs, qui n’avaient pas de fils pour leur succéder mais une fille ne pouvant pas hériter d’eux, palliaient cette carence en adoptant leur gendre. Les Romains, eux, jugeaient cette pratique de la fille épiclère incestueuse, car le gendre reconnu comme fils devenait statutairement le frère de sa femme, filiation et alliance matrimoniale se trouvaient ainsi superposées. Pour éviter cette situation incestueuse, les pères romains sans descendance agnatique émancipaient d’abord leur fille, la mariaient, adoptaient ensuite leur gendre, et le tour était joué (p. 92). « En droit romain le partage de l’héritage se faisait par tête et à égalité entre fille et garçon, mais la fille ne pouvait toujours pas céder ses biens à ses filles qui appartenaient par leur mariage à une autre famille » (p. 144). Autrement dit la fille, consanguine, peut recevoir une dot de son père, mais la mère, alliée, ne peut pas transmettre ses biens à ses enfants. Biens et femmes ne marchent pas de pair.

Le deuxième grand renversement sociologique relatif à la parenté a lieu au Moyen Âge. « Le pape et l’Église catholique ont succédé à l’empereur et à l’appareil administratif romain, le sacré collège a succédé au Sénat et les légats pontificaux aux préfets » (p. 170). L’Église a acquis son unité, établi la supériorité hiérarchique de l’autorité spirituelle sur le pouvoir temporel, et elle a imposé sa discipline tant en son sein que sur le monde (p. 159). Au XIe siècle, lors de la Réforme grégorienne, une véritable révolution des mentalités est opérée par les développements concomitants des techniques, de l’économie et de la démographie, auxquels s’ajoute une nouvelle conception théologique du temps, apparue à la suite de la grande peur de la fin du monde en l’an 1000. Le millénium, le règne du Messie attendu par les millénaristes, fait désormais l’objet d’une suspension car, s’il est entré assurément dans l’histoire avec l’incarnation et la résurrection du Christ, il s’achèvera à la fin des temps lors de l’Apocalypse et du Jugement dernier. Le temps cyclique de la tradition des saisons et des cycles de vie est subverti progressivement par un temps linéaire qui, doté d’une origine – la création du monde –, s’ouvre sur un avenir à assumer en vue d’une eschatologie. La subjectivité des fidèles est invitée à entrer dans l’œuvre du Salut à différents niveaux par le célibat et la chasteté pour les clercs – curés, abbés et abbesses –, ainsi que par l’union en une seule chair de l’homme et de la femme dans le mariage. « Le critère de la filiation par les mâles qui commandait l’appartenance au clan et la transmission du patrimoine tend à s’effacer au profit d’une indistinction entre les sexes. Par conséquent, la parenté sur laquelle repose la notion d’inceste n’a plus de limites clairement définies » (p. 157). La controverse de Ravenne, qui porte sur les computs de la parenté romaine ou germanique à adopter et élargit l’interdiction du mariage au septième degré canonique, fait de la part de l’auteur l’objet d’une enquête approfondie sur l’évêque Pierre Damien, l’agent principal de cette rencontre. L’Église cherche alors à renforcer la Nouvelle alliance de l’Évangile en l’opposant fortement à l’Ancienne alliance de la Thora, celle des juifs et de l’Antéchrist mis alors dans le même sac. Résolument exogamique, l’Occident qui a porté le droit sacré et l’interdit de l’inceste à un degré inégalé, s’est ainsi distingué pendant un temps de l’Orient resté endogamique.

L’émergence de l’État, troisième révolution sociologique, prend, au XVIe siècle, le relais de l’Église ; elle a pour effet la complète dissolution des clans et de la famille à la faveur de la montée de la vie publique, associative, communale, religieuse, étatique. L’économie marchande et capitaliste ayant connu un essor sans précédent avec la découverte de l’Amérique, la vie quotidienne se déroule sur fond d’une dichotomie sociale entre la bourgeoisie qui défend le patrimoine afin de sécuriser le devenir familial et le prolétariat qui en est dépossédé (p. 216). Les riches dotent leurs filles, pas les pauvres. Enfin, pour compléter cette évolution du droit parental, la Révolution française plus soucieuse d’égalité devant la loi que de spiritualité a ramené l’interdit de l’inceste au même niveau que celui de l’Orient. Reste que les Occidentaux épousent toujours rarement leur cousine germaine, comme quoi l’interdit de l’inceste et la sexualité sont plus qu’une simple question de droit et de législation.

Charles-Henry Pradelles de Latour

 

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